La traite transatlantique, c’est à dire la déportation d’Africains de leur continent d’origine jusqu’aux Amériques pour les réduire en esclavage, a duré du XVIIe au XIXe siècle.  On estime que 14 millions de personnes en ont été victimes. La récente sortie du film  de Steve Mac Queen « 12 years a slave » a mis l’accent sur le fait que le sujet a peu été traité du point de vue non occidental. « La saison de l’ombre » de Leonora Miano est une fiction passionnante qui donne un point de vue africain sur ce sujet.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Le village du clan mulongo a été incendié en pleine nuit. Au matin, 10 jeunes initiés et 2 anciens ont disparu. Que sont-ils devenus ? Sont-ils morts ? Personne ne peut répondre à cette question, même le Chef, même le sorcier, parce que personne dans ce village isolé et replié sur lui même ne peut deviner la réalité d’un autre monde pas si lointain.

 

A l’initiative de la matrone Ebeise, les mères des disparus sont isolées dans une case commune. Ceci pour éviter qu’elles ne contaminent le village par leur chagrin. Et puis ce qui est arrivé est peut-être de leur faute. Mais à partir de cet événement inexplicable, le subtil ordre social du clan, qui a pour devise « je suis parce que nous sommes » est bouleversé. Petit à petit, le chaos va s’emparer du village. Les décisions prises ne sont pas les bonnes et l’isolement des femmes n’améliore rien. Le feu qui a brûlé les toits de palme s’est emparé des hommes. Les Anciens perdent du temps à discuter au lieu d’envoyer les guerriers à la recherche des jeunes gens. Un matin, un nuage sombre s’élève au dessus de la case des exclues. Elles ont toutes fait le même rêve. Seule Eyabe va comprendre sa signification : ces disparus, personne ne les reverra. Ce qui s’est passé est plus mystérieux que la mort.

 

Le clan s’enfonce encore un peu plus dans l’incompréhension quand le frère du chef, Mutango, disparaît à son tour. Leonora Miano décrit les pieds de son personnage, ce qui suffit à faire comprendre qui il est : « Mutango ne bichonne pas ses pieds… Ils sont donc secs, rudes, parés pour piétiner tout ce qui existe. Des pieds sans peur, sans pitié. » Mutango a compris que les Bwele, les puissants voisins des Mulongo et le seul peuple qu’ils connaissent, ne sont pas étrangers à la disparition des adolescents et va aller enquêter à sa manière auprès d’eux.

 

Peu à peu, la disparition va s’éclaircir. On va comprendre que les jeunes gens ont été enlevés puis vendus à des hommes étranges venus du nord. Malgré les interdits, Eyabe s’est mise en route et reconstitue l’histoire au fil de ses rencontres. Elle tentera d’aller au plus près des disparus pour donner à leur esprit une chance de retourner auprès de leurs proches.

 

Mais comment expliquer l’océan à des gens qui n’ont jamais vu ne serait-ce qu’un fleuve, et à qui l’idée de bateau est encore plus étrangère ? Comment leur faire comprendre que tout conflit ne se règle pas par la parole quand les adversaires ont des fusils ? Comment leur faire imaginer des chaînes alors qu’ils n’en ont jamais vu ? Ce qu’Eyabe finira par comprendre, c’est que ces disparitions inexpliquées ont réduit à rien l’harmonie de la vie du clan, avec ses rites, ses savoirs, son histoire et sa mythologie.

 

L’absence des fils perdus de Mulongo est au cœur du texte, comme un trou au cœur, mais l’auteur sait que « le lien avec les contrées de l’esprit demeure. Les ancêtres sont là… Ils ont conçu un monde. Tel est leur legs le plus précieux : l’obligation d’inventer pour survivre. »

Marie Hélène Massé

 

 Leonora Miano

 

La saison de l’ombre

 

Grasset

 

 

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