Après le sublime «  Qué viva la musica » en 2012, les éditions Belfond éditent le premier roman d’Andrès Caicedo « Traversé par la rage » Ce dernier  livre également traduit par Bernard Cohen est autant un hymne à la jeunesse et à l’amour qu’un cri de révolte devant la volonté de l’asservir. Visionnaire, Andres Caicedo anticipe la casse sociale, culturelle et économique  que le néo-libéralisme va  faire subir à la planète à  partir des années 80. Mais ne confondons pas, le regard acéré de Caicedo n’est pas celui d’un théoricien, mais d’un poète inspiré. Ici la lucidité, l’amour de l’amour et de la musique, la fraicheur, la grâce  sont chevillées à l’âme populaire. Avec la révolte et une curiosité insatiable, elles  sont, plus que jamais des vertus révolutionnaires. « Traversé par la rage » est une leçon de colère aussi inspirée que rythmée. De passage à Paris Bernard Cohen, le grand traducteur salsero a bien voulu répondre à nos questions

 

 

Le livre parle beaucoup d’amour mais il me semble que l’on sent plus la contrainte, l’oppression sociale dans ce premier livre, comme si Andrès et sa génération allaient être « des suicidés de la société »

 

Il y a clairement une prémonition du basculement social de la ville d’Andrés, Cali, qui allait survenir quelques années après sa mort volontaire, au début des années 80. Même s’il n’a jamais été dans la militance, il avait une vision très “politique” des rapports sociaux, du racisme, du machisme. J’ai traduit récemment un livre génial de Lily Brett, une auteure australienne qui a été journaliste de rock dans les années 60 et 70, et elle conclut son évocation – elle a rencontré de Jagger à Janis Joplin en passant par Hendrix – en dressant la liste de tous les jeunes talents disparus à cette époque, soit volontairement suicidés, soit tués par la came et l’alcool, ce qui revient un peu au même. C’est un élément qui m’a beaucoup touché dans ‘l’oeuvre d’Andrés, parce que moi j’étais trotskyste à fond à cette époque et j’ai aussi fait une tentative de suicide quand j’ai compris que la révolution ne viendrait jamais.

 

– Cali serait-elle une sorte de métaphore d’un laboratoire néo-libéral droguant le monde?

C’est en effet un lieu exceptionnel pour comprendre certains éléments fondateurs de notre modernité. Cali avait déjà à l’époque la deuxième plus grande “minorité” noire du continent sud-américain. Et c’était une ville où les drogues “récréatives” étaient en usage dans toutes les couches sociales de la jeunesse. Arrivent les années 80 et l’explosion de contestation libertaire disparaît, l’hédonisme de la came cède la place aux substances pouraves qui font la richesse des cartels, notamment la “coke-base”, appelée là-bas “basuco”. En quelques années, les cartels de la drogue de Cali vont devenir parmi les plus puissants, et les plus violents, du continent. La ville explose démographiquement non parce qu’elle est attrayante mais par l’afflux de centaines de milliers de paysans de la vallée du Cauca mise en coupe réglée par les gangs des cartels. Aujourd’hui qu’une certaine stabilité revient en Colombie, Cali n’émerge que lentement de ce cataclysme, il y a des quartiers qui font encore l’effet d’une ville juste sortie d’une guerre fantomatique. En même temps, des fortunes colossales se sont amassées ici. Et la magnifique maison de Jorge Isaacs, écrivain essentiel de la Colombie du XIXeme siècle, en plein centre-ville, s’effondre peu à peu. Sa propriétaire avait été tuée par les cartels. On aurait pu penser que les autorités en fassent un centre culturel, quelque chose de bien, de sympa, de positif. Aux dernières nouvelles, elle va être rasée et transformée en galerie commerciale. Le shopping comme nouvelle drogue (plus ou moins) douce…

– N’est-ce pas la grâce adolescente d’Andrès croisée avec une lucidité désespérée qui fait la force de cette oeuvre ?

 

Oui, on peut dire ça complètement. Le génie d’Andrés Caicedo, c’est de faire parler sur 150 pages un petit cogneur déclassé qui essaie d’exprimer quelque chose par la violence (à mains nues, essentiellement) mais qui tombe amoureux comme un benêt de sa cousine sublime et riche, embauche un chanteur de rues pour lui chanter des boleros sur le trottoir et se retrouve pris dans les violences de rue de 1972 à Cali, celles dont on ne connaitra jamais les victimes de la répression policière. C’est tellement beau que ça devient intemporel et transnational. Il y a des centaines de jeunes, pas seulement colombiens, qui ont fait spontanément ce qu’Andrés voulait, lire le texte à voix haute, et qui ont posté ça sur youtube. Et qui le font encore. Le jour même où nous avons lancé le livre en France, avec une causerie-concert à l’Institut Cervantes de Paris qui mêlait littérature, théâtre – Andréa Quejuan a lu son interprétation de ma traduction en français de la nouvelle d’Andrés “Infection” – et musique – avec l’incomparable salsera Nancy Murillo, elle-même de Cali (et du Choclo par son père) et qui vit en France depuis 20 ans –, on a appris la création de deux bibliothèques au nom de Caicedo dans deux villes de Colombie, deux initiatives totalement spontanées venant de jeunes dont l’âge oscille de 15 à 25 ans! C’est ça la force mystérieuse de la jeunesse. Andrés n’était pas fana du terme d’”adolescent”. Il y a la jeunesse…et après. Et comme dit Maria del Carmen, l’héroïne de Que viva la música!, “personne n’aime les enfants qui vieillissent”. Sur ce plan, Andrés dit exactement la même chose qu’Alain Resnais dans son sublime film-réflexion sur l’évolution du cerveau humain, Mon oncle d’Amérique: ce n’est pas tant le vieillissement des tissus qui compte que celui des neurones, et tout l’art de vivre consiste à ne pas trahir le petit garçon-la petite fille qu’on a été. Et il y a des jeunes de 20 aujourd’hui qui sont déjà des croulants dans leur tête. Notamment en Europe, je dirais.

 

– Comment ce cocktail détonnant : amour des livres, cinéphile , baston, érotisme a-t-il pu exister en Colombie? On imagine mal comment cela pourrait exister à la Courneuve?

Parce que la littérature signifiait, et signifie encore beaucoup de choses en Amérique du Sud. Je suis à chaque fois émerveillé par la culture livresque des gens là-bas, beaucoup plus éclectique et “tripale” qu’aux USA ou en Europe. L’égérie d’Andrés, Clarisol Lemos, avait lu le Manifeste communiste de Marx à…huit ans. Quand elle me l’a dit comme ça en passant, j’avoue que je l’ai crue mais que mes réflexes d’ancien journaliste international et de guerre m’ont poussé à demander une confirmation à des témoins de l’époque. Et je l’ai eue! Quant au cinéma, c’est un moment de l’histoire mondiale où il a vraiment un impact sur la jeunesse, toutes classes confondues. J’étais lycéen à Sartrouville à peu près à la même époque et je me rappelle notre ciné-club, il y avait les enfants de bourges de Maisons-Laffite et les jeunes beurs de Sartrou et les sublimes prolotes de Houilles, tout ça se mêlait pour voir du Bergman (!) et s’embrasser après. Le problème que l’on n’aborde pas assez, je crois, c’est que c’est plus la production artistique qui a changé que la jeunesse elle-même. Comment créer une dynamique de groupe après avoir vu pendant 2 heures une superbe meuf en combinaison de cuir dézinguer trois cents mecs et quelques nanas? Comment faire vibrer “ensemble” des jeunes avec de la littérature nombrilistique à la parigote ou du gore bien crado à la Stephen King?

 

Quelle place prend Caicedo parmi les auteurs que tu aimes et que tu as traduit ?

Une place spéciale, c’est sûr. Dès que je l’ai lu, il a été pour moi mon frangin de Cali. Et comme je suis très voyageur et cosmopolite, ça a été évident pour moi. Et maintenant, Rosario, la soeur d’Andrés qui a tant fait pour son oeuvre, m’appelle son frère et moi je lui dis “hermanita”, petite soeur. C’est pour ça aussi que j’aime tant la traduction littéraire: je voyage tout le temps, pas seulement physiquement mais dans ma tête. Peu avant de présenter ce nouveau livre d’Andrés au public français (publié encore une fois aux éditions Belfond, dont il faut saluer à nouveau ici le travail fabuleux pour le rayonnement des écrivains étrangers en général et colombiens en particulier), je venais d’achever la traduction du dernier (merveilleux) livre de Mohsin Hamid, qui est Pakistanais de Peshawar vivant aux Etats-Unis et qui, d’une certaine manière, est devenu aussi un frère pour moi. Et il m’est même arrivé de tomber raide fou amoureux d’une romancière que je traduisais pour la première fois, et on a vécu dix ans ensemble. Je crois qu’il n’y a pas de bonne traduction sans amour, c’est une fusion distanciée volontairement, parce que si c’est l’amour “fou” sur la page tu risques de perdre la distance nécessaire pour faire oeuvre de traduction, justement. L’amour fou ensuite, possible…Mais l’amour tout court, oui. Et là encore Andrés est spécial, lui qui a écrit à 20 ans (je reste époustouflé par la lucidité de ce petit mec de Cali, ange et démon, qui a fait craquer tant de filles et allait s’enfermer tout seul pendant des jours): “Haïr, c’est désirer sans aimer. Désirer, c’est lutter pour quelque chose de désirable, et haîr, c’est ne pas pouvoir atteindre ce pour quoi on lutte. Aimer, c’est désirer tout, lutter pour tout, et même ainsi avoir le courage de continuer à aimer”.

C’est à peu près le seul truc que le CAC40 et le FMI ne peuvent pas nous retirer.

 

 

 

 

 

 

 

 

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