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 » Ceux qui racontent les histoires dirigent le monde. Notre tâche fondamentale est d’inventer une nouvelle histoire pour dire ce que signifie être humain au XXI siècle »

Georges Monbiot

« Avant la dernière guerre, nous avions les colonies, Marseille était la porte de l’Orient. Dans la bourgeoisie, on voyageait beaucoup. Quand les jeunes gens avaient terminé leurs études de droit on les envoyait dans les colonies pour se faire les dents…  » Edmonde Charles Roux, écrivaine, veuve de Gaston Deferre

 » Pourquoi Marseille est-elle soumise au terrorisme des sans-abri qui suppriment la convivialité en dormant sur les bancs ? « 

Anonyme, livre d’or de l’exposition Euroméditerranée 2002 Cité par Bruno Le Dantec dans » la ville sans nom »

« Marseille passe pour la dernière grande ville populaire de France « 

Alessi Dell’ Umbria

Marseille à venir

Cinquième reportage à Marseille  Juin2022/ Décembre 2022

Premier, deuxième, troisième, quatrième reportage (1) : mise en avant exaltée des femmes et des hommes  qui donnent avec générosité, intelligence, humilité ce qu’ils ont de plus précieux pour que cette ville respire haut et fort, pour que l’imaginaire des peuples de la Méditerranée perpétue un vivre ensemble magnifique.

Faut-il continuer sur cette lancée ? Impossible de répondre d’une façon péremptoire. Mais dans l’intervalle qu’esquisse cette incertitude, pourquoi ne pas tenter le contrepied.

 » Dis- moi quel est ton ennemi je te dirais qui tu es »

Mais qui es-tu donc Marseille pour avoir tant d’ennemis ?

Par ennemi on entendra à minima, des personnes, groupes, institutions qui ne t’aiment pas telle que tu es. Au pire ceux qui par tous les moyens s’acharnent sur toi comme étant l’incarnation du mal, de la vie nauséabonde.

 Nous sommes, toute hypocrisie mise à part, ravis d’accueillir :

–  L’État centralisateur

Face à une ville revendiquant son autonomie et baignant dans une culture monde, l’état jacobin se montre aussi hostile que déphasé.

Les médias régionaux et nationaux

Marseille bouc émissaire est la cité de tous les dangers. Elle incarne le mal, l’insécurité, la drogue. L’islamisme est au cœur de la cité. Si d’aventure vous tenez à visiter cette ville, un gilet pare-balle ne sera pas de trop.

L’équipe municipale Gaudin/ Deferre pendant 60 ans.

Chasser les pauvres du centre-ville était l’objectif à long terme.

Solidarité dangereuse (effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne) avec les propriétaires indignes et les marchands de sommeil. Sacrifice permanent de l’école publique en ruine au profit des amis de l’école privée.

Le secteur immobilier et du bâtiment

En osmose avec l’équipe municipale Gaudin/ Deferre.

Beaucoup de trous creusés et rebouchés pour stimuler l’activité  des amis.

Les citoyens racistes de droite, extrême droite et….

Les citoyens racistes de droite, extrême droite et….

Toujours prêts à casser de l’arabe et encore plus depuis 1962 avec l’indépendance de l’Algérie ». Contrairement à l’affirmation du président Georges Pompidou la société française est raciste. » les immigrés finissent par croire qu’ils sont chez eux  » affirme un député suppléant. Paris Match peut titrer  » Les bougnoules sont-ils dangereux ». L’activisme d’anciens de l’OAS et la nostalgie des partisans de l’Algérie française s’affirme dans un contexte où la métropole et Marseille en particulier  ont accueilli avec hostilité l’afflux des rapatriés en 1962 : 700.000 sur tout le territoire dont 450 000 à Marseille  (2)

Les forces de l’ordre

L’extrême droite, les anciens de l’OAS y sont implantés. L’intervention de la police dans les quartiers difficiles n’est pas bienvenue.

La bourgeoisie petite, moyenne et grande

Marseille est sale (3) gangrenée par les gangs et autres mafias.

Que des quartiers du centre-ville soient encore habités par des pauvres est un scandale visuel et économique.

La métropole et la région

Depuis 2021 la nouvelle équipe municipale tente de mettre en pratique ce pourquoi elle a été élue. Son action est contrecarrée par la métropole et la région. Face à la ville  monde, Aix en Provence  incarne la ville propre et respectable.

Pourquoi cet opprobre ?

Affirmer son amour pour Marseille n’exclut pas de regarder la réalité telle que d’autres moins que bienveillants la construisent.

-La propreté de Marseille laisse à désirer ?

Oui. Le système de nettoyage mis en place par Gaston Deferre avec l’appui du syndicat FO pour faire pièce à la CGT y est pour quelque chose (3)

-la ville est administrée, en sous activité économique depuis que les pays colonisés ont pris leur indépendance.

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_ Le chômage y culmine en particulier chez les jeunes des classes populaires.

_ La domination, hier incontestée, de la mafia italo -corse liée au pouvoir municipal  ne l’est plus. La concurrence est rude entre les petites mafias d’origine maghrébine. Les assassinats, règlements de compte sont nombreux.

-Même si la french connexion n’existe plus le commerce de la drogue est ici prospère. Certains affirment  que sans cette activité le chômage des jeunes déjà catastrophique serait pire.

_ L’état du logement populaire est indigne. Tant dans le centre- ville qu’à la périphérie dans les quartiers.

– Les bâtiments installations  de l’école publique  ne valent pas mieux que les logements populaires du centre- ville.

– Faits divers, délits, incivilités, crime, la ville serait au top de l’insécurité. Plus que les chiffres, les médias l’affirment.

Panique ou manipulation ?

Les personnes qui  habitent Marseille et la pratiquent au quotidien connaissent les problèmes de la ville. Sont-ils d’une autre ampleur que ceux d’autres grandes villes du pays, cela reste à démontrer. Il n’empêche que chaque ville a une équation spécifique et si la cité phocéenne est clouée au pilori par tant de monde c’est à l’évidence qu’elle pose problème. On peut déjà affirmer qu’une  présentation aussi négative de la ville n’est en rien innocente et donc qu’elle a son utilité :

– L’opposition entre les bons et les méchants a un mérite pédagogique incontestable, elle  relève de la logique du western. Si le film est bien mis en scène, on est nécessairement du côté des bons.

En occultant les vrais problèmes on concourt efficacement au maintien du statuquo. Ne jamais oublier que les dominants ont à leur service toutes les bonnes plumes nécessaires.

Autre mérite incontestable de la proposition, elle canalise et sert d’exutoire  à tous ceux qui ont pour moteur, faute de mieux, la haine ou le ressentiment.

Mais la vertu majeure (si l’on peut dire) de cette machine de guerre est autre. Elle occulte la réalité tragique  vécue par une population qui a fait l’erreur de ne pas être blanche. Dans cette ville monde, toutes couleurs et multi culturelle le racisme (4)  dénie le droit à l’existence des populations colorées. Si elles sont traitées comme être inférieur, c’est qu’elles le sont. Le drame est que le racisme est bien une construction  sociale répondant à des impératifs économiques et politiques, mais que déployé sur le long terme, il peut apparaitre comme un fait de nature. En clair ceux qui sont l’objet du mépris raciste, sans avoir les moyens de le remettre en cause, subissent une double violence, celle d’être traités comme des êtres inférieurs et de concourir malgré eux à cet opprobre.

Juridiquement Il ne s’agit pas d’un crime. Et pourtant nier le droit à l’existence de toute une population principalement issue des anciennes colonies françaises et utilisée comme main d’œuvre d’appoint est monstrueux pour ne pas dire criminel.

Il ne s’agit pas ici d’expliciter le mode de fonctionnement de la mécanique raciste mais plutôt de se situer par rapport au défi qui est celui de tous les êtres humains qui refusent de se soumettre à un diktat avilissant.

Est-ce possible de faire émerger la parole de ceux  que l’ex-puissance coloniale et ses soutiens ont voulue inaudible, voire inexistante ?

La réponse est donnée tant par les associations rencontrées

Les centres sociaux aujourd’hui menacés (5), les théâtres, centres culturels, musiciens,rappeurs, festivals Hip-hop, les artistes, cinéastes, les militants sociaux, culturels et politiques, les chercheurs, sociologues, démocrates conséquents, êtres humains à presque 100% et sûrement bien d’autres.

Faire émerger la parole des sans-voix, ce n’est pas seulement possible mais vital.  Plus encore que de combattre une injustice, il s’agit de faire apparaitre au grand jour le caractère meurtrier du racisme. Il tue physiquement, mais au-delà, empêche de vivre, étouffe, méprise, discrimine des milliers, des millions de personnes au seul motif qu’elles n’ont pas la peau blanche. Cette entreprise a sa rationalité économique structurelle : aux inférieurs les tâches inférieures, les émoluments, les logements qui confirment aux yeux de tous cette infériorité. Le racisme, en l’absence d’un projet de société ouvert et mobilisateur est une aubaine politique, susceptible de cristalliser les mécontentements en peine de s’investir ailleurs. Il constitue donc pour le pouvoir en place une rente politique. Accepter que des humains soient aussi maltraités, avilis, c’est aussi accepter d’être soi-même  méprisé et méprisable au sein d’une humanité honteuse, C’est aussi accepter de se priver d’une énergie et d’un potentiel d’imaginaires qu’apporte la rencontre, voire la confrontation avec la culture de l’autre. Bref le racisme est inacceptable. Sauf que le poids de l’argent ajouté à la peur et à une rhétorique opacifiant la cruauté du système, autorisent tous ceux qui estiment, qu’ils ont déjà beaucoup à affronter au quotidien, à ignorer les aberrations qu’ils ont sous les yeux. Rien ne va bien, mais c’est comme ça. C’est normal. C’est dire que tous ceux qui tentent de rester debout en allant vers l’autre, comme on ouvre une bouteille d’oxygène, comme on refuse tout ce qui nous rapetisse, entreprennent en pleine conscience un travail aussi énorme, beau, courageux que modeste à l’échelle d’un système de valeurs et de représentations qu’il importe de raboter, fissurer, en espérant que toi plus moi, plus nous, plus vous, à terme le feront exploser.

Tous ceux qui se battent pour faire émerger la parole des invisibles, des sans voix, se battent aussi pour leur propre droit à la  dignité et à l’imaginaire. C’est sur le terrain où vivent les classes populaires qu’un travail immense et modeste s’accomplit pas à pas, jour après jour. Ainsi la critique du système croise la vie au quotidien, dans sa pesanteur mais aussi dans ses élans. La culture, la politique  » ce n’est pas pour nous  » tant que la chaleur humaine, la convivialité, l’écoute et le respect de l’autre sont aux abonnés absents.

Ces démarches initiées là où les gens vivent, dans leur proximité physique, mentale et affective, peuvent alors s’inscrire  dans l’universalité d’un propos en phase avec le vécu de chacun.

Le guide du Marseille colonial (6)

Coédité par les éditions Syllepse et Transit, la Courte échelle, ce guide répond à une nécessité. Son collectif de contributeurs l’exprime ainsi : « La nécessité de produire un tel guide vient nourrir un sentiment d’urgence, celui de Marseillais qui ne veulent plus emprunter, parcourir, habiter, étudier dans des lieux qui portent le nom de celles et ceux qui ont œuvré à notre déshumanisation. »

Concernant, la colonisation le paradoxe est énorme, entre d’un côté l’importance primordiale d’une entreprise d’asservissement et destruction partielle des peuples colonisés impliquant une structuration hiérarchique racisée de la société métropolitaine, les inférieurs par nature étant là, tant pour offrir à bas prix leur force de travail et subir le mépris des races supérieures et de l’autre côté la dénégation voire le silence soustrayant une telle entreprise à tout débat public. Cette omerta voulue par les uns et tolérée par les autres, est sans doute, comme le souligne Alain Castan, à la source des nombreuses défaites subies par la gauche. Fort heureusement il semble bien que les nouvelles générations n’acceptent plus ce qui a été, tant bien que mal, occulté par leurs ainés. Impossible de parler politique en passant sous silence  l’exploitation et sujétion des classes populaires. Bien entendu de nombreuses revues et livres traitent de la colonisation. On peut, héla,s faire l’hypothèse  que leur lecture est principalement le fait de personnes qui ne sont plus à convaincre.

Un guide des rues et monuments de Marseille travaille à un tout autre niveau, celui d’un quotidien revisité. L’habitude et le silence aidant on ne voit plus ce qui est en face de nous. Un tel guide redonne un éclairage nouveau à un espace commun. Ainsi les escaliers de la gare Saint Charles.

  « Tout à la gloire de l’empire Colonial, ils incluent deux groupes en Pierre de Louis  Botinelly, les colonies  d’Afrique et les colonies d’Asie, dont les allégories sont à chaque fois des personnages féminins condensant tous les stéréotypes et fantasmes racistes et sexistes propres au colonialisme…..  La cité phocéenne domine les territoires des deux continents…

« Les femmes -colonies  » sont offertes, nues presque liées….. et leurs filles elles-mêmes semblent à la disposition du conquérant »

Comment peut-il y avoir encore une rue Bugeaud à Marseille et aussi à Paris « … nommé  gouverneur de l’Algérie en 1841.Il applique alors la politique de la terre brûlée.

Ses troupes pourchassent les combattants et les populations civiles, incendient les villages, détruisent les troupeaux, enfument les grottes dans lesquelles sont réfugiées des tribus entières. 18 Juin1945, dans les grottes de Dahra toute une tribu, hommes, femmes enfants entre 7000 à 12000 personnes sont exterminées… je brûlerai vos villages et vos moissons, je couperai vos arbres fruitiers et alors ne vous en prenez qu’à vous seuls »

Premier signe positif le conseil municipal de Marseille  du 21 Mai 2021 a débaptisé l’école Bugeaud  » Elle porte désormais le nom d’Ahmed Litim, tirailleur algérien tué dans les combats pour la libération de la ville le 25  Aout 1944.

Les expositions coloniales de 1906 et 1922, précédant celle de Paris en 1931 doivent  signifier aux yeux du monde que Marseille est désormais la porte  de l’orient, la capitale maritime de l’empire. Succès populaire éclatant 1, 8 millions de visiteurs pour la première, 3 millions pour la deuxième. Marseille est le 1er port colonial du pays. Les discours les œuvres artistiques et cinématographiques à la gloire de la colonisation seront un puissant allié.

A l’opposé des francs -tireurs courageux tel que Camille Pelletan. En Juillet 1885 il déclare  » Qu’est-ce que cette civilisation que l’on impose à coup de canon ?Qu’est- sinon une autre forme de barbarie?

Est-ce que ces populations de race inférieure n’ont pas autant de droit que vous ? Est-ce qu’elles ne sont pas maitresses chez elles, est-ce qu’elles vous appellent ?

Vous allez chez elles contre leur gré, vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas »

La mise en avant du fait colonial dans un guide prolongé par un blog (6) actualisant l’information, prenant en compte les réactions et éventuelles omissions a l’immense intérêt  de concerner tout citoyen voulant en savoir plus sur l’histoire de sa ville et ses partis-pris.  Autre intérêt non mineur faire comprendre que la fin de la colonisation signe la fin de l’expansion d’une ville fer de lance de ce système d’exploitation. Des  politiques municipales encourageant les rentes de situation et l’absence d’entrepreneurs dynamiques  parmi les dynasties en place, ont creusé le trou. Soixante ans après la signature des accords d’Evian qui font de l’Algérie un pays indépendant, on prend enfin conscience de la violence du fait colonial. Les uns ne pouvaient pas parler, les autres ne voulaient pas entendre. Traumatisme torturant les esprits , comme une prison sans murs  peut rendre fous ceux qui y sont enfermés. Heureusement une nouvelle génération semble pouvoir prendre la relève; Au-delà  du guide, les prises de parole se multiplient, ainsi un cycle de conférence initiées par Act. Une nouvelle collection de livres sur les questions d’émancipation collective. Premier ouvrage édité  » Nos Algéries intimes (7)

« Pour cette Algérie intime qui nous relie à nous -mêmes comme aux autres, à cette terre de manière ombilicale ou fantasmée; penseurs, intellectuels, artistes, écrivain.es, photographes, militant.es, citoyen.nes prennent la parole Une occasion comme une nécessité pour aborder ce qui fait lien aujourd’hui avec l’Algérie pour les différentes générations ».

Les jeunes réunis au centre social Frais Vallon

A écouter les adolescents réunis au centre social, leur cité serait dans le paysage marseillais un véritable oasis. Tous sont nés à Frais Vallon , ils ont grandi ensemble et semblent ne pas éprouver le besoin de sortir de leur cité. Ils sont scolarisés, ne savent pas ce qu’ils feront plus tard , mais sont conscients de leurs responsabilités vis à vis de leur parents quand ils ne seront plus en état de s’assumer. les jeunes filles présentes sont heureuses de dire qu’à frais Vallon il n’y a pas de sexisme. Le Club de foot de la cité  est reconnu dans le contexte local.

Alors Frais Vallon serait-il une exception dans le contexte des cités de la ville de Marseille ?

Si l’impact  des actions menées par le Centre social est certain (5) s’il semble qu’ici les familles soient très présentes et plus en état qu’ailleurs d’imposer des limites, il n’empêche que la Cité de Frais Vallon, une des trois plus importantes de la ville connait les mêmes problèmes  que les autres . Une rénovation des bâtiments mille fois annoncée et jamais venue, un enfermement psychologique des jeunes craignant de sortir de leur cité. Ici comme ailleurs sévissent racisme discriminations avec une police qui provoque les adolescents. Problèmes de drogue oui comme partout. Comme partout, énormes difficultés à poursuivre des études supérieures après le bac, faute de moyens, de connaissance des codes  et des discriminations à l’emploi. Il n’y aura jamais assez de psy pour recevoir des jeunes désenchantés, traumatisés.

On peut supposer qu’il ne soit pas