Après Claire Seban, Serge Haguenauer, Nicolas Roméas, Philippe Dauchez, voici le portrait de Sylvie Crossman. Notre série « On dirait qu’ils sont vivants » continue.Les personnes que nous rencontrons, ont  chacune un parcours de vie qui  leur appartient. Elles ont cependant en commun une exigence qui fait qu’en permanence leur éthique interroge leurs actes.

 

 

 

 

 

 

 

Photo Arielle Bernheim

 

 

 

 

 

 

 

 

1959. Sylvie a 5 ans et entre dans une boulangerie de Rabat en compagnie d’un petit camarade. Le garçon tutoie le vieux boulanger arabe et Sylvie en est choquée. Ses parents viennent de quitter  Argenteuil, ville communiste. Ils sont engagés et regrettent une évolution syndicale qui  donne de plus en plus place aux revendications matérielles. Partir enseigner au Maroc va leur permettre de respirer. Grandes virées sur les plages de Rabat, Sylvie a le sentiment que son corps entre en scène.

1963,  retour en Europe où ils passeront 2 ans à Vienne en Autriche. Le contraste est brutal. Des gens les arrêtent dans la rue « Vous n’auriez pas été si fiers au temps de l’occupation ». La concierge de l’immeuble les dénonce à la police. Leur crime ? leur chien a fait pipi dans l’escalier et surtout ils ont fait 3 enfants, ce qui par les temps qui courent, démontre bien leur irresponsabilité. Le week –end , ils vont respirer l’air de la montagne au Tyrol. Dans les auberges qu’ils fréquentent les réflexions désagréables ne manquent pas. Malaise.

Ils repartent pour deux ans en Tunisie. 1965, c’est le grand départ pour l’île sacrée de Raiatea, île mythique, berceau du peuple et de la culture polynésienne, où les premiers maoris auraient débarqué, il y a plus de mille ans sur d’immenses pirogues.

Pour Sylvie, ces années là, entre 11 et 15 ans, sont fondatrices. Elle vit en parallèle deux façons totalement différentes d’appréhender le savoir. Pendant la semaine, sur les bancs de l’école, c’est le latin et le grec qui sont à l’honneur. D’un  côté le savoir occidental, de l’autre les enseignements oraux, entendus dans les temples sacrés. Elle ne comprend pas grand-chose, sauf que ce qui se passe là est important, lié à la géographie du pays, à la proximité de l’océan susceptible de se déverser dans les vallées à travers les passes. Il ya là une source de tension, d’inquiétude physique. Les orages peuvent éclater à tout moment. Les couleurs sont fortes. La violence n’est pas loin. Très vite Sylvie comprend que le savoir polynésien, lié à une expérience de vie trouve là sa supériorité. Elle est à des milliers de kilomètres de Paris quand éclatent les évènements de 1968. Pour elle c’est horrible de ne pas pouvoir les vivre sur place.

1969, la famille organise son retour à  travers un tour du monde passant  par les îles. Ils subissent une terrible tempête entre Perth (Australie) et le Cap (Afrique du sud). Ils s’y arrêtent. Sur la porte d’un bar, une pancarte où l’on peut lire « No black ». Effroi.

Retour en France,  la vie reprend son cours. Sylvie passe son bac, intègre la prépa de Normale Sup à Aix, choisit  la langue anglaise pour passer le concours, réussit l’écrit et va passer l’oral à Paris. Nouveau choc de  voir que les garçons  font Normale à Paris et les filles à Fontenay aux Roses. Après une nuit agitée, elle passe l’oral. Son sentiment  est que ce cursus est très décalé par rapport à ce qu’elle veut vivre. Ses parents tentent de l’influencer car elle n’est pas loin d’intégrer ce que l’on peut considérer comme l’élite intellectuelle française. Les anglicistes, dont elle fait partie font en général une 2 ème année à Oxford. Elle formule une demande pour aller étudier à l’université d’UCLA, Californie,  pour l’énergie  qui s’y déploie  et surtout  y rencontrer Henry Miller, pour lequel  elle a une énorme admiration. C’est accepté. A peine arrivée, elle se renseigne. Miller n’habite plus Big Sur mais Pacific Palissades. Le bibliothécaire de l’université a justement rendez-vous avec lui le lendemain. . Elle lui remet un petit mot  demandant à Henry Miller de la recevoi. Miller répond « formidable, venez me voir ».

De 1974 à 1980, ils se verront une fois par  semaine. Miller est à la fois un sage pétri de culture orientale et une véritable explosion de vie. Chez lui la vie et l’écriture sont étroitement mêlées. « A quoi servent les livres, s’ils ne ramènent pas vers la vie, s’ils ne parviennent pas à nous y faire boire avec plus d’avidité ». Miller est très physique. Il lui parle de son amour de la littérature et de l’écriture. De Paris où il a vécu. A cette époque, il est amoureux d’une jeune femme qui deviendra sa secrétaire. Sylvie arrive en début d’après midi,la porte est ouverte car souvent il somnole, traverse  la salle à manger où trône une grande table de ping pong. Miller aime y voir jouer des jeunes filles toutes nues. ..Il rêve d’écrire un livre  en langue française. Sylvie l’encourage. Ce sera «  je suis pas plus con qu’un autre », édité comme la plupart de ses livres chez  Buchet Chastel. Miller est un être pour qui la transmission est importante, c’est vivre qui permet d’écrire. Il a commencé à vivre, le jour où il a réussi à lâcher prise(1).

A la fin de l’année, Sylvie écrit à la directrice de l’Ecole Normale ce qu’elle vit dans une Californie débordante d’énergie et de créativité, sa rencontre fabuleuse avec Miller  qui l’incitent à ne pas rentrer tout de suite. Miller l’appuie. Il écrit une lettre à l’intention de « Madame la maitresse de l’école Normale ». La jeune femme partage la vie d’un avocat qui défend  les droits civiques des indiens, des noirs et des mexicains. On découvre, on expérimente,  Sylvie écrit des articles sur la société californienne pour le journal Le Monde. La directrice de l’école lui répond de revenir passer l’agrégation. Elle refuse. Ses parents ne comprennent pas son choix lui disant « tu vas le regretter toute ta vie ».  Elle sait que ce qu’elle a décidé est en accord avec ses convictions. Sinon, elle aurait l’impression de se trahir. En 1979, elle participe à une opération en faveur des réfugiés Vietnamiens et Cambodgiens.  Au Seuil, Jean-Pierre Barou qui a remarqué ses articles du Monde lui propose d’écrire un livre sur la société californienne. Elle reviendra en France pour finaliser son travail. Elle en a assez de la Californie. Elle y a passé 7 ans et l’Europe  lui manque. Certes elle  y a trouvé une aptitude à prendre en compte la diversité du monde et une grande facilité à rencontrer des gens aussi surprenants que différents.

Le retour en France sera difficile. Elle n’y a plus d’existence sociale. Elle va travailler à Libération, repart, en Inde, à Manille, aux Philippines enquêter sur le travail des enfants. Rédige  un sujet sur le tourisme sexuel que Libé censure.….malaise !

Jean Pierre Barou est devenu son compagnon et leur premier enfant naît en 1963 : Benjamin. Ils ont envie de prendre le large. Sylvie propose à Jacques Amalric, journaliste au service étranger du Monde, une série d’articles sur la Nouvelle Zélande et l’Australie mais le financement pose problème.JP Barou est en train d’éditer les mémoires d’Andreï Sakharov.  Ils partiront tout de même. Ils s’installent à Sydney, veulent rencontrer les aborigènes au centre de l’Australie. Quand un terrible accident de voiture va de façon assez mystérieuse les mettre sur le bon chemin. Ils sont admis à l’hôpital d’Alice Spring où les patients sont aborigènes et les médecins, indiens. L’expérience est incroyable, les aborigènes se débarrassent la nuit de tout ce qui pourrait les empêcher de se retrouver entre eux, en toute liberté. Ainsi, incidemment, ils sont amenés  à voir au plus près comment fonctionne ce peuple. Ce sont de grands seigneurs qui résistent de toutes leurs forces pour ne pas perdre leur culture et leurs valeurs, rejetant purement et simplement notre monde.

Dans  Savoirs Indigènes,  Jean Pierre Barou et Sylvie Crossman écrivent : « Nous sommes bien entrés dans cette aventure, car c’en fut une, totale, bouleversante  comme on entre dans une enquête sans en connaître à priori l’issue ni sans toujours bien en maîtriser les règles, le cours, guidés seulement par la conviction que la vie, tout ce qui  la compose et notamment la conscience, est d’abord une pratique, un acte et que le premier devoir qu’elle exige est le devoir de création »

« ….. Pour l’aborigène, une société sans art est une société  condamnée. …. L’art est la clé de la vraie vie non l’industrieuse….. » Enquête sur les savoirs indigènes. Folio Actuel 2009

3 ans plus tard, ils reviennent en France, veulent faire découvrir la peinture de ce peuple. Ils  achètent une petite maison à Montpellier,  y entreposent  les œuvres. Georges Frèche  qui les y a vues, est emballé. Il leur propose de les exposer au musée Fabre. L’enjeu étant pour eux de faire comprendre qu’à travers cet art, c’est un choix de société qui est en cause.La proposition de Sylvie et de Jean-Pierre sort des cadres établis. Ils ne sont ni ethnologues, ni purs esthètes, juste novateurs,  passeurs de beauté vivante, d’une réflexion en acte. Entre  1993 et 1997, ils piloteront trois grandes expositions : Tibet : la Roue du temps, Peintures de sable des indiens navajo et Peintres aborigènes d’Australie. C’est en concevant les ouvrages comme mode d’emploi de leurs expositions que leur vient l’idée de créer leur propre maison d’édition.

Indigène nait en 1996. Elle est dédiée aux savoirs et aux arts des cultures non industrielles des Premières nations … sans oublier les indigènes de nos propres sociétés, ces pionniers qui entendent rompre avec les logiques du mercantilisme, de destruction, d’uniformatisation, tout en dégageant des pôles d’autorité intellectuelle et de viabilité économique.

Le projet

Il est de vivre une aventure intellectuelle engagée. Cette ambition née d’une aspiration émergeant dès l’enfance «d’une  volonté de vivre comme je pense» dit Sylvie Crossman. L’idée aussi que le courage doit passer avant le confort. Il serait épouvantable de vivre sans engager sa chair. On vit et on transmet ce que l’on a vécu.  L’empathie est forte avec des populations comme celle des aborigènes, déchus socialement mais prêts à se laisser  mourir plutôt que de renoncer à leurs valeurs.

Je veux penser comme je vis dit-elle aussi. Etre des passeurs investis de leur responsabilité de chercheurs de vie. Avoir une vie animée par la nécessité où l’écriture puisse y puiser sa force. Une vie où l’on lâche prise…Elle cite aussi André Breton « aimer d’abord, le reste viendra après ».

Les écrivains qui l’accompagnent

Camus et L’étranger, Miller et Tropique du Cancer, Le cauchemar climatisé, Big Sur et les oranges de Jérôme Bosh. René Char pour la poésie, des écrivains voyageurs comme Bruce Chatwin…

Des belles personnes à rencontrer

Stéphane Hessel, Doris Lessing, Tony Gatlif

(1)Pour Arnaud Desjardins le lâcher-prise est un geste intérieur qui interfère avec notre manière habituelle de réagir. Certains lâcher-prise nécessitent une grande force de conviction, d’autres sont plus aisés à opérer. Puis vient un jour où nous constatons que le fait de lâcher est devenu permanent. On pourrait même dire que le lâcher-prise est devenu inutile car il n’y a plus de prise, plus d’appropriation de la réalité. Extrait d’un entretien d’Arnaud Desjardins avec Marc de Smedt lors de la publication de Bienvenue sur la voie aux éditions de la Table Ronde 2007

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