Charlotte Hirsch  a mis fin à ses jours le 6 octobre dernier.Sa lucidité, son courage, sa détermination sont un rempart contre toute forme de misérabilisme. Alors disons simplement que tous ceux qui l’ont rencontré ont eu de la chance de connaître une si belle personne. En Mai dernier Charlotte nous avait envoyé deux textes. Sur le blog nous avions publié « Sur le fil » Aujourd’hui  nous ajoutons un 2ème texte « Un si petit monde » Ainsi chacun pourra prendre la mesure de son talent.

 

 

 Sur le fil

 

J’ai tout quitté ce matin.

 Mon fiancé Mon métier.

  Mes parents.

 Mes amis.

 Mon appartement.

 Mon psychanalyste.

 Je suis entrée à l’hôpital Bichat.

 Service psychiatrie.

 C’est moi qui en ai fait la demande.

 Je crois que c’est rare.

 En général, c’est la décision d’un tiers qui vous fait atterrir là.

 La police, c’est moi.

 C’est moi qui ai jugé la menace, la menace pour moi- même, la menace pour les autres.

 Ma mère m’accompagne.

 Les infirmiers nous regardent l’une et l’autre.

 Je lis dans leurs yeux qu’ils ne savent pas laquelle de nous deux a besoin d’aide.

 La folie n’est pas écrite sur le front.

 Pas encore.

 C’est moi qui viens me faire enfermer, faites vite s’il vous plait, je n’en peux plus.

 Ils récupèrent toutes mes affaires personnelles : téléphone, argent, clefs.

 Ma mère se retire.

 Je viendrais te voir ma chérie.

 Pas de larmes, pas d’embrassades.

 C’est mieux comme cela.

 Ils enferment mes biens dans un casier dont je n’ai pas le numéro.

 Ma chambre sent mauvais.

 Le vomi.

 Le personnel me convainc que c’est le produit d’entretien qui à cette odeur.

 Ne me prenez pas pour une conne.

 Je me tais.

 Pour une fois. Pas pour longtemps.

 Inventaire.

 J’ai un trousseau.

 Une robe d’été bleue.

 Un pantalon en lin beige.

 Deux tee-shirts blancs à col en V .

 Trois culottes.

 Une paire de claquettes en cuirs.

 Un livre.

 On va vous mettre un pyjama.

 Je ri.

 Un pyjama. J’en ai jamais porté de ma vie.

 J’ai amené une nuisette.

 Nous ne sommes pas à l’hôtel Mademoiselle.

 Désolé j’avais pas remarqué.

 Je ne veux pas me mettre dans votre pyjama.

 C’est la règle, c’est ça où vous partez.

 Je pleure.

 C’est la règle.

 Je pleure encore, longtemps.

 Arrachée.

 En dehors.

 Décentrée.

 Personnalité en poudre.

 Qui suis-je suis vraiment ?

 Quel est le monstre qui se cache en moi ?

 Sortir de moi.

 Moi

 Moi

 Moi

 Moi

 Moi

 S’en foutre sans se foutre en l’air.

 Le sommeil me maintient envie.

 Je retourne en enfance.

 Je voyage dans le passé.

 Je cours après lui essoufflée jusqu’à me perdre.

 Tard dans l’après-midi ils se trouvaient dans un zoo de plein air, aux environs, parmi beaucoup de gens qui se déplaçaient muets à travers les baraquements ; des gens qui riaient il n’y en avait que devant les miroirs déformants. Le soleil se couchait et la plupart des visiteurs allaient rapidement vers la sortie. La femme et l’enfant se tenaient devant une cage et regardaient. Le crépuscule venait ; il se mit à faire du vent, ils étaient presque seuls. La femme était assise au bord d’une surface de béton sur laquelle l’enfant tournait en rond dans une auto électrique.

 La femme se leva et l’enfant cria : « c’est si beau ici, je ne voudrais pas encore rentrer. »

 La femme : « Moi non plus. Je ne me suis levée que parce que c’est si beau. »

 Elle contempla le ciel à l’ouest, encore jaune à son bord inférieur devant lequel les branches sans feuilles paraissaient particulièrement nues. Le vent apporta tout à coup de quelque part, sur la piste de béton, des feuilles sèches, comme venues d’une autre saison.* 

 C’est l’heure de dîner mademoiselle.

 J’arrive.

 Je me réveille.

 Il fait nuit.

 Je suis en pyjama et j’ai les yeux bouffis.

 Ils m’ont eu.

 Les calmants.

 Je comprends.

 Deroxat

 Seropram

 Xanax

 Risperdal

 Effexor

 Je suis une pharmacie ambulante.

 Mon pantalon de pyjama tombe.

 Il est beaucoup trop grand.

 Cantine collective.

 Les patients sont tous en pyjama bleus.

 Le personnel en blouse blanche.

 Je trouve une place isolée.

 Ne me parlez pas, pas tout de suite.

 Feuilleté au chèvre.

 Danette.

 C’est vite vu et vite ingurgité.

 Je retourne dans ma chambre.

 Pas de télévision, pas de radio, pas de bruit.

 Où est mon livre ?

 Où est mon putain de livre ?

 Mon cerveau tourne en boucle comme un disque rayé.

 Un petit coin pour fumer.

 La seule activité.

 La fumée qui sort de notre bouche

 La fumée prouve que l’on fait encore partit des vivants.

 Ils montaient à travers le taillis. Les oiseaux chantaient partout. L’eau de la fonte des neiges s’écoulait en ruisseaux bruyants. De minces rameaux poussaient sur les troncs des chênes, des feuilles sèches s’y agitaient isolément ; des troncs de bouleaux, des squames d’écorce pendaient en lambeaux blancs et tremblaient. Ils traversèrent une clairière au bord de laquelle des chevreuils se serraient les uns contre les autres ; des pointes d’herbe fanées sortaient encore de la neige pas très haute et se courbaient dans le vent.

 Plus ils montaient plus il faisait clair. Leurs visages étaient écorchés et en sueur. En haut- le trajet n’avait pas été très long- ils s’assirent dans le trou de vent d’une grande pierre et ils firent un feu de brindilles sèches. 

 Une femme tient mon livre dans les mains.

 Il était tôt dans l’après-midi ; ils étaient assis près du feu et regardaient la plaine en bas, où de temps à autre une voiture scintillait au soleil ; l’enfant avait la boussole à la main. Au loin, en bas, un point se mit à flamboyer et s’éteignit au bout de quelques temps, une fenêtre ouverte parmi beaucoup d’autres fermées.* 

 C’est à moi. Rend le moi.

 Non.

 Si.

 Non.

 Si.

 Ok contre trois cigarettes.

 Tiens.

 Derrière elle un jeune homme échange sa danette contre cinq cigarettes.

 Mon livre vaut moins cher qu’un yaourt.

 Je vais m’adapter.

 Ne pas me laisser faire.

Apprendre les codes.

 Des codes qui cadrent.

 Faire partie d’un petit bout du monde.

 Je suis heureuse de retrouver mon livre.

  Je me retire dans mes appartements.

 La salope, elle a arraché des pages.

 Je vais la buter.

 Je vais la buter.

 Rend moi les pages.

 Non.

 Rend moi les pages.

 Non.

 Pourquoi ?

 Parce que ce sont les plus belles pages que j’ai jamais lu.

 Elle, c’est Eléna.

Grande.

 Quarante ans environ.

 Le teint mat.

 Des cheveux très bruns redressés en arrière.

 Une casquette New-York vissée sur la tête.

 Un pyjama bleu.

 Tu veux récupérer tes pages, hein ?

 Oui.

 Pourquoi t’es là ?

 Pas ça.

 Pourquoi t’es là ?

 Troubles de la personnalité je crois.

 T’as vu le docteur ?

 Pas encore.

 C’est un con.

 Je la regarde. Elle est belle.

 Viens, on marche.

 D’accord.

 Elle me parle.

 Elle est ici depuis trois mois.

 Son passé semble trouble aussi trouble que sa manière de parler.

 Je l’écoute. Sans me forcer.

 Son enfance aux États-Unis.

 Une mère serveuse dans un restaurant côtoyé par Denzel Washington.

 Elle me le répète plusieurs fois.

 Son amour pour les noirs et sa haine contre les intégristes.

 Son père arnaqueur et opportuniste.

 Son amie rousse qui ressemblait tant à Isabelle Huppert.

 Je la lui rappelle apparemment.

 Les gens d’ici dont il faut se méfier.

 Et alors vient la CIA.

 La CIA qui la cherche.

 Les caméras sont partout.

 Elle a plusieurs articles cachés dans sa chaussette.

 Un article sur l’achat des particules.

 Son père s’est payé ce luxe.

 Un autre sur le prochain film de Woody Allen qui va se tourner à Paris.

 Elle veut le rencontrer.

 Elle me parle de ce complot orchestré contre elle.

 Je peux l’aider.

 Non, je ne peux pas.

 L’écouter me permet de m’oublier un peu.

 Un peu, pas d’avantage.

 Une infirmière de nuit nous interrompt.

 Il faut dormir.

 Chacune dans sa chambre.

 Dépéchez-vous.

 Bonne nuit.

 Silence

 Quand j’étais petite mon père me racontait une histoire.

 C’est l’histoire d’un âne qui est perdu dans la montagne.

 Il n’a rien bu ni mangé depuis des semaines.

 Il est très affaibli, épuisé. Il avance comme il peut.

 Tout d’un coup, il rencontre un paysan.

 L’homme lui met deux sceaux devant les yeux.

 Un remplit d’avoine et l’autre d’eau.

 « Sers toi dit-il à l’âne ».

 Mais l’âne ne sait pas par quoi commencer.

 « Si je commence par manger l’avoine, se dit-il je n’apprécierais pas le gout de l’eau,

 Mais si je commence par l’eau est-ce que je ressentirais la saveur de l’avoine ? »

 Et voilà que l’âne se pose la question en boucle et ne sachant pas quoi choisir, il finit par mourir de faim et de soif.

 Eh bien voilà je suis l’âne.

 Mon cerveau tourne en boucle.

 Dans le vide.

 Je deviens le vide.

 Je ne contrôle plus rien.

 Pensés noires.

 Sensation de persécution.

 On m’a volé mon âme.

 Seul le passé me réconforte.

 Je plonge dans mon enfance

 Regarde les photos.

 Dans la salle de séjour, l’enfant était assis dans un fauteuil très large, sous une lampe à pied, et il lisait. Lorsque les parents entrèrent, il leva les yeux un instant et continua à lire. Bruno s’approcha de lui ; il ne s’arrêta pourtant pas de lire. Enfin, après quelque temps, il sourit de façon à peine perceptible. Puis il se leva et chercha dans toutes les poches de Bruno s’il lui avait rapporté quelque chose.*

 

Cette petite fille souriante est devenue un âne.

 Je veux redevenir comme avant.

 Comme avant.

 Recommencer.

 Je suis un brouillon.

 Donnez-moi une autre page

 Me jeter quelque part

 Faire peau neuve.

 Asphyxie.

 Paralysie.

 Du sur place.

 Tellement pressée, incapable d’être dans le moment présent.

 Tellement pressée, cherchant le résultat plus que de comprendre le processus

 Tellement pressée, ne voulant laisser aucune place  à la médiocrité

 Tellement pressée, tellement pressée

 Pressée à vif  comme un citron.

 Choisir de ne pas choisir.

 Je voudrais changer de cerveau.

 Le vendre au marché noir.

 M’en procurer un neuf.

 Pas un cerveau fabriqué en chine.

 Non.

 Un cerveau bien solide.

 Incassable.

 Prise de sang au réveil.

 Je déteste ça.

 Cinq tubes à remplir.

 Je tombe dans les pommes.

 Un sucre. Vite.

 Un gros pansement sur le bras.

 Petit déjeuner.

 Elena est déjà à table.

 Elle m’a gardé une place.

 Je suis heureuse ce matin.

 Les énormes cafetières tournent autour des tables.

 C’est pas du vrai café.

 C’est du déca.

 Ils ont peur de nous exciter me glisse- t-elle.

 Mais ne t’inquiète pas j’ai un plan.

 Un plan. Cela me fait rire.

 Un infirmier donne la becquée à une vieille qui refuse d’ouvrir la bouche.

 Pas très joli à voir.

 Ce n’est pas joli ici.

 Mais c’est une réalité.

 Sans artifices.

Le monde n’est pas joli.

 On oublie les protocoles.

 On se lève quand on a fini de manger.

 Personne ne s’attend.

 On rote à table.

 Chacun la tête dans son assiette.

 Pas de chichis.

 Ici, je me sens en paix.

 Je dors sans culpabiliser.

 J’appuie sur la détente.

 Une détente passagère.

 Hors du monde et enfin un peu là.

 Fumer.

 Encore fumer.

 Il me reste deux cigarettes.

 J’en donne une à Elena.

 C’est quoi ce plan ?

 Un des patients à du café soluble dans sa chambre.

 Une dose contre une clope.

 Ici tout se négocie.

 Chaque chose à une valeur démesurée.

 La plupart des patients ne reçoivent pas de visites.

 Oubliés par leur famille ou leurs proches.

 Beaucoup d’entre eux ont été amenés de force par la police.

 A l’extérieur personne ne les attend.

  Rencontre avec le psychiatre.

 C’est une femme.

 Petite et boulotte. Souriante.

 Silence.

 Elle me dévisage.

 Je baisse les yeux.

 Je les relève.

 Elle semble bienveillante.

 Pourquoi vous êtes ici ?

 C’est reparti.

 Il faut bien lui expliquer.

 Si seulement je le savais.

 Je ne sais pas.

 Dites moi ce que vous ressentez.

 Je me sens bien ici.

 Dites ce qu’il vous vient.

 Je me sens bien ici.

 Ce n’est pas un endroit pour vous.

 Vous êtes jeune, jolie, je sens la vie en vous.

 Ne la gâchez pas.

 Si seulement c’était aussi simple.

 Je vais téléphoner à votre mère.

 Gardez-moi. Encore un peu.

 Elle lui téléphone.

 Elle sera là dans l’après- midi.

 Elle amènera des cigarettes pour Elena.

 Je sors fumer.

 Elena est là.

 Elle m’attend.

 Alors ?

 Je m’en vais.

 Très drôle.

 Je t’assure.

 Les pyjamas bleus se retournent.

 Tu as tellement de chance.

 Je veux rester.

 Tout le monde me regarde.

 Je m’aperçois de la connerie.

 Ils ne rêvent que de cela.

 Depuis leur premier jour.

 Sortir.

 Prendre l’air.

 Manger un steak avec des frites bien grasses.

 Boire un vrai café avec le parisien.

 Acheter des cigarettes et faire un loto.

 Regarder les péniches passer sur le pont-neuf.

 Faire l’amour toute la nuit dans une chambre d’hôtel.

 Conduire une voiture de sport.

 Aller au cinéma.

 Lire tous les livres de Kundera.

 Courir, courir.

 Mettre un habit neuf.

 Profiter de leurs enfants.

 Les voir grandir.

 Voilà le rêve de ces gens-là.

 Et moi.

 Moi je veux rester.

 Parce que l’extérieur me fait peur.

 Parce que je n’aime plus courir.

 Votre mère vous attend.

 Je termine ma cigarette.

 Elena me regarde.

 Elle me tend sa casquette New-York avec un petit mot.

 Je lui glisse mon livre dans la poche de son pyjama.

 C’est la femme gauchère.

 De Peter Handke.

 Allez Mademoiselle, dépêchez-vous.

  Pendant la nuit, étendue sur le dos, la femme ouvrit les yeux tout grands. Il n’y avait pas d’autre bruit que celui de son souffle contre la couverture et son cœur qui battait. Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit, mais le silence fit seulement place à une faible rumeur. Elle alla dans la chambre de l’enfant, sa couverture à la main et se coucha sur le sol à cote de lui.*

 J’arrive.

 

  *Les passages en italiques sont extraits de « La femme gauchère » de Peter Handke

 

 

 

 Un si petit monde 

Un si petit monde 

 

Marie

Marie vient d’avoir 60 ans.

Elle se regarde dans le miroir.

« Je suis moche, qu’est-ce que je suis moche ».

Bernard, son mari, le mari de Marie l’attrape par derrière.

« Je te quitte » lui dit-il tout en l’embrassant dans le cou.

« Tu fais bien, j’attends ça depuis quinze ans », lui réplique-t-elle.

« Tu prépares mes bagages ma vieille ? »

« Avec un plaisir plus qu’infini mon chéri ».

 

Marie ouvre une grande valise.

Elle plie méticuleusement les affaires de Bernard.

Quelques costumes bon marché, des chemises qui sentent le tabac froid malgré toutes les machines, des pantalons mal coupés et une collection de chaussures plus que loufoque. Pour les sous vêtements, il en rachètera.

Marie les dépose tous dans un grand sac poubelle.

« Tu fais quoi la folle ? ». Bernard en peignoir blanc passé, fume une cigarette.

Marie la lui attrape et tente de faire quelques ronds, sans succès.

Elle toussote.

« Tu te démerdes avec tes calbutes qui puent ».

« Je m’en vais mon amour, ton cul va sacrément me manquer même s’il s’est un peu ramolli »

« Bon vent Popeye, tu me laisses un peu de thune ? »

 

Bernard prend la valise, met son pardessus, laisse 100 balles sur la commode et il claque la porte.

 

Marie ouvre une bouteille de vin rouge.

Elle boit au goulot. Elle vomit en riant.

Elle s’étouffe. Elle rit. Elle s’étouffe.

 

On sonne à la porte.

 

« Ah le revoilà celui-là. »

Elle titube.

 

« Alors mon sublime couillon, retour au bercail ! »

 

Mais ce n’est pas Bernard.

 

« Madame, votre mari vient de se faire écraser par une voiture ».

 

Marie crie puis éclate de rire. Son rire devient râle et Marie tombe dans les pommes.

 

La vie sans Bernard

 

Marie a grossi. Un peu. Un peu beaucoup. Elle mange du pop corn froid devant sa télévision. Tableau banal de la dépression post mortem. Elle s’habille tout de même quand d’autres resteraient en pyjama. Elle n’aime pas les pyjamas. Elle n’a pas de pyjama.

Bernard lui manque. Les petites habitudes. L’envoyer balader est un luxe qu’elle ne peut plus se payer. Marie a la sensation qu’on lui a arraché un poumon. Il lui manque de l’air, un air que seul son Bernard savait siffler à ses oreilles.

Elle sort peu. Acheter du vin, quelques boites de tout et surtout de n’importe quoi et du pop corn évidemment. Elle se fout de tout et surtout des conseils à la noix de ses quelques amies, qui d’ailleurs, depuis qu’elles lui ont donné des conseils à la noix ne sont plus ses amies.

Elle est bien toute seule. Seule oui mais peinard comme disait Renaud.

Les humains l’ennuient et la fatiguent. Parler, toujours parler, de soi, des autres, de sa vie de merde, quel intérêt après tout ?

Les gens de la télévision sont beaucoup plus marrants. Elle rit avec eux. Elle leur parle aussi.

Elle trinque à leur victoire et pleure leur désespoir. Marie est généreuse. Elle partage ses émotions. Ca lui arrive aussi de leur préparer à dîner. Ils ne touchent pas à leur assiette, c’est normal après tout, ces gens là font attention à leur ligne.

Son ami de la chaîne numéro « une » lui donne un conseil : voyager c’est bon pour la santé.

Elle l’aime bien. Elle lui fait confiance. Il ne l’a jamais trahi. Aujourd’hui elle va l’écouter pour de vrai. Et si elle allait le trouver pour lui dire combien il a raison ?

 

 

 

 

 

La capitale

Marie est à Paris. Elle a une valise comprenant cinq culottes, quatre pantalons, trois chemisettes, un gros pull, huit paires de chaussettes, deux soutiens gorges, une trousse de toilette et un magazine. Elle regarde autour d’elle. Une plaque émaillée indique place de l’opéra.

Elle incline la tête de manière à que ses cheveux bougent avec le vent, comme les femmes qu’elle a vu dans les publicités. Elle ferme les yeux, un moment. Un long moment. Et puis tout va très vite. Elle se voit avec quinze kilos de moins et une robe qui moule ses seins pointus, un collier de perle débordant de son cou, le sourire si dessiné qu’il fait s’arrêter tous les passants et le klaxon retentissant d’une voiture de luxe tout confort qui n’attend qu’elle, et puis, et puis… « Bouge de là, grosse vache, tu vois pas que t’es dans le passage ». Et puis la réalité la rattrape. Une larme s’écrase sur sa chaussure mais Marie garde la tête haute.

 

Le logement

Marie vit dans un petit hôtel, rue Choron au métro Notre Dame de Lorette. Sa chambre est étroite mais joliment décorée. Un lit simple trône dans la pièce et le papier peint lui rappelle la maison de sa grand-mère. Tout blanc avec des boutons de roses. Le lavabo est abimé mais les robinets sont dorés.  Les toilettes sont communes mais propres et parfumées. Marie s’y sent bien mais elle n’a plus beaucoup d’argent. Seulement de quoi payer pour quelques nuits, quatre, cinq tout au plus. Il va falloir qu’elle trouve un travail avant d’aller retrouver son ami de la télévision. Il ne peut pas la recevoir dans cet état, elle a besoin de nouvelles chaussures. C’est aux chaussures que l’on peut voir à qui l’on a affaire. C’est Bernard qui disait ça. Il ne portait que des sandales en plastique coloré.

 

La recherche d’emploi

Marie est dans la salle d’attente. Elle a rabattu ses cheveux en chignon et s’est limé les ongles. Elle a fait un effort aujourd’hui, elle porte une robe noire, toute simple.

Elle se sent transpirer, une sensation très désagréable. Elle regarde l’étiquette de sa robe

75% Viscose, quelle conne, elle aurait dû la choisir en coton.

Elle est allée l’acheter juste avant le rendez-vous, dans un magasin rue de la Chaussée d’Antin. Elle déteste ça, le shopping. Mais vraiment.

Les cabines poussiéreuses et malodorantes, les fringues que d’autres avant vous ont déjà essayé et ces miroirs qui vous rappellent  à quel point vous devez encore maigrir pour ressembler à quelque chose.

Elle regarde autour d’elle. Ils sont nombreux ceux qui cherchent du travail. Des jeunes, des vieux, des noirs, des femmes, des gros. Un peu de tout. Marie sourit. Cette situation lui rappelle son premier entretien d’embauche. Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans et postulait pour un emploi de secrétaire médicale chez un dentiste de la ville. Elle se souvient encore de la couleur de sa robe, un vert amande qui mettait ses yeux en valeur. Elle ne connaissait pas encore Bernard, mais le dentiste fut leur témoin de mariage et elle lui resta fidèle jusqu’à ce qu’il meurt d’un cancer de la langue. « Marie Berthelot, guichet 8 ». Une jeune femme aux cheveux d’un blond douteux attend Marie dans un petit bureau.

« Bon, je ne vais pas vous cacher que les temps sont durs pour tout le monde. Je vais être franche avec vous Madame Berthelot, vous n’avez plus vingt ans et vous avez cessé de travailler il y a plus de dix ans. Le secteur du secrétariat est saturé et les embauches sont  sous forme de contrats intérimaires. Avez-vous une voiture ?»

Une voiture ! Marie n’a jamais passé son permis de conduire. Bernard lui avait offert une vieille mobylette qui faisait un bruit d’enfer mais qui ne l’avait jamais lâché. Pas comme lui le salaud. Tu me manques mon salopard. « Madame Berthelot, vous comprenez ce que je vous explique ? ». Les jeunes gens ont ce pouvoir terrible dont ils ne sont mêmes pas conscients. Ce pouvoir du temps. Le temps d’une vie à construire, à déconstruire, à reconstruire quand les vieux ne sont plus qu’un tas de ruines. Mais les ruines, c’est le patrimoine et elles méritent du respect, de l’attention.

« J’accepte tout ce que vous m’offrez Mademoiselle. J’ai besoin de pognon »

 

Le Manque

Les nuits sont dures. Marie se réveille en sursaut toujours à la même heure : 3H46. Une angoisse terrible l’envahit, elle a la sensation de ne plus pouvoir respirer. Tout s’embrouille dans sa tête, les souvenirs s’accélèrent et elle n’arrive pas à contrôler son cerveau. Elle revoit tout : sa rencontre avec Bernard, la couleur de sa peau, les week-ends passés à Fontainebleau, les chamaillades dans la voiture pour le choix de la radio, les étoiles qu’ils essayaient de compter, les délices d’hiver emmitouflés dans la couverture violette qu’elle lui avait tricoté, son sourire sans dents qu’il le rendait si vulnérable, ses caprices qui ne disparaissaient qu’avec une musique de Coltrane, leurs nuits alcoolisées dans ce bar ou après plusieurs bières ils se prenaient pour le roi et la reine d’Angleterre, ces matins où le café noir les maintenaient en vie, ces après-midi où vivre du RSA leurs permettait de se rouler dans l’herbe comme des gosses et de faire la sieste enroulés l’un dans l’autre.

A quoi bon se dit-elle, à quoi bon, Bernard tu n’as pas le droit de me laisser comme ça, sale connard, tu m’as abandonné comme un vieux chien.

Marie allume la télévision. La voix de son ami le présentateur l’apaise. Ça va aller, tout va s’arranger, faire confiance à la vie. Cette foutue vie. Marie se calme. Elle avale un médicament. Elle respire profondément et finit par s’endormir avec ce petit air que Bernard lui souffle à ses oreilles, ce petit air que lui seul sait siffler.

 

Tout travail mérite salaire

Marie travaille. Elle a obtenu un CDD de secrétaire dans un foyer d’hébergement accueillant des personnes en situation de handicap. C’est le nouveau terme dans les structures de ce genre. On ne peut plus dire « handicapés » et encore moins « débiles mentaux », sinon la loi vous passe la corde au cou. Marie apprend. Elle a un petit bureau qu’elle partage avec Mireille la comptable aux cheveux teints en rouge. La cohabitation se passe plutôt bien si ce n’est que Mireille sent très fort la transpiration. Une odeur de poireau acre qui vous colle à la peau. Une odeur de solitude qui fout le cafard. Mireille n’a jamais connu l’amour. Elle a une peur bleue des hommes. « Ils ont tous un kiki à la place du cerveau ». Marie se demande si celle-ci n’a pas développé un système d’auto-défense en sécrétant cette senteur répugnante. Bref, le travail n’est pas toujours une partie de plaisir et il faut parfois savoir mettre de l’eau dans son vin ou savoir respirer du bon côté de la fenêtre.

La fenêtre. Marie la regarde souvent. Elle donne sur un jardin thérapeutique. Un endroit alternatif mis en place par les éducateurs pour travailler d’une autre manière avec les usagers (autre terme tiré du jargon social). On peut y apercevoir Catherine, une jeune trisomique manger les carottes qu’elle a planté l’année précédente ou Jean-Marc, un psychotique de 50 ans qui passe son temps à engueuler les arbres parce qu’ils restent toujours à la même place.

Un théâtre sublime où chacun se réapproprie la nature. C’est le petit plus dans le travail de Marie. La paye est maigre mais elle entourée. Elle ne s’est jamais sentie autant en sécurité qu’au milieu de ces fous. Ca l’aurait bien fait marrer Bernard de la voir ici répondant au téléphone ou écrire des mails elle qui ne savait même pas allumer un ordinateur.

Chaque soir Marie prend le RER B pour rentrer dans sa petite chambrée. Ereintée mais heureuse. Elle gagne sa vie. Elle va s’en sortir. Elle fait partie d’un petit bout de monde.

 

 

Retour à la vie

Cela fait deux ans que Marie est à Paris. Elle a perdu quelques kilos même si elle ne supporte pas ses « bras de boulangère » comme elle les appelle qui restent flaques malgré ces séances d’aquagym qu’elle pratique avec Mireille. Oui, Marie a accepté un « CDI senior » au foyer et Mireille est devenue une amie précieuse. C’est bête comme la vie des fois, vous joue des tours. Il suffit de savoir la prendre dans le bon sens peut-être, arrêter de lui tourner le dos et puis savoir regarder un peu vers le haut. Mireille est tombée amoureuse. Un jour dans un métro plein à craquer où les odeurs s’entremêlaient, un homme qui avait la même que la sienne s’est approchée délicatement de son aisselle et il lui a glissé à l’oreille : «  je crois que l’on est fait l’un pour l’autre. » Mireille a rougi, son cœur s’est emballé mais elle l’a suivi. Aujourd’hui elle vit avec lui et son visage s’est transformé. C’est comme si on avait déplié une feuille froissée. Elle pue toujours mais elle rayonne, du coup ça passe.

Quand à Marie, même si elle sait qu’elle ne retrouvera jamais un Bernard, elle apprend à vivre pour elle. Elle s’investit dans son travail, elle fait des nuits presque complètes et elle se sent vivante et enfin un peu à sa place.

Marie vient d’avoir 62 ans.

Elle se regarde dans le miroir.

« Je suis belle, qu’est-ce que je suis belle ».

Elle relève des cheveux en chignon, prend son sac à main, et avant de partir elle fait un clin d’œil à son fidèle ami, le présentateur qui lui donné tant de force. 

 

 

 

 

 

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