NAURU ,l’île dévastée de luc Folliet -éditions La Découverte/poche

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Les  grands voyageurs, s’ils finissent par prendre un jour l’avion ou le bateau ont, avant tout une aptitude peu commune  à laisser leur imagination lever l’ancre. Ainsi Luc Folliet.A peine âgé de  10 ans, il folâtre dans l’atlas familial et découvre au hasard d’une page que Yaren la capitale de  Nauru, île du pacifique, ( à 3 jours de bateau de Sydney) ne compte pas moins de 400 habitants… Intrigué il s’empresse de lire l’article  concernant cette République. Les habitants de ce pays, environ 9000 personnes évoluant sur 21 km2, sont gentils, aimables, accueillants et aussi riches grâce au phosphate que l’île possède en grande quantité. Cette description si elle fait la part belle à tous les clichés circulant sur les populations du pacifique, enchante le gamin, qui ne cessera de s’intéresser à tout ce qui peut lui permettre de garder le contact  avec l’île au trésor.

Quelques années plus tard, le jeune homme est étudiant à Sciences Po, et il tombe sur un article sidérant. Nauru, ruinée, accueille des camps de demandeurs d’asile réfugiés en Australie pour tenter de se renflouer. Comment est-ce possible ? Comment un eldorado peut-il se transformer en bagne ? Luc s’inscrit à l’école de journalisme de Lille. En 2004 ses études sont terminées. Mais les augures ne sont pas bons. Les opportunités de trouver un job sont fort minces. Que faire ? Plutôt que de désespérer, il vaut mieux avoir un projet. Nauru est en pleine banqueroute, son président fait appel à l’aide internationale. Luc Folliet a son sujet. Il en parle, convainc un producteur. Le documentaire pourrait coûter 400 à 500 000 € L’idée est formidable mais le journaliste débutant n’est pas « bankable ». Il le comprend très vite et accepte qu’on lui confie l’enquête préalable  à condition que l’idée originale lui revienne. Le grand photographe Sébastiao Salgado a un fils réalisateur qui porte le même nom que son père. Lui sera  « bankable ».

Le journaliste passe 15 jours sur l’île en 2005, 3 semaines en 2006. Lors de ce premier séjour, il voit un peuple qui à l’inverse de sa légende,  manque de tout. Sans eau, sans essence, avec des pannes de d’électricité survenant à tout moment, l’île vit en mode survie.Le poisson est devenu une monnaie d’échange. Les ministres le soir en sortant du bureau, vont pêcher la nourriture du jour. Au début du 20ème siècle, avant le boom du phosphate, les Nauriens  étaient un peuple de pêcheurs. La richesse apportée par le phosphate en a fait un peuple d’oisifs, obèses et diabétiques, car se nourrissant n’importe comment. Ici le diabète ressemble à un assassinat collectif. L’argent coulait à flots à Nauru, il a semblé avisé d’investir et le jour où les gisements à ciel ouvert de phosphate ont été épuisés, le jour  où les investissements se sont révélés catastrophiques, tout comme l’existence d’une compagnie aérienne nationale engouffrant la moitié des revenus annuels de l’île soit 40 millions de dollars, il a fallu emprunter, tolérer les activités de banques maffieuses,etc

Le retour à la réalité a été d’une brutalité inouïe. En 2006 sous l’impulsion d’hommes politiques plus responsables, Nauru semblait pouvoir retrouver le cours d’une vie plus normale. Le film documentaire a bien été réalisé. Luc Folliet a tenu à coucher sur le papier ce qu’il avait appris. Le livre compte 150 pages et il est passionnant.Face à une histoire qui commence comme un conte de fées et se termine en sinistrose, la tentation pouvait être de faire de ce tout petit  pays le microcosme de la sauvagerie capitaliste. Là où Luc Folliet se montre d’une maturité et d’une rigueur exemplaires, c’est que jamais il n’instrumentalise l’objet de son étude : il est un homme de terrain, un observateur avisé et sensible, qui refuse d’être d’abord un idéologue. Le paradoxe étant que les faits  sont suffisamment éloquents pour nourrir la démonstration politique. On sent chez l’auteur une forte empathie  pour cette population du pacifique incapable de se révolter. Cela tient –il à son caractère, à un traumatisme occasionné par la déportation de la population lors de la dernière guerre ?

A défaut d’une réponse, la question est posée. Luc Folliet n’extrapole pas et on lui en sait gré. A partir du travail qu’il a accompli, il faudrait que des sociologues et des historiens se penchent sur la question pour aller encore un peu plus loin.  La leçon de Nauru est terrible. Au premier degré, le sort subi par ce peuple fait penser aux gagnants du loto  qui finissent par vivre un naufrage. La richesse  attrapée comme une maladie est une maladie. Est-ce à dire qu’il faut avoir derrière soi une histoire et une culture de nanti, pour vivre sereinement un surcroît de richesse ? Les esprits réalistes et cyniques répondraient volontiers par l’affirmative. Mais il est impératif de voir plus loin. Qu’appelle –t-on richesse ?  Un peuple de pêcheurs qui a sa culture, sa sociabilité et qui a la capacité d’en vivre harmonieusement n’est pas pauvre. L’éradication des différences, la mise à mort des cultures locales est humainement une source d’appauvrissement. Il faudra sans doute un jour inventer un système où les échanges humains et la valeur économique ne soit pas en totale distorsion. Vaste programme ? Sans doute, mais en filigrane, «  Nauru » l’île dévastée » nous confirme qu’un mieux être de l’humanité ne peut se faire sans l’assentiment des êtres humains. La sauvagerie  du système capitaliste doit être combattue, comme toute forme de sauvagerie.

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