Le don du passeur de Belinda Cannone .

Nous sommes plus de sept milliards d’individus à la surface de la planète terre. Est-ce à dire que nous représentons autant de centres de décision et d’intelligence  autonomes ? Beaucoup d’entre nous en sont persuadés et consacrent en conséquence une énergie débordante à vouloir identifier ce qui nous sépare les uns des autres. Belinda Cannone essayiste, romancière, n’appartient pas à cette tribu. Elle vit dans une maison commune nommée humanité. Ce qui pour elle caractérise l’humanité n’est pas la séparation, l’obsession de l’identification mais plutôt la relation. Ainsi on peut imaginer  qu’un homme ou une femme ne soient pas seulement définis par l’enveloppe charnelle qui les sépare, mais également par les flux d’idées, d’émotions et de connaissances qu’ils partagent. Belinda Cannone en écrivant « Le don du passeur » ne rend pas seulement justice à un père aimé et admiré. Sa reconnaissance de l’autre est aussi connaissance de soi. Son investigation menée à son terme lui permet d’être elle même et de se dépasser.Si le chemin suivi est exigeant, il n’en est pas moins jubilatoire « Ce bonhomme qui m’a aussi légué la joie, le désir d’intensité et la passion de vivre ». Ce père lui a appris la liberté, l’écoute des autres. Généreux, infiniment sensible, du moindre narcissisme, il manifestait une attention au monde hors du commun.  « Celui qui, sans doute pour avoir gardé en lui une si grande part d’enfance, était un merveilleux pédagogue »Mais cette force, cette intelligence qui était la sienne, on pourrait presque dire « ce pouvoir » qu’il détenait, il ne pouvait en disposer que pour les autres. Pour lui même, il n’était que trouble, faiblesse, un être perdu…

Et c’est ici que la notion de passeur prend une dimension aussi belle que tragique. Celui ou celle qui accomplit le rituel du passeur est littéralement traversé par ce qu’il apporte aux autres, en aucun cas, il a la possibilité de saisir « le feu » qui réchauffera les membres de sa communauté. Ce qui émeut au plus profond dans la démarche de l’auteure ce n’est pas seulement sa générosité mais aussi la reconnaissance de sa propre fragilité. Celui ou celle qui donne sans retenue, peut du jour au lendemain tomber, fracassé par l’incompréhension des autres. A parcourir le monde au niveau d’exigence et de liberté enseignées par ce père, on ne peut  que souffrir tant l’écart est grand entre une planète à feu et à sang et un univers que des êtres de pureté peuvent imaginer. Le père de Belinda vivait sans garde fou. Celui qui donnait tout  était solitaire. Pure émotion il était incapable de transiger. Elle, Belinda, enseigne, écrit. Elle est son père mais aussi autre. Peut être quelqu’un de mieux armé sans pour autant s’être construit la moindre carapace. Exigeante, incapable de faux semblants, refusant toute écriture brumeuse ou alibi, elle sait aussi qu’elle est capable de tomber. Seul le mouvement de la vie, seule la prise de risque  qu’elle assume fièrement, pourra l’en empêcher. Belinda Cannone est décidément une belle personne.

 FB

 Belinda Cannone

 Le don du passeur

 Editions Stock

 A lire sur le site Ardemment.com un  entretien – de Claire Tencin avec  Belinda Cannone.

extrait

 

 Depuis La Chair du temps, il me semble que tu t’es engagée dans une écriture plus intimiste que tu poursuis avec Le Don du passeur malgré les précautions que tu prends au début de ce livre pour te défendre de parler de toi. S’agit-il d’un tournant définitif ?
J’avais commencé à écrire Le Don du passeur avant ce que j’ai nommé « journal extime », La Chair du temps, c’est-à-dire avant le 11 mars 2011, date à laquelle j’ai découvert le cambriolage qui m’a privée de tous mes documents personnels (journaux, correspondance, photos). J’avais écrit ce journal sans être sûre de vouloir le publier, d’où ma facilité à utiliser un « Je » qui, pour la première fois, n’était pas fictif. Mais ainsi, en le publiant finalement, je me suis autorisé un certain rapport à l’écriture de soi, en me prenant en quelque sorte par surprise. Cependant, je ne crois pas avoir pris un tournant définitif : j’ai éprouvé le besoin d’écrire ce portrait de mon père, Le Don du passeur, mais, que je sache, il ne me semble pas que j’aurai envie – ou besoin – de revenir à ce type d’écriture. Je n’ai pas le sentiment d’avoir ouvert une nouvelle veine mais simplement d’avoir écrit sous la pression des circonstances (pour La Chair du temps), puis de la reconnaissance (pour Le Don du passeur). Ce seront peut-être mes deux seuls récits.

 

 


 


Après l’écriture de La Chair du temps, as-tu envisagé Le Don du passeur différemment ?
Oui, très. Le journal extime avait coulé, chronologique et donc fluide, comme tout journal, tandis que je me suis beaucoup battue avec la forme du Don du passeur. A mi-chemin, en juillet 2012, j’avais presque décidé d’arrêter, car je n’y arrivais pas : je ne voulais pas parler de moi, seulement d’un père, mais ce père était celui d’un écrivain, lequel était en train d’écrire un livre sur lui. Alors comment ne pas parler de cet écrivain ? C’était impossible. Puis j’ai découvert que ce qui m’intéressait, c’était justement la transmission. Le projet initial était de peindre le « type moral » qu’avait incarné mon père, mais en cours

de route je me suis aperçue que la question de ce qu’il m’avait donné, son legs, m’importait tout autant. Je me présente depuis longtemps comme le « bras armé d’une plume » de mon père. Tout ce que je suis, une grande part de ce que j’écris, résultent d’une élaboration à partir de quelques idées, intuitions, suggestions originelles qui m’ont été transmises par mon père. Donc il fallait évoquer mon père, mais aussi moi, sa fille : à partir du moment où j’ai admis de m’inclure dans ce livre, il a trouvé sa forme.

.…Suite de l’entretien avec Belinda Cannone sur le site de Claire Tencin

 http://www.ardemment.com/articles/belinda-cannone-don-passeur-entretien.php

www.ardemment.com

 

 

 

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