Le 10 Décembre 1976, l’entreprise Cazeneuve, fleuron de l’industrie de la Machine outil française, licencie les 420 salariés de son usine de Saint Denis.

Raymond Barre est premier ministre, Valery Giscard D’Estaing président de la république. La direction a pris soin auparavant de faire passer l’ensemble des salariés dans une autre structure juridique, les Ateliers de façonnage de Saint Denis ( AFSD.) Aux salariés inquiets, la direction a répondu que les droits des salariés seraient garantis à l’identique. De fait, la nouvelle entreprise sera mise en déficit et la charge du licenciement incombera uniquement à la puissance publique. La lutte d’une intensité exceptionnelle durera trois ans. Jean Bellanger, auteur du livre est à l’époque secrétaire de l’union locale CGT. Si son récit était seulement un hommage au courage d’hommes et de femmes qui n’ont pas seulement lutté pour leur emploi mais qui défendu une conception solidaire de leur avenir ce serait déjà beaucoup, Mais son livre  va bien au delà. Le combat des Cazeneuve et de leurs familles , est aussi celui d’une ville et de sa population toutes opinions confondues, celui de la Plaine Saint Denis regroupant Saint-Denis, Aubervilliers et une partie de Saint- Ouen qui va subir, à travers le déclin de la métallurgie une véritable hémorragie d’emplois. La Plaine Saint Denis restera un territoire sinistré pendant au moins quinze ans. Bien entendu cette lutte est aussi politique, au delà de la CGT, des autres syndicats ouvriers et d’enseignants, le Parti communiste français y jouera un rôle majeur. A travers les Cazeneuve, il défendra aussi une conception volontariste de l’industrie nationale, qu’il prendra soin de consigner dans un plan pour l’avenir de la machine outil française.  « Nos luttes ont été difficiles. Nous avons mis tout notre cœur et notre énergie à la défense de la machine-outil et de l’industrie. Nous n’étions pas des illuminés de la politique ou du syndicalisme, nous étions des hommes et des femmes  qui croyaient en des valeurs humaines différentes de celles qui régissent aujourd’hui le monde économique »

Cette période de notre histoire est donc cruciale parce qu’elle est celle aussi où tout bascule. Entre 1974 et 1980, le nombre de faillites industrielles augmente de 70%, l’emploi industriel recule de 8,5%. Le seuil de 500 000 chômeurs est atteint en 1974, un an plus tard le chiffre aura doublé : un million de chômeurs. Jean Bellanger nous décrit donc ce moment très particulier où les pratiques solidaires des classes populaires vont se trouver  en opposition ouverte avec le profil de plus en plus cynique que va prendre  une économie capitaliste, aujourd’hui moins soucieuse de compromis social ( période des 30 glorieuses ) que de maximisation du profit financier à l’échelle planétaire. La générosité de cette population, son courage, son sens de l’innovation n’y pourront rien. Et pourtant que ce soit à travers un référendum local sur l’avenir de la machine outil, un tour de France, où les ouvriers trop fiers de leur travail subtiliseront un « tour » et le feront voyager à travers la France , en expliquant le sens de leur lutte à la population, tout à été fait pour éviter l’irréparable. Pourquoi cela n’a t-il pas suffi ?

Lâcheté des politiques ? Compromission des classes dirigeantes préférant brader une industrie trop turbulente, plutôt que de subir l’ascendant de la ceinture rouge ?

Ce que l’on appelle la crise, pourrait bien correspondre à une nouvelle donne financière de l’économie mondiale donc à une mutation non officiellement assumée, c’est à dire à une économie acceptant le chômage de masse , comme paramètre inéluctable de son développement. Le grand mérite du livre de Jean Bellanger  est bien de poser toutes ces questions. On voit très bien à travers ses descriptions de la solidarité des femmes, des familles, des camarades et d’une grande partie de la population que la figure de l’usine comme cœur de la cristallisation des luttes , correspond à une société où la réalité est faite certes d’antagonismes, mais aussi de relations solidaires   renforçant le tissu social.

En caricaturant à peine, on pourrait opposer la société de l’usine à celle du numérique qui multiplie les liens virtuels. Ce qui fait aussi que le livre de Jean Bellanger est un grand livre d’intelligence populaire, c’est la personnalité de l’homme et son itinéraire. Voilà un prêtre  dont le catholicisme n’a pas été celui de l’exaltation de ‘l’église des pauvres » mais plutôt le choix  d’une église résolument solidaire  de tous les combats ouvriers. Jean Bellanger sera donc prêtre ouvrier, syndicaliste, et ensuite il redeviendra un laïc marié avec des enfants à la pointe du combat syndical et politique. Il militera au parti communiste non parce qu’il croit que ce parti est sans reproche. Il est conscient de ses failles, mais il sait aussi qu’il est le seul à défendre pied à pied la classe ouvrière. A l’heure où le gouvernement social -démocrate de la France met à l’ordre du jour la ré- industrialisation du pays dans le cadre d’une Europe néo-libérale qui lui impose peu ou prou sa loi, voilà encore une question d’un intérêt majeur.

Ce livre ne s’adresse ni aux nostalgiques, ni à ceux qui seraient tenté d’immoler la classe ouvrière sur l’autel d’une glorification aveugle. Non, il concerne ceux qui veulent comprendre le monde d’aujourd’hui et pourquoi pas travailler à lui donner un avenir plus fraternel.

François Bernheim

 

Jean Bellanger

Combat de métallos

Les Cazeneuve de la Plaine-Denis

Les éditions de l’Atelier

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