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Y a-t-il un autre monde ? Combien y a-t-il d’univers ? Et l’amour est-il asymétrique ? Questions délicates qui se posent très tôt au genre humain.« Skippy dans les étoiles », roman de l’Irlandais Paul Murray apporte peut-être quelques éléments de réponse fournis par des adolescents, les adultes occupés ailleurs ayant détourné le regard.

Ils ont 13 ou 14 ans, ils sont gothiques, sportifs, bimbos, nerds, beaux gosses, trash, gros culs, petits culs. Surtout amoureux et amoureuses ou mettant toute leur énergie disponible à le devenir. Les garçons sont pensionnaires à Seabrook, « phare étincelant de la bourgeoisie » et établissement de tradition religieuse, les filles à St Brigid. Il y a le Skippy du titre, sensible, intelligent et vulnérable et son copain Ruprecht, dit la Turlutte, dont les parents, dit-il, ont disparu en Amazonie, ce qui lui confère un certain prestige malgré son gros problème de surpoids. Et tous les autres, rutilants d’acné, misérables proies de leurs propres hormones, s’adonnant au jet de petit pois par les narines, aux jeux de rôle ou de console, qui naviguent entre innocence de l’enfance et  sauvagerie d’hommes des cavernes, arrogance démesurée et lamentable sentimentalité. Plus le sinistre Carl, inconscient de son propre malheur et qui le soigne par toutes sortes de pilules, Ritaline qu’il extorque aux petits de l’école élémentaire, benzo-diazépine qu’il vole à sa mère, c’est le bon chemin vers les dealers du coin. Du côté des filles, la ravissante Lori, championne de frisbee, mène en chantant le jeu de la séduction. Voilà l’univers Seabrook qui se niche quelque part dans l’un des onze autres univers définis par Hideo Tamashi, successeur d’Einstein, professeur à Stanford, héros de Ruprecht. Tout irait pour le mieux si on pouvait sauter d’un univers à l’autre, malheureusement, notre technologie actuelle ne fournit pas assez d’énergie pour ouvrir le tunnel spatio-temporel permettant de sauter dans l’hyper-espace. Donc malgré ses essais répétés, la petite bande est coincée à Dublin, sous le regard du corps professoral : Howard la Couarde, professeur de géographie, le Père Green, professeur de français, matière qu’il déteste mais qui permet tout de même de traduire son nom, Père Vert, dans un sobriquet sans équivoque. L’Automator, principal adjoint ivre de pouvoir qui ne voit dans les élèves que le moyen d’assouvir ses ambitions. Et le Coach, brisé corps et âme.

Entre la fête d’Halloween qui vire à l’orgie romaine et les concours d’ingestion de beignets, on se prend à réellement éclater de rire à la lecture des quelque 700 pages de « Skippy dans les étoiles ». Aussitôt après, on sombre dans le poignant. On est emporté par la magie de l’écriture de Paul Murray et par les vieilles légendes celtes qui font entrevoir un autre monde, encore un, un monde de terreur et de poésie ou se côtoient fantômes et fantasmes. Et au moins une réponse est fournie à la question « Y a-t-il un autre monde ? » Oui. Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci. Selon Paul Eluard, cité par Lori qui trouvera dans ce vers un vraie planche de salut.

Marie-Hélène Massé

 

« Skippy dans les étoiles »

roman de Paul Murray

Belfond

 

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