Passer 2 heures avec la cinéaste Nathalie Loubeyre est fort instructif. La réalisatrice avec Joël Labat  à la camera, du documentaire« No comment », film tourné à Calais parmi  les migrants venant principalement D’Afghanistan, Ethiopie, Irak, Erythrée, Soudan, Palestine est aussi lucide et révoltée que talentueuse. Lire sur ces visages ce que l’humanité d’ici  fait endurer à ceux qui n’ont pas eu le privilège d’être nés au bon endroit, remet en place une réalité que  nous, souhaiterions tous oublier.

Ouverture au monde

Nathalie est née dans une famille où il paraissait normal de s’intéresser aux autres et en particulier aux exclus, ainsi  à toutes les personnes obligées de fuir leur pays dans des conditions des plus dramatiques. La population Tzigane qui fera l’objet de son diplôme en 1992 à l’école de cinéma de Prague  est ainsi mise au ban de la société. Des tests psy auquels seuls les personnes de culture tchèque pouvaient répondre, permettent d’écarter les enfants Rom  des écoles normales. Ils sont donc placés dans des écoles pour déficients mentaux. Les populations tchèques et tziganes ne grandissant pas ensemble, Il est d’autant plus facile aux médias de véhiculer les clichés les plus négatifs. Le cercle vicieux fonctionne parfaitement. Ceux qui sont sujets d’opprobre ne trouvent pas de travail et à ce titre ils sont condamnés à la prison. Venant du pays des droits de l’homme, la future cinéaste est bien accueillie parmi une population qui en bonne logique ne pouvait imaginer quel sort le gouvernement français d’aujourd’hui réserverait aux Roms.

Naissance de la barbarie

A un moment  où les déplacements de population du fait de la multiplication des guerres et conflits devient un fait central de notre histoire, à un moment où la mort de milliers d’entre eux  sur les côtes des Canaries, de Grèce ou D’Italie est une réalité connue, pourquoi cet abandon massif de personnes en danger par les peuples européens est-il quasiment devenue la règle ? En politique la défense des émigrés ne fait guerre recette. Le jour où un leader européen gagnera les élections, parce qu’il aura proposé des solutions  n’offensant pas la dignité humaine, ce sera une véritable révolution. En attendant la banalisation de la violence faite aux  populations déshéritées est devenue systématique. Avec le sublime alibi de la crise, les misères économiques, morales, physiques s’installent partout. Grâce aux médias, elles deviennent un sous produit obligé du développement. On ne lutte pas contre un destin, contre une fatalité. Sans que nous y prenions garde, les médias mettent à distance tout ce qui pourrait nous gêner. Parquées à Calais ou dans d’autres camps provisoires, les exilés n’existent plus pour nous, ils sont effacés, en voie d’anéantissement permanent. Les milliers de morts échoués sur les plages aux Canaries, en Italie ou en Grèce sont niés. Aux Canaries dans un petit village, seule une association d’immigrés uruguayens à apposé une plaque. A Porto Palo en Italie, les pêcheurs trouvaient des bouts de cadavre au bout de leur ligne. L’un d’eux qui a rompu l’omerta et  appelé les journalistes a été mis au ban de sa communauté.

Le processus d’exclusion est  parfaitement pervers. A l’exception d’un petit nombre de potentats, la dérégulation du système fait que chaque citoyen peut du jour au lendemain se trouvé rejeté par le système économique. Cette peur savamment entretenue par des gouvernements de plus en plus à droite fait  que les victimes potentielles du système acceptent de prendre comme bouc émissaire encore plus déshérités qu’eux. Après les skin –head qui ne supportaient plus,sans leur faire violence, de se trouver en face des exclus, ce sont les gens de la rue ,hommes ou femmes qui n’hésitent pas à taper sur ceux qui leur révèle leur fragilité. Dire que la barbarie est en marche, n’est pas se payer de mots.

Loin des yeux,  loin du cœur : la politique européenne

Aujourd’hui les exilés ne peuvent demander l’asile politique que dans le premier pays où ils se font arrêter. là où on va prendre leurs  empreintes digitales  afin que les autre pays européens qui disposent du fichier puissent agir en conséquence. Hors il se trouve que la plupart des réfugiés arrivent par la Grèce qui n’accorde pratiquement pas d’asile ( en fait 0,1% ) Cette législation  organise simplement une errance permanente , un cauchemar où certains pour échapper à cette fatalité tentent d’effacer leur empreintes Après la traçabilité des marchandises ,voici celle des humains, moins bien traités que des marchandises. Certains pays du Nord de l’Europe peuvent faire exception et accorder des conditions de vie décentes aux réfugiés.

La réalité et l’idéologie

Soumis à un harcèlement  permanent, ce ne sont pas la majorité des réfugiés qui sont inquiétés et reconduits à la frontière. La politique du gouvernement français oscille entre 2 objectifs contradictoires : comme en matière de sécurité ( on tend d’ailleurs à accréditer la confusion entre les deux domaines. L’étranger ou celui qui n’a pas notre couleur de peau est un délinquant potentiel) l’immigration est un des rares domaines ou le pouvoir peut donner l’image de son efficacité. (Voir le travail en profondeur fait pat l’association Cette France là ) A contrario les immigrés sans papiers  sont une aubaine pour les entreprises qui veulent, sans souci, exploiter une main-d’œuvre à bon marché. Une étude récente faite par des chercheurs de Lille pour le compte du ministère des affaires sociales démontre que dans l’opération l’état est largement bénéficiaire :Il verse 47,9 milliards d ‘euros aux émmigrés et en retour en reçoit 60,3.L’information est parue dans le journal espagnol ABC et a été reprise par Courrier international le 27 janvier 2011

La récupération des thèmes lepénistes par la droite sarkosienne ( d’autres gouvernements européens vont dans le même sens)  creuse le lit d’une société inhumaine. Cette catastrophe annoncée est aussi le fruit d’une démission de la gauche de pouvoir qui n’a pas fait le travail idéologique capable de contrer l’ignominie.

faut-il pour autant désespérer ?

Certainement pas. Et le travail cinématographique de Nathalie Loubeyre et de Joël Labat est là pour nous le prouver. Surtout quand elle traite d’une réalité aussi tendue, l’image cinématographique est d’abord réflexion ; une éthique qui s’incarne  dans un parti pris visible. La caméra de Joël labat accompagne ceux qu’il filme . Elles est à la fois rencontre et de leur côté. Il n’y a ici pas plus de trace de compassion que d’esthétisme. La beauté des images est sans afféterie. Elle est respect des individus. Nathalie Loubeyre ré-individualise ceux que les médias tiennent à distance. Ils ont un visage, des émotions. Ils chantent, dansent , car ici dans « la jungle » loin de leur pays, loin de leur famille  ,harcelés, maltraités, ils attendent un hypothétique passage en Angleterre. Ils n’ont rien d’autre à faire qu’à attendre, rien d’autre à faire qu’à désespérer.  Leur souffrance est terrible. «  No Comment » le titre du film est très clair. Il n’est pas question ici de voix off ,c’est-à-dire qu’il n’y a pas à assister des malheureux, juste pour qu’ils souffrent un peu moins de leur malheur, juste pour nous donner bonne conscience.  Les réfugiés en veulent pas à Sarkozy. Ils croyaient fuir des régimes autoritaires pour vivre dans des pays libres où les droits de l’homme sont respectés. Au quotidien, ils s’aperçoivent à leurs dépens qu’il n’en est rien. Pourquoi un être humain d’où qu’il vienne n’aurait pas droit à une maison convenable comme Sarkozy y a droit ? Pourquoi  les laisser pourrir dans une jungle insupportable ? pourquoi ne pas construire un camp  où ils pourraient avoir des conditions de vie décentes ? Pourquoi tous ceux qui ne sont pas des salauds ne réagissent pas ?

«  No Comment » ne donne pas à voir mais à rapprocher ces visages de nos préoccupations donc d’un réveil possible. Nathalie Loubeyre fait plus confiance à la sensibilité de chacun, qu’au courage des gens de pouvoir. A contrario de la mécanique broyeuse qui est en place,  ce travail nous dit qu’aider les réfugiés se battre pour eux, c’est aussi se battre pour que  nous évitions de sombrer. Il y a là un essai réussi de déconstruction d’une réalité factice. No Comment a reçu le grand prix du documentaire de création au festival international des droits de l’homme. Stéphane Hessel était le président du Jury.

Pour que le monde ne devienne pas une prison pour tous

Le monde a changé.  Aujourd’hui l’enfermement est à l’échelle du monde. Effacer de la planète ceux dont la souffrance ne doit pas être vue, est une politique malheureusement en pleine croissance. Les prisonniers avaient un statut. Pas eux. Mais aucune fatalité ne nous oblige à faire de la terre un désert d’inhumanité. Notre instinct de survie devrait nous le dire. Il est temps de crier.

«  No Comment « Le film dans sa version DVD peut être acheté sur le site : nocomment.le film.free.fr

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