Dieu est mort, Staline n’en finit pas d’agonir et nous citoyens d’un monde plutôt gris, nous ne nous sentons pas très bien, perdus entre la nostalgie d’un monde meilleur et le rêve futuriste d’une société interconnectée. Et voici soudain qu’un jeune trentenaire, Tristan Garcia, sans doute nourri au lait de 1968 par des parents pleins de bonnes intentions, vient nous administrer une claque, pour ne pas dire une correction de haute volée. « Faber » est le nouveau roman de ce pirate éclatant. Trois adolescents, Madeleine, Basile, Faber  vivent une relation d’osmose qu’aucune contingence ne devrait troubler. Faber est leur maître à penser,  mais sans doute aussi leur cauchemar tellement sa force, sa différence lui permettent d’exercer  emprise et fascination sur tous. Les trois adolescents, avant de se séparer pour vivre une vie dite d’adulte, ont fait un pacte. Si l’un d’eux est en difficulté, il écrira aux autres qui viendront à son secours. Les années ont passé. Dans des circonstances moins que claires, le pacte est activé. Le héros vieilli, esseulé revient. Celui qui s’est trouvé à la tête des révoltes lycéennes, puis leader d’un groupe de militants autonomes, emprisonné mais jamais soumis, serait-il devenu une proie ?  Il gêne si fort  qu’il faudra songer le supprimer. Faber est celui qui construit autant qu’il est celui qui détruit, Il est presque dieu, il est presque diable. Ces jeunes gens nourris des idées politiques de la génération d’avant, s’attendaient à avoir une autre vie. Hélas. Faber pourrait être l’incarnation sauvage du bien et du mal. Le roman est l’histoire de son échec. Issu d’une classe moyenne, dans un pays moyen, il incarne la médiocrité d’une époque qu’il n’aime pas. On a rangé les couteaux, les bombes, on se contente d’étouffer dans l’oeuf toute étincelle de vie. Le roman se déroule dans la petite ville de province  à peine imaginaire de Mornay, bordée par  « l’hombre » la rivière locale. Ici les hommes sont effectivement devenus l’ombre d’eux –même, singulièrement petits. L’Italie, comme l’Allemagne ont vécu les années 70 dans le sang. Une jeunesse minoritaire a mené une guerre ouverte contre une société qu’elle jugeait avilie, médiocre et stupide. La France, est passée à côté de cette tragédie, mais n’est –elle pas également passé à côté de la vie ? Tristan Garcia mêle avec bonheur réflexion sociologique et imaginaire romanesque. Morrnay  est très certainement une petite ville humide où les âmes sensibles doivent avoir des douleurs d’estomac. Ce n’est pas le sang qui coule dans cette bourgade mais une sueur étriquée provoquant des moisissures indélébiles sur des corps trop mous pour s’insurger. Le renoncement a un poids et il n’est pas beau à voir. La vie émasculée, éviscérée par des maîtres aussi médiocres que sadiques n’est plus qu’une mort en suspens. Aujourd’hui, nos fils, nos filles se lèvent pour nous le dire. Au cœur du désastre, c’est une bonne nouvelle. Ceux qui ont toujours pensé qu’il revenait exclusivement aux « anciens » d’apporter la bonne parole  à la jeunesse devront revoir leur copie. Nous n’aurons des choses à leur apprendre que si nous acceptons de faire sauter nos carcans. Ensemble nous nous ménageons une chance  de retrouver joie et légèreté. C’est considérable.

 L’aube nouvelle qui s’annonce,  n’est ni mauvaise ni bonne mais  incertaine. Le pire sera une hypothèse de travail, pas plus. Comment sortir de ce merdier ?  Déjà en lisant Tristan Garcia. Peut être  et pourquoi pas en s’insurgeant. Faber est un roman  palpitant, s’il apporte aussi  une très sérieuse contribution à l’histoire de notre époque, c’est tout simplement qu’il a créé des personnages qui ont besoin d’avancer. Quelle audace.

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Faber de Tristan Garcia

 Editions Gallimard

 

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