Alber Pezzoni donne au musée de l’histoire de l’immigration toute la fortune de sa mère : une machine à coudre  Singer des années 20. Emotion et dignité sont au rendez vous.

Ce musée  vient d’ouvrir un nouvel espace de 450m2 consacré à la galerie des dons. Chaque donateur, enfant ou petit enfant d’immigré a offert au musée un objet illustrant un parcours de vie, accompagné d’un témoignage. A travers différents documents et objets, l’immigration cesse d’être abstraite pour devenir sensible, proche de chacun de nous. Loin de la méfiance et du dénigrement cynique émanant de courants politiques confondant identité et exclusion,cette exposition révèle la beauté et la générosité  d’individus qui se sont attachés à leur pays d’accueil et qui lui ont donné le meilleur d’eux même. Visite indispensable à qui veut connaître la vraie vie dans sa diversité.

Le don d’albert Pezzoni

Au moment de l’ouverture au public de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Albert Pezzoni visite le musée. Quelques jours après, il adresse au musée la proposition de don suivante :

 

Je possède une machine à coudre Singer, avec son pied en fonte, datant des années vingt. Cette machine appartenait à ma mère, qui a immigré de sa Vénétie natale au début des années trente pour s’établir à Suresnes, où je demeure toujours.Cette machine représentait toute sa fortune, tous ses espoirs. J’imagine la difficulté pour elle de la faire venir, par train, de son petit village. Elle espérait sans doute, avec cette machine et ses quelques connaissances en couture, ‘faire son trou’ en France […]. Cette machine n’est certainement pas un objet digne d’un musée, mais son histoire émouvante et emblématiqu de la vie des immigrés justifie certainement ma proposition.

 

L’histoire d’Antonia Giuseppa

Par son fils, Albert Pezzoni

« Je ne voudrais pas faire un récit misérabiliste, mais c’était la vie de ma famille, sans doute bien banale parmi les immigrés de ces années-là. Pour mes parents, il s’agissait d’une migration économique, ni mon père ni ma mère n’ayant de perspectives d’avenir. Ma mère, Antonia Giuseppa, est née en 1898, à Primolano en Italie, à cinq kilomètres de la frontière autrichienne de l’époque. Mais au moment de la Première Guerre mondiale, ma famille, comme l’ensemble du village se situant dans la zone des combats, a été évacuée à Benevento, près de Naples. Après la guerre, retour à Primolano. Antonio, le père de ma mère, y tenait une boutique d’articles d’écriture. Je devrais plutôt dire une vitrine, tant cela devait être peu important. Je me souviens avoir joué enfant avec les derniers pains de cire à cacheter. Il s’occupait aussi de l’importation, dans le village et ses alentours, de machines à coudre Singer, qu’il associait à des cours de couture. Sur une photographie de 1927 qui montre la place du village, on le voit, ainsi que ma mère assise devant la machine qu’elle amènera plus tard en France. Dans le fond, sur le mur, on distingue une photo du Duce. Je me souviens que mon grand-père m’avait dit que les nervis de Mussolini l’avaient forcé à boire de l’huile de ricin, simplement parce qu’il ne voulait pas adhérer au régime. « À la fin des années 1920, ma mère prend la décision d’émigrer, avec l’idée de vivre de la couture dans un autre pays. Elle s’installe à Suresnes où elle rejoint son frère qui avait tenté sa chance en France. Là, elle rencontre Angelo Pezzoni, un immigré du même village qu’elle. Mes parents se marient et traversent non sans difficultés les années 1930 et 1940 avec la crainte de ne pas trouver d’emploi et la peur que leur permis de séjour ne soit pas renouvelé. Ils vivent aussi l’antipathie, pour ne pas dire plus, de certains lorsque l’Italie ne s’est pas retrouvée dans le bon camp pendant la guerre. « En juillet 1945, mon père, qui n’avait pas vu son pays sans doute depuis qu’il avait immigré en France, projette d’aller en Italie avec moi, alors âgé de sept ans. Contraintes administratives de l’époque, ignorance ou négligence de la part de mon père, je ne sais pas, mais toujours est-il que nous n’avions pas de passeports pour passer la frontière. Nous sommes restés environ quinze jours à Nice avant que mon père trouve le moyen d’entrer en Italie. D’après mes souvenirs, ce passage s’est déroulé de manière étrange. Mon père et moi nous sommes mêlés à un groupe de civils transportés depuis Nice dans un convoi de camions militaires. Pour traverser la frontière, on m’avait caché sous une banquette du camion. »

À la fin de la guerre, le premier voyage d’Albert sur la terre d’origine de ses parents constitue un souvenir étrange. Enfant de deux parents immigrés italiens, ce sont des parcelles de la mémoire familiale qu’il a retissées à partir de photographies éparses et grâce à la machine à coudre de sa mère, afin de comprendre ce qui compose ses origines italiennes.

Fabrice Grognet « Les métamorphoses de la machine à coudre de la famille Pezzoni » Revue Hommes et migrations.

L’immigration économique italienne

L’Italie, devenue nation à part entière en 1860, connaît de grandes difficultés économiques et sociales qui engendrent une émigration de masse, soutenue par les besoins en main-d’oeuvre de pays plus riches. Jusque dans les années 1880, les flux migratoires se concentrent en Europe, essentiellement en France, et particulièrement dans les régions limitrophes de l’Italie. Les États-Unis,l’Argentine et le Brésil sont d’autres destinations des migrants italiens. En 1915, au moment où l’Italie s’engage dans la Première Guerre mondiale, 13,5 millions d’Italiens ont déjà émigré pour des raisons économiques. Ils représentent alors la plus importante communauté immigrée aussi bien en France qu’aux États-Unis.

( L’ensemble des  textes relatifs aux dons faits au musée de l’histoire de l’immigration  peuvent être consultés sur son site )

 

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