Aucun doute Jean Philippe Carlot est poète, quelqu’un qui sait se mettre en danger pour donner à voir et à entendre la musique qu’il a en lui. A suivre.

 

 

Anxiété d’amour – 1

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Ici je suis chez moi. J’ai des amis.

Hier on m’a attaché au chauffage central avec des menottes. J’ai haussé les épaules : si vous voulez, je pensais.

Je pense souvent à toi.

Frédéric ne parle jamais. Jamais avec sa bouche. Mais ses yeux disent tout le temps la même chose.

Quelquefois on nous fait sortir dans le jardin. Moi, je ne peux pas. A cause de l’herbe. Elle me rend triste. Elle est comme nous, tu sais, elle s’arrête aux grilles et au portail. Après c’est le monde. Ils l’ont enfermée. Je l’entends le dire, et le Vergnes aussi. Vergnes, ça fait quatre ans qu’il est là. Lui aussi l’entend, même la nuit, quand on n’entend que les souffles.

 

Mon médecin porte une grosse barbe remplie d’insectes qu’il ne voit pas. Il m’a encouragé à croire à la Volonté. Je respecte ses idées, mais souvent il refuse de comprendre, avec entêtement. Un jour il m’a même dit qu’il ne sert à rien.

Je ne lui parle pas de toi : je ne veux pas qu’il t’influence.

Il sait seulement que tu m’attends. Moi il m’influence beaucoup. Il m’a dit de jouer du saxophone dans l’orchestre, mais je ne peux pas. J’aime le silence et je n’ai pas de silence pour souffler. Il m’a dit que j’ai peur. C’est pas vrai. C’est rapport à guérir : ici, il y a guérir, mais quand il pleut on n’a pas le droit de sortir.

 

On m’a attaché hier, parce que je voulais me doucher dans le jardin. J’ai cassé une arcade sourcilière sur la porte d’entrée quand ils m’ont forcé. Alors ils ne m’ont plus cru. Je voulais simplement que la pluie me bénisse, me guérisse, un peu.

Enfin, pour une fois que je voulais sortir.

J’ai regardé la pluie tomber sur les haies de troène.

 

Dans ta lettre, si on lit que les majuscules, tu as fait : LANUIDDOR. C’est beau ! Merci. L’as-tu fait pour moi ?

Elle était ouverte, merci encore, les vents des routes sont entrés dans l’enveloppe. Et il y a de la chance dans les nuages : je suis sûr que lorsque tu viendras la Volonté deviendra visible et qu’un rayon aussi visible nous unira.

Mais alors ça le médecin ne veut pas croire pour le rayon. Je ne comprends pas pourquoi il hésite à croire. D’ailleurs il n’hésite pas, il ne croit pas.

Regarde, il y a un homme qui parle peu et qui s’appelle Platon, comme le philosophe. Monsieur Platon, tout le monde l’appelle. Son rayon à lui peut couper.

Une femme est venue lui cracher sur les pieds. J’ai vu son rayon sortir par sa gorge. La femme a été projetée violemment en arrière, sa tête a heurté le plancher, et elle ne pouvait plus se relever.

Platon immobile ne faisait que la regarder droit. Elle ne pouvait plus se relever car le rayon la fixait à terre. Je crois qu’il ne faisait pas vraiment exprès, car son regard n’avait pas changé.

Un infirmier est venu la relever. Il n’a pas vu le rayon, qui a disparu dès qu’il est entré. Alors la femme s’est relevée sans aide et c’est elle que l’infirmier a dû calmer car cette force l’avait vexée.

 

C’est vrai que j’ai des amis ici. Monsieur Platon par exemple. Frédéric, aussi. Et aussi des ennemis.

Quand des visiteurs viennent ils sont très agités, très souvent. Je ne saurais pas quoi lui dire s’il en venait un pour moi. Ils sont très effrayants. On ne parle pas tellement la même langue.

Je crois que toi tu ne seras pas comme ça.

Si je dois t’avouer quelque chose c’est j’ai un peu peur que tu viennes, mais viens.

Tu me laisseras parler.
Peut-être qu’on n’aura pas le droit de se toucher.

Hier une ambulance a ramené un ami parti depuis des années. J’étais très content quand j’ai vu que c’était lui qui descendait du taxi.

Lui aussi a pleuré en me revoyant.

 

Je pense souvent à toi.

Il faut que tu penses à moi très souvent : toi aussi tu peux faire descendre le Signe. Tu comprends : le Signe est donné mais il faut changer pour le recevoir car on ne peut pas l’appeler même par les prières. C’est lui qui décide. Peut-être qu’il revient dans la Volonté aussi.

Je pense souvent à toi.

Les ambulances arrêtent de klaxonner pour entrer chez nous : c’est vous qu’elles ennuient.

J’en ai parlé au médecin. Je suis tracé mais vrai la Volonté nous réunira. Il faut que tu penses à moi très souvent, et je ne pleurerai peut-être pas en te revoyant.

 

Anxiété d’amour – 2

 

Il essayait de cliquer, mais la souris ne reposait sur aucun espace.

Il était attaché par des menottes à ce radiateur, et de l’autre côté de la fenêtre, elle s’approchait sans pouvoir le toucher.

Si on avait pu mêler les échelles du temps à celles de l’espace pour inventer une mesure, il aurait pu lui dire que cette fenêtre mesurait un siècle, que ce siècle les séparait autant qu’il les unissait.

Elle avançait.

Plus elle avançait, plus il la voyait s’éloigner de lui.

Plus il pensait à se libérer, plus chacun de ses pas vers lui l’éloignait un peu plus, et aucune clé ne pouvait ouvrir les menottes qu’on lui avait passées.

Il lui dit que l’intelligence n’est pas la seule lumière, qu’autre chose pouvait lui servir de passerelle vers cette liberté que lui ôtaient les menottes.

Il ne savait pas si elle entendait.

« Comment espérer ? » lui demanda-t-il.

Il ne pouvait pas savoir qu’elle l’entendait, prisonnier de ce siècle qui les séparait. Par lequel il se croyait séparé d’elle. Car elle, le voyait, l’entendait. Elle comprenait cette question qui lui parvenait. De quelle façon espérer sortir de ces verrous ?

Seul lui ne la voyait pas.

Il ne la voyait que les yeux fermés.
A peine ouverts, il retrouvait les menottes et la prairie à perte de vue de l’autre côté de la fenêtre.

Et rien d’autre que cette obnubilation de l’espace et du temps.

Il lui fallait fermer les yeux pour qu’elle apparaisse et qu’il l’entende. Mais alors il dormait à nouveau et c’était comme si l’espace mesurait un rêve, comme si l’unité de mesure était le rêve.

Il lui disait : « tu es à trois rêves de moi » et il voyait trois rêves à franchir pour l’atteindre

Et ces trois rêves étaient contenus dans l’embrasure de la fenêtre.

Et pour la franchir il fallait passer les rêves.

Elle lui disait « viens », il répondait par une douleur.

Non, pas lui : lui ne répondait pas. Une douleur répondait à sa place. Comme un clou. Elle lui disait « viens », et un clou s’éveillait en lui.

Et le clou répondait « non je ne peux rien être d’autre que ce clou, tu ne peux m’approcher ».

Il ouvrait les yeux et à nouveau elle avait disparu. Il aurait voulu lui confier autre chose que cette douleur, mais déjà elle l’avait emportée, et il avait mal de ce présent qu’elle lui avait ôté, mal pour ce cadeau inhumain fait à celle qui venait le sauver.

 

Elle ne venait sauver personne. « Personne ne sauve. Personne », lui disait-elle.

 

A nouveau, il essaya de cliquer mais aucun espace ne supportait la souris, et surtout, ses mains menottées étaient recouvertes de couches de rêves.

Comment les franchir, comment désenchevêtrer ces couches de voix qui empêchaient les doigts de toucher la bouche, de parler. Voilà aussi ce qui les séparait : des épaisseurs de voix à traverser. Pour la rejoindre, il fallait aussi traverser vingt épaisseurs de voix.

Elle, se débattait dans l’intelligence qui ne lui laissait aucun espace. Toute la lumière venait d’elle. Tout était nu sous cette lumière directe.

« Je ne peux pas te rejoindre » lui disait cette intelligence. Comme elle aurait dit « On ne peut pas marcher sur l’eau ».

Pourtant elle avançait, et le regardait, attaché à ce radiateur de l’autre côté de la fenêtre, dans l’appartement. Elle le voyait de l’autre côté de la fenêtre et le regrettait.

« On ne parle pas à celui qu’on a détruit » lui disait cette intelligence.

 

Cette fois c’est elle qui cliqua. Alors la fenêtre disparut, lui avec bien sûr et elle se retrouva seule avec les rêves qu’il lui avait laissé franchir, qu’il lui fallait franchir. Rêves enchevêtrés avec l’épaisseur des voix.

Aucune souffrance supplémentaire n’était venue s’ajouter. « Qui parle de souffrance ? » lui dit une des voix dissimulée dans les rêves. « Aucune souffrance ne doit être évoquée ici. Ici n’est pas le lieu. Ici est le lieu où la fenêtre a disparu. Point. Maintenant, va. Continue d’aller comme tu allais », lui disait cette voix.

 

« Rien n’a changé ni ne change, surtout ne change rien » lui disait maintenant sa propre voix, comme si elle le lui avait toujours dit.

Elle pensa : « Maintenant je rêve et quelqu’un s’est évanoui ».

Mais lorsque la fenêtre a disparu, elle l’a emportée.

Maintenant le paysage lui manque.

 

Maintenant, toutes les couches de rêve se sont dissipées : ne lui restent que les parois de sa seule voix.

Il sait que le siècle qui les sépare bat comme le temps est révélé par le passage des aiguilles d’horloge.

Personne ne peut être appelé.

Seuls viendront ceux qui viendront. S’ils viennent.

De ce côté de la fenêtre, il y a son intelligence qui éclaire les murs de l’habitation. S’il y avait des menottes elles ont disparu. Leurs traces aussi. Et aussi la présence.

 

De l’autre côté de la fenêtre, reste la certitude qu’elle est passée par là, qu’elle est entrée dans la pièce et qu’au moment où il a ouvert les yeux, la prairie a disparu.

Personne ne peut être appelé.

(Elle a pu marcher sur l’eau.)

 

Anxiété d’écriture 3

 

Il y a cinq minutes j’étais vivant. La buée de mon souffle troublait la vitre. Tes yeux pénétraient les miens.

Il y a cinq minutes le présent s’est retiré derrière une page blanche.

Il y a cinq minutes, je me suis retiré comme la buée de la vitre, pour te laisser écrire.

Tu as fermé les yeux.

 

J’aimerais que tu me lises ce que je t’ai demandé d’écrire. J’écoute, j’attends que crisse la feuille.

 

Mes yeux pénètrent-ils encore les tiens ? On avait parlé de la peur. Je sais que le blanc de cette page, pas plus que le blanc des murs, ne te fait pas peur. Tu sais ce que je t’ai demandé d’écrire. Et ce n’est pas à toi que le souffle manque, désormais.

Ecris, maintenant que mes yeux ne te barrent plus le chemin.

 

Je t’ai demandé d’écrire, et tu restes immobile, à inspecter l’absence.

Maintenant, je ne peux pas revenir.

Maintenant que je ne peux pas revenir, vas-tu écrire ?

Fais ces premiers pas dans le futur. Cesse d’écouter l’histoire.

 

Qui est caché dans le blanc de cette page ? Qui s’abstient, qui sommeille, qui désire ? Voilà : des questions. Moi qui t’ai demandé de n’écrire aucune question. Moi qui t’ai demandé d’affirmer, avec la même assurance que la pluie, de maintenir, de te prononcer, de témoigner, de te faire entendre.

 

Sans doute parce que cinq minutes ne suffisent pas à trahir, tu ne réussis pas à écrire.

Tu trahis.

 

Il y a cinq minutes tu étais vivant.

La buée de ton souffle troublait la vitre.

Tes yeux troublaient les miens.

Tu ne peux pas revenir pour écrire à ma place.

 

Il ne subsiste donc rien de ta présence.

Comment peux-tu te taire ainsi ?

 

 

Anxiété de voyage 4

 

 Il a bouclé sa valise, il a fermé le gaz, il a fermé ses fenêtres, puis sa porte, et le portail d’entrée. Il a tout fermé

C’est qu’il entre dans l’ouvert, il franchira bientôt des frontières.

Le trottoir, les couleurs, et même ses pas ont un peu changé, dans la rue où il attend maintenant le taxi.
Son regard aussi, pour le voisin amical venu le saluer.

 

Le voyage l’attend.

Il s’est allégé : de son trousseau il a retiré quelques clés, toutes ses possessions tiennent dans une valise.

Du trop il passe au peu, pour habiter le plus grand.

Les pensées assidues ne pèseront plus. Les yeux verront à nouveau. Il écoutera le chant de la voûte.

Il fraternisera même avec quelques-uns. D’ailleurs, déjà le voisin et lui restent ensemble pour attendre le taxi. Comme si devant le portail fermé l’air des frontières les baignait déjà.

Entre eux peu de mots, les pensées vagabondent, jusqu’à ce qu’une toute brève le traverse même : « mes chaussures ! ». Un coup d’œil le rassure : « non je n’ai les pas oubliées les chaussures, la bosse, là sur le dessus de la valise, c’est elles ».

Alors l’inventaire se prolonge : billet d’avion, passeport, argent, lampe pour les nuits, et bien sûr cette valise, là : oui, tout est là, pendant que le taxi tarde.

 

Comme pour oublier cette minute inquiète, ils jouent à s’échanger les mots liés au voyage, chemin, passage, odyssée, étendue, durée, lenteur, espace.

Enfin, au bout de la rue ils aperçoivent le taxi qui approche. Le véhicule grandit lentement, vient à eux, puis s’arrête. La porte avant s’ouvre, le chauffeur descend. Salut bref aux deux compères matinaux. Il va emporter l’un, pendant que l’autre regagnera ses murs.

 

Le chauffeur ouvre le coffre, prend la valise, et la dépose dans l’espace large et sombre. Il y a de l’inconnu dans ce coffre, comme si le voyage y commençait. Une patience.

 

Et ce trottoir est un quai : il regarde ses dernières amarres, et le quotidien enfermé derrière les volets clos. Il range ses clés. Le chauffeur se redresse et ferme ce coffre qui sent la promesse de l’inexploré. Une autre face de lui entre dans le taxi, avec la lumière de cet inventaire qui continue de dérouler ses verbes : ouvrir, parcourir, suivre, aller, se rendre, croiser, partir.

Il se demande bien qui lui succèdera à son retour.

 

Assis sur le siège arrière, il oublie presque le voisin à qui il fait un dernier signe, et entonne : « Roissy Terminal 1 ». L’avenir déborde imperceptiblement sur le présent, il tire comme tire l’eau des navigations : le voyage a commencé.

Son corps lui rapporte les paroles d’une vieille chanson grecque : « avec pour seul maison le chemin ». 

 

Le taxi s’éloigne. Le voisin le regarde disparaître au bout de la rue. Demain il apportera le ferry, le vent, l’horizon, le monde, à ce voyageur qui s’éloigne, et qu’il remercie, car aujourd’hui l’éternité fuit moins le quotidien.

 

Il rouvre la porte de cette maison qui le protège.

En la refermant, un morceau d’inventaire lui revient : ouvrir, passer, quitter, savoir, se taire, retrouver.

 

Louée soit l’heure où les murs s’éloignent, pensent-ils ensemble, le voyageur et le voisin.

 

 

 

 

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