RF, les initiales d’une vie

La tradition ibérique mettait le noir au centre de la cérémonie du mariage. La sombre robe de mariée, en soie, en mousseline ou en organza, était recouverte d’un simple voile noir en dentelle ou d’une mantille. Ces costumes traditionnels sont devenus désuets dans les années 1960. Ils ont été remisés dans les armoires, tels des reliques. Les mariées portaient aussi sur leurs épaules un châle décoré de fleurs. Pourvus des initiales de leurs anciennes propriétaires, comme celui-ci brodé « R.F. », ces carrés de tissu témoignent souvent de destins bien singuliers.

 

 L’histoire de Ramona Fernandez

 

Par sa petite-fille, Thérèse Baiguet-Aguado

 

En 2012, Thérèse Baiguet-Aguado visite la Galerie des dons du Musée de l’histoire de l’immigration. Et, sur une photographie dans la vitrine dédiée à Alexandrovitch Condratiévitch Tikhomiroff, un immigré russe qui épousa une immigrée espagnole, Maria Consuelo Aguado-Magaz, elle reconnaît Ramona, sa grand-mère. Émue par sa découverte, Thérèse envoie bientôt au musée par colis postal le châle de mariage de Ramona Fernandez, accompagné d’une lettre qui retrace son itinéraire sous forme d’un poème acrostiche. Sa cousine, Irène Aguado-Bardoux, a complété ce témoignage sur leur ancêtre commune par le don d’une bourse que Ramona portait sous sa jupe, une astuce pour transporter papiers et argent lors de son départ pour la France. Ramona. Ramona Fernandez est née le 4 août 1887 à Oliegos, dans la province de León, en Espagne. C’est un tout petit village niché dans la montagne (Pyrénées), où les étés sont chauds et les hivers très froids. Elle se souvient de son enfance typique de la ruralité du XIXe siècle : pas d’école, surveillance des moutons, vie rythmée par les semences, les moissons et les messes. La vie est rudimentaire (eau tirée au puits, cuisine dans la cheminée et lessive dans la rivière) et rude (sabots pour se déplacer et pour éloigner les loups qui rôdent dès la nuit tombée).

 

 Amour.

En 1911, Ramona épouse Agapito Aguado, un veuf qui a déjà quatre enfants. Elle a vingt-quatre ans et son mari dix ans de plus. Ils auront ensemble huit enfants, dont seulement quatre arriveront à l’âge adulte. Ramona a conservé comme une relique son châle de mariage, qu’elle a brodé de ses initiales.

 

Migration.

La vie est de plus en plus rude à Oliegos et les grands enfants commencent à quitter la famille et l’Espagne. Julia, l’aînée, part pour la France et s’installe à Toulouse, où la communauté espagnole est bien implantée. Elle se place comme bonne et se marie avec un maçon espagnol. Sa nièce, Maria Consuelo (née en 1903), passe également par Toulouse, puis choisit Paris où elle rencontre un immigré russe qu’elle épouse, Alexandrovitch Condratiévitch Tikhomiroff.

 

Objectif de survie.

En 1924, Ramona et Agapito Aguado, avec leurs enfants, décident de passer le pas à leur tour. La famille part pour Belhomer, près de Chartres. Ils s’installent dans une ferme à la lisière d’un bois, où Agapito et Benito, son fils aîné, sont bûcherons. Les autres enfants vont à l’école. Le benjamin naît en France en 1926.

 

Nouvelle vie.

Au bout de quelques années, la famille décide de rester en France et de s’installer à Toulouse où la communauté espagnole s’est énormément développée suite à la guerre civile. Les enfants trouvent du travail (maçonnerie, épicerie, usine, taxi) et fondent à leur tour des familles qui resteront soudées autour de leur grand-mère.

 

Avenir.

Il est évident que le courage de nos grands-parents fut un déclenchement primordial pour la réussite de notre famille. On peut parler d’immigration positive, car l’ensemble de la famille Aguado a su surmonter les difficultés de la vie et s’intégrer économiquement et socialement dans leurs nouveaux pays d’accueil.

 

 Immigration économique espagnole

 

Au début du XXe siècle, l’Espagne, pays essentiellement agricole, connaît de graves difficultés économiques qui poussent à l’exode rural. Mais beaucoup d’Espagnols ne se dirigent pas seulement vers les villes du pays, franchissant les frontières, espérant trouver un avenir meilleur et du travail. En 1911, 106 000 Espagnols vivent en France, se concentrant principalement dans les régions frontalières du Sud-Ouest et du Midi méditerranéen. La majorité des immigrés travaillent alors dans l’agriculture et l’industrie. La crise économique de l’entredeux-

guerres crée une nouvelle vague d’immigration espagnole sur l’axe Bordeaux-Marseille. Cette communauté représente à cette époque la troisième population étrangère, après les Italiens et les Belges. Dans les années 1930, la guerre civile provoque une seconde vague d’immigration de grande ampleur, comptant plus de 500 000 réfugiés.

 

 

 

 

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