Alertez les humains !

Mardi 6 juillet 20h.Dans le cadre du magazine vivant, Mardi ça fait désordre, la parole

est donnée à Emile Rafowicz, médecin, psychiatre,directeur du CMPP de Juvisy. Son discours est  un cri d’alerte. Nos enfants s’ils sont  non conformes, ou turbulents risquent d’être enfermés à vie dans une camisole mentale qu’une nouvelle législation vient de mettre en place. En les glissant dans la catégorie  » handicapés ,on se débarrasse de toute déviance potentielle,tout en éradiquant toute forme d’ interrogation en profondeur sur la signification de leur comportement. Cette pratique n’est malheureusement pas isolée. Elle est à intégrer au dossier des attaques que subissent les sciences humaines et en particulier la psychanalyse.

La gravité du sujet mérite que l’on y revienne.

Beaucoup d’entre nous avons des enfants et tous ou presque avons conscience que quelque chose est en train de se passer qui met à mal les fondements humanistes de notre société. Informer est un minimum, réfléchir à la façon dont nous pourrons résister à ce qui risque d’emprisonner  et anéantir nos vies est un impératif. Nous prendrons donc des initiatives en ce sens à la rentrée et sommes ouverts à toute suggestion.

Pour éclairer le débat :

1/ Un texte d’Emile Rafowicz

Les lois portant sur le handicap,notamment celle de février 2005 qui crée la M.D.P.H,maison départementale des personnes handicapées, ont introduit la notion d’handicapé psychique qui s’applique aux enfants présentant par exemple une dyslexie(1).

Les parents de ces enfants, s’ils veulent les voir accueillis dans des centres de soins spécialisés doivent les inscrire à la MDPH. Autrement dit les déclarer handicapés psychiques. Dés 2003 dans sa lettre au président J.CHIRAC paru chez fayard,Julia KRISTEVA, une de personnalité à l’initiative des lois de 2005, en page 28, mettait déja en garde contre une certaine dérive possible: »Malheureusement cet accueil citoyen du handicap donne souvent lieu,a l’étranger mais aussi de plus en plus dans notre pays,à ce qu’il faut bien appeler une interprétation perverse. Nous nous heurtons en effet a une nouvelle idéologie réductionniste qui dénie la souffrance psychique et la nécessité thérapeutique et prône le miracle d’une résorption pure et simple du handicap par une meilleure prise en charge sociale. Dans la foulée les techno- structures et les laboratoires pharmaceutiques s’allient pour aplanir les difficultés et espérant en tirer profit, réduisent les handicaps soit au seul déficit biologique soit à l’inadaptation sociale ».L’enjeu est de taille et relève d’un virage anthropologique(2 ). Déclarer son enfant handicapé psychique alors qu’il présente a l’évidence  un symptôme au sens analytique du terme(l’exemple de la dyslexie)c’est non seulement fixer celui-ci dans un cadre qui lui fait côtoyer  le handicap physique de type paralysie neurologique mais aussi le traitement de masse des difficultés de l’enfant .Cette conception relève d’une idéologie organiciste de plus en plus prégnante qui souhaite ranger les symptômes de l’enfant dans le registre des défaillances organiques. Cette position tient lieu d’un pari triomphaliste de la cause somaticienne(2) que rien ne vient aujourd’hui sérieusement confirmer. Si l’on veut comprendre ce mouvement des idées qui submerge le domaine du soin psychique en France et dans le monde occidental,il faut se tourner vers une hypothèse inquiétante et qui est celle-ci:la psychanalyse et son pére fondateur S.FREUD sont directement  remis en cause. L’inconscient, dimension consubstantielle de l’être humain est nié,occulté.

On lui préfère la réification du cerveau,beaucoup moins subversive,plus facilement manipulable et qui peut rapporter gros,ce cerveau a qui on attribue tous les mérites y compris les possibilités de choix éthiques ,philosophiques. De ces développements une première conclusion s’impose:le handicap psychique est l’autre nom du déni de l’inconscient freudien. Autrement dit,l’être humain est handicapé du seul fait qu’il a un inconscient. Voilà me semble-t-il l’enjeu de ces différentes lois qu’anime un fantasme tenace:déclarer une fois pour toute que l’être humain n’est qu’un cerveau dépourvu de toute dimension inconsciente. Autrement dit: »L’Homme sans qualités…..inconscientes,dont le cerveau sera prêt a l’emploi pour coca,dixit l’ancien PDG de TF1 Patrick Le Lay.

Emile RAFOWICZ

(1)Dyslexie : La dyslexie est une maladie qui rend l’enfant incapable malgré son expérience de la classe traditionnelle d’acquérir les techniques du langage qui lui permettraient d’apprendre à lire, à écrire, à s’exprimer oralement. L’enfant est cependant normalement intelligent et ne souffre d’aucun déficit auditif ou visuel. Une dysorthographie succède souvent à la dyslexie. Le dépistage de la dyslexie doit être précoce (4 ou 5 ans). La rééducation orthophonique s’impose.

(2) Étude de l’homme et des groupes humains.
Théorie philosophique qui met l’homme au centre de ses préoccupations.
Anthropologie culturelle, étude des croyances et des institutions d’un groupe, conçues comme fondement des structures sociales, et envisagées dans leur rapports avec la personnalité.

(3)Somaticienne :cette cause privilégie ou ne reconnaît que l’origine organique de la douleur La douleur somatique s’observe préférentiellement à la suite d’un processus ou d’une lésion organique c’est-à-dire d’une véritable atteinte (blessure, trauma etc.) du corps.


2/ Une lettre ouverte d’Évelyne Lenoble, Marika Bergès-Bounes, Sandrine Calmettes, Jean-Marie Forget : L’inserm sème le trouble



L’EXPERTISE collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en matière de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ( Le Monde du 23 septembre) conduit les cliniciens à plusieurs remarques, tant sur le fond que sur la forme.

Tout d’abord, il n’y a pas de base conceptuelle pour regrouper dans un syndrome des troubles du comportement, des étiologies radicalement différentes. L’expertise se centre, par ailleurs, sur des troubles situés à l’intersection des champs de la psychiatrie, de l’éducation nationale et de la justice. Autant de risques de confusions de registres à vouloir prévenir des transgressions sociales par un dépistage médical en milieu scolaire.

Par ailleurs, stigmatiser comme pathologiques des colères et des actes de désobéissance et les présenter comme « prédictifs » d’une future délinquance participe du même risque de confusion. Dans cette optique, les troubles des conduites des enfants sont traités comme des troubles d’adaptation à la vie sociale, à éradiquer directement par une rééducation comportementale appropriée, voire, en cas d’échec, par un traitement médicamenteux.

Se fiant à une classification diagnostique et statistique des troubles mentaux – le DSM IV, qui ne tient pas compte de l’assise de la clinique psychiatrique -, l’expertise de l’Inserm se réfère à un seul choix de lecture de la clinique basé sur une définition statistique de ce que seraient une conduite « normale », un comportement humain « pathologique ». Elle fait l’économie des données concernant la dimension individuelle, la valeur subjective sous-jacente à chaque « acte » ou chaque conduite adoptée par un enfant ou un adolescent. C’est toute une dimension de la clinique qui est éludée, probablement la plus difficile. C’est un choix regrettable.

Un risque grave se profile : celui de dérive des pratiques – sous couvert de médecine – vers des fins normatives, voire totalitaires, dont nous avons de sinistres exemples.

L’expertise fait presque exclusivement appel à des notions d’épidémiologie et de santé publique (repérage, dépistage, programmes de prévention), alors que le champ propre aux « troubles » incriminés (les « troubles mentaux »), celui de la pédopsychiatrie au sens large, n’a pas été interrogé de façon sérieuse, insinuant même que les professionnels de ce domaine seraient à sensibiliser et à former sur cette nouvelle entité clinique : les troubles oppositionnels avec provocation (« TOP »).

Or les cliniciens savent tout cela. La communauté médicale française dispose de nombreux professionnels de l’enfance intéressés et bien formés sur ses questions : pédopsychiatres, psychologues cliniciens, psychomotriciens, orthophonistes, infirmiers spécialisés… Chacun à sa façon, ces intervenants se sont mis au travail exigeant et exigé par la clinique quotidienne.

Les troubles du comportement des enfants et des adolescents en difficulté ont la portée de passage à l’acte quand le mode habituel de l’expression qu’est la parole leur est inaccessible, pas suffisamment structuré ou refusé. Nous savons tous le malaise social actuel. Nous connaissons les difficultés de repères rencontrés à l’école. Nous sommes familiers des problèmes d’autorité au sein des familles.

A qui l’enfant désobéit-il, de qui attend-il une sanction ? Faut-il rappeler, ici, la nécessité pour l’enfant comme pour l’adolescent de s’affirmer par l’opposition : l’autonomie, l’individualisation passent inévitablement par le « non ».

Il ne s’agit en aucun cas de justifier ces réactions de violence ni de décrier les défaillances d’autorité des instances symboliques, mais de rappeler que la violence de l’affrontement à l’autre est le témoignage d’une absence de tiers symbolique.

Si nous suivons cette hypothèse d’une insistance de l’enfant à se faire reconnaître par un tiers, on perçoit tout de suite comment la prévention de toute émergence de trouble des conduites viserait à étouffer dans l’oeuf toute une subjectivité naissante. On voit ainsi comment les orientations proposées par l’expertise de l’Inserm s’éloignent de la dimension thérapeutique et se rapprochent de mesures de « dressage » du comportement, puis, si elles échouent, des « camisoles » chimiques.

A confondre le malaise singulier de la subjectivité de l’enfant, la question de l’autorité – qu’elle soit parentale ou scolaire – et l’élision de la dimension symbolique dans la vie sociale, on ne peut qu’alimenter les risques de dérive et désamorcer le travail que de nombreux professionnels de l’enfance ont entamé depuis fort longtemps.

Réduire, sans fondement autre qu’idéologique, les axes de travail de ces professionnels pose un grave problème, interroge la place que nous réservons à nos enfants et nos adolescents dans la société… et annule le propos et la visée « scientifique » d’un travail d’expertise réalisé sous l’autorité d’un institut national pourtant largement respecté.

La démarche scientifique nous a habitués au souci de rigueur, d’objectivité et de complétude des informations : s’appuyer sur le large éventail de publications dont nous avons la chance de disposer, tant en matière de sciences dites « dures » que de sciences dites « humaines », aurait été la moindre des choses pour un travail qui se dit être « une expertise collective » et qui touche un sujet aussi délicat.

Si précisément le sujet, dans sa dimension humaine irréductible, est ce qui résiste, ce qui proteste, ce qui s’oppose parfois avec provocation, gageons que cette expertise sur les « TOP » saura confirmer par les réactions qu’elle ne va pas manquer de susciter cette hypothèse de la nécessaire et salutaire « résistance constitutionnelle » du sujet humain, et lui permettre de trouver dans le débat la place qui lui revient.

3/ Enfants turbulents : l’enfer est-il pavé de bonnes préventions ?

Par Pascal Ourghanlian

Paris 9 novembre. Le collectif « Pas de 0 de conduite » réunit à Paris médecins, psys, pédagogues pour échanger sur les enfants turbulents et le traitement politique de cette turbulence. Pascal Ourghanlian nous fait partager ce moment.

Le collectif « Pas de 0 de conduite » – constitué en réaction à la parution du rapport de l’INSERM « Le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » paru en septembre 2005 et de son instrumentalisation par un pouvoir politique en quête d’une thématique anticipée comme électoralement porteuse (200 000 signataires) – réunissait samedi 9 novembre à Paris son 2ème colloque, intitulé « Enfants turbulents : l’enfer est-il pavé de bonnes préventions ? ».

Devant 900 participants, attentifs et mobilisés, plus d’une vingtaine d’intervenants, chercheurs, médecins, pédagogues, philosophes, représentants de la société civile, ont proposé un aperçu des dernières avancées scientifiques, des modalités de leur vulgarisation et des questions qu’elles posent d’une haute tenue intellectuelle, morale et humaine, qui laisse augurer d’une prise de conscience en marche des attaques répétées que subissent les plus fragiles et les plus démunis de notre 21ème siècle technologiquement conquérant.

Tel généticien (Bertrand Jordan) indiquait que si tout est bien effectivement inscrit dans nos gènes, l’expression de ceux-ci est multimodale et ne permet aucunement de prédire l’avenir de tel enfant pour lequel les interactions avec l’environnement et les rencontres avec l’autre restent déterminantes. Telle neurobiologiste (Catherine Vidal) démontrait que la plasticité du cerveau est réelle (imagerie cérébrale à l’appui), mais qu’elle n’est elle non plus prédictive ni des capacités réelles de tel individu ni de ses réalisations propres. Tel psychiatre (François Ansermet), dans un rappel des parts d’ombre et de lumière de chacun, rappelait que ce sont les discontinuités plus que les continuités qui caractérisent les avancées humaines en ce qu’elles permettent que de la distance s’instaure, gage d’une possible liberté.

Les enfants agités, ceux que l’on affuble de l’étiquette de TDAH, furent l’enjeu de démonstration d’une haute rigueur scientifique qu’il est toujours possible de faire dire aux recherches ce que l’on souhaite leur faire dire, surtout par la pratique désormais usuelle des méta-analyses qui, par principe, ne collationnent que les 10 % de recherches publiées et positives, c’est-à-dire celles susceptibles de pourvoir ceux qui les produisent des financements dont ils ont besoin, en laissant de côté les 90 % de recherches négatives qui ne sont pas médiatisées (courageux François Gonon). Ils permirent aussi à Philippe Meirieu de rappeler les tensions propres à l’acte d’enseigner/apprendre qui nécessitent que soit rappelé que le pari de l’éducabilité se heurte toujours nécessairement à la liberté irréductible de l’autre.

D’autres questions essentielles furent abordées : la nécessité de bien percevoir que l’éparpillement des champs de la recherche nuit considérablement à une action concertée malgré une réelle proximité des valeurs défendues (Louis Vallée) ; le travail essentiel mené dans des lieux d’accueil discrets et ô combien bienveillants (les Maisons vertes, Bernard Toboul ; les pouponnières, Dominique Ratia-Armengol) ; la contradiction inhérente au concept de santé publique (qui travaille sur des populations) face à celui du soin individuel.

Sans oublier les éclairages anthropologique (Bernard Stiegler), philosophique (Jean-Claude Ameisen) et éthique (Pierre Delion, Bernard Golse).

Dans l’attente impatiente de la publication des actes, et d’une 3ème édition de ce colloque qui va devenir un événement important de nos rentrées.

Pascal Ourghanlian,

Enseignant spécialisé

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