Décembre  2010 Café de la mairie, place saint Sulpice. Sylvie Crossman son éditrice, me présente Lina Ben Mehnni. J’ai demandé à la rencontrer après avoir lu son livre extraordinaire. Lina est fatiguée, elle n’a qu’une demie- heure à me consacrer. J’en tremble encore. Un instant j’ai rencontré la jeunesse du monde, sa beauté, sa révolte, son talent. Une vision incarnée d’autant plus fort que Lina est malade. Il ne tient qu’à nous de prolonger son combat, avec joie, émotion, lucidité et acharnement. Aujourd’hui Sylvie et moi  nous saluons Lina. FB

– Témoignage de Sylvie Crossman

  Lina, Blogueuse pour l’éternité

par Sylvie Crossman, éditrice d’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel et de Tunisian Girl, Blogueuse pour un printemps arabe de Lina Ben Mhenni

C’est cette scène qui me revient à l’annonce de la mort de Lina. Cette année-là – nous sommes en

juin 2011 –, elle est l’invitée du festival « Étonnants voyageurs » pour présenter Tunisian girl,

Blogueuse pour un printemps arabe que nous venons de publier, chez Indigène. Je découvre avec elle

le palace du bord de mer où on la loge, sa suite luxueuse donnant sur la baie de Saint-Malo.

J’ignorais encore tout de sa maladie. Je me souviens de m’être étonnée – pourquoi tant

d’empressement ? – de la voir ouvrir sa valise à peine posée, d’en sortir une légère djellabah et de

s’en vêtir comme on fait quand on arrive chez soi, qu’on se met à l’aise. Elle a fait tourner les

pans de cette robe d’intérieur, a dansé, puis elle m’a sauté au cou pour me remercier d’avoir

favorisé ce privilège de pouvoir s’installer chez soi dans ce soleil, face à la mer, dont j’apprendrais

aussi, plus tard, qu’ils lui étaient refusés, à cause de son mal.

Autre souvenir : un débat au festival du livre de Mouans-Sartoux en octobre 2011, avec Stéphane

Hessel sur « L’engagement : des réseaux de résistance aux réseaux sociaux ». Deux générations de

militants aux deux extrêmes de l’arc du temps. Lui ? 94 ans, l’enfant de Berlin, des espoirs

échoués de la République de Weimar défendant les vieux cadres de la politique, les partis jusqu’à

lâcher qu’il préférait même « une démocratie tiède » aux révolutions, rarement épargnées par la

violence. Elle ? 28 ans, la fille de cette révolution tunisienne, « de jasmin », qu’elle avait largement

contribué à déclencher en postant, la première, sur son blog, les images de Sidi Bouzid enflammé

après l’immolation de Mohammed Bouazizi, ce jeune diplômé au chômage devenu marchand

ambulant de légumes. Elle, la petite, la jolie Lina, courage aiguisé par cette maladie auto-immune

doublée d’une insuffisance rénale, ne cédait pas : jusque tard dans la soirée, elle griffa de ses

ongles peints en rose cet usage suranné de la démocratie pour la faire renaître d’un instrument

inédit : son blog ! Elle se voulait « électron libre », refusait l’embrigadement d’un parti et les

leaders, troquait son bulletin de vote contre un clavier d’ordinateur : elle pratiquait cette

« démocratie réelle, maintenant » qu’allaient revendiquer, après elle – jeune femme dont le

courage de l’esprit devait à l’extrême fragilité d’un corps – les indignés espagnols de la Puerta del

Sol, à Madrid. Nous aimons penser qu’après s’être battue toute la nuit, telle la chèvre de

Monsieur Seguin, à l’aube elle ne se coucha pas, et que c’est elle qui avait soufflé au vieux « loup »

démocrate qu’était Stéphane Hessel ces pensées ultimes qu’il partagea, à la veille de sa mort, avec

Dany Cohn-Bendit : « Le réflexe d’indignation ne peut pas se borner à soutenir un

parti politique. » Et celle-ci encore : « Nous devons créer de nouvelles formes collectives. »

Interceptant fugitivement les instants de bonheur, prolongeant inlassablement les heures de

combat : ainsi était Lina et nous voulons l’imaginer blogueuse pour l’éternité, son piercing dans

l’os du nez, son ordinateur – couvert de tags, de badges, d’autocollants – ouvert sur un tapis

céleste, confirmant ce qu’elle avait écrit dans la toute dernière phrase de son petit livre : « Le rôle

d’un blogueur ne s’arrête jamais. » Même dans l’au-delà…

 

Article  mis en ligne le 10 Décembre 2010 sur le blog de mardi ça fait désordre

Tunisian girl, blogueuse pour un printemps arabe est un livre aussi extraordinaire que Lina Ben Mhenni, la jeune femme qui l’a écrit. Je l’ai rencontré brièvement un vendredi soir au café de la mairie, place Saint Sulpice en compagnie de son éditrice Sylvie Crossman. Je voudrais seulement ici dire mon admiration pour cette actrice à part entière de la révolution tunisienne. Elle invite son  lecteur à partager ces moments uniques et ce faisant lui permet de penser. Voilà 30 pages dédiées à un peuple qui rompt avec la peur. Elles sont passionnantes. Son auteure donne à vivre l’histoire en train de se faire autant que son propre accomplissement. Le livre vaut 3€, vous pouvez en acheter 10 et l’offrir à vos amis ou pourquoi pas à vos ennemis.

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Ce moment vertigineux où la réalité bascule

Qui est cette jeune femme qui a le courage de défier la police, les services secrets en allant partout où les journalistes aux ordres ne vont pas, partout où la dictature réprime sauvagement. Pour secouer la chape de plomb, elle prend des photos, interroge raconte .Qui est-elle ? Une aventurière, une professionnelle du militantisme révolutionnaire? Rien de tout cela. Lina Ben Mhenni est une jeune femme très timide qui a été gravement malade, un être des plus vulnérables. Son talent, son intelligence, est justement d’avoir été capable de mettre sa souffrance au service des autres. Forte de sa colère et de l’amour de son peuple Lina change le monde, autant qu’elle se transforme elle-même. A lire ce texte on pourrait pleurer de joie. L’émotion est à la mesure de la prise de risque, d’une liberté en train de s’accomplir.

Il faut le dire et le redire le régime de Ben Ali a fait régner la terreur. Les tunisiens ne pouvaient parler de rien, ils étaient surveillés, espionnés, terrorisés. Bourguiba , il ne faut pas non plus l’oublier a également opprimé son peuple, mais avec beaucoup plus d’intelligence. Il a mis en place un système éducatif et donné des droits aux femmes qui ont fait de la Tunisie un des pays les plus évolués de la région. La dictature a su se servir de  cette vitrine pour continuer à faire tranquillement sa sale besogne avec l’aimable complicité des pays occidentaux.

Lina couvre toutes les manifestations. Elle décrit ces moments magiques où le peuple rompt avec la peur, où il a enfin l’audace de revendiquer une parole politique : A bas Ben Ali, avant le fabuleux « dégage » entonné d’une seule voix. Un jour les manifestants qui ont une fois de plus  bravé la police, sont devant le ministère de l’intérieur. Le père de Lina  a été torturé dans ce bâtiment dans les années 70. A chaque fois qu’il passe devant ce ministère, il revit son calvaire. Ce jour là, il demande à accompagner sa fille. Profondément marqué physiquement et moralement, il a peine à croire, ce qu’il voit. Il demande à Lina de prendre une photo. A travers cet instant où le père de Lina a pu enfin faire son deuil, on mesure le courage qu’il a fallu au peuple tunisien pour déconstruire la fatalité de sa sujétion. Le sale travail qu’accomplissent les censeurs n’est pas seulement celui de la répression. Il est aussi de faire croire que l’oppression est dans la nature des choses. Il n’y a pas d’autre issue. La folie d’un régime assassin impose sa rationalité. Jour après jour elle confectionne une camisole de force mentale, à priori indélogeable.

Alors ceux qui se battent et on comprend qu’au début ils soient peu nombreux, se battent aussi contre eux même. Ils pourraient presque se sentir coupables de troubler l’ordre établi. Et malgré tout, ils continuent jusqu’au bout, jusqu’à ce moment incroyable où la logique change de sens, ce moment merveilleux où la liberté se partage en s’assumant.

En Occident on parle beaucoup de l’individualisme de la jeunesse d’aujourd’hui en l’opposant à ce que devrait être une prise de responsabilité collective. Tunisian Girl a aussi le mérite de montrer la fausseté de ce genre de raisonnement. C’est en devenant de plus en plus elle-même que Lina se met au service du collectif. Il ne faut sans doute pas confondre le rejet des formes collectives d’organisation proposées par les partis politiques avec ce que les observateurs autorisés nomment désengagement…

Internet n’est pas forcément une bulle virtuelle

Concernant Internet, les jugements à l’emporte-pièce sont souvent de mise dans notre beau pays. Comme il y a soi disant une nature du pouvoir, il y aurait une nature d’Internet. Elle confine chacun dans sa petite bulle…etc,etc. Le printemps arabe raconte tout autre chose. C’est justement parce que des individus comme Lina ont eu le courage d’aller explorer un terrain miné de partout, qu’Internet et les réseaux sociaux ont pu si bien fonctionner. Lina et ses amis blogueurs ont d’abord été des journalistes conséquents. Et c’est dans ce cadre qu’Internet et réseaux sociaux  ont joué un rôle d’agit prop  décisif et sans précédent.

Tunisian girl donne aussi à vivre ce moment  jubilatoire de rencontre entre l’énergie humaine et le virtuel. Donnant à voir et à entendre une réalité d’oppression soigneusement cachée, ces outils ont contribué au déconditionnement mental des tunisiens comme des autres peuples arabes. … et ce n’est pas fini. Cette génération de blogueurs  est bien dans la mouvance du « yes we can » d’Obama. Il est encore trop tôt pour savoir où cela nous entraîne. Mais il y a là un souffle, une énergie virale qui ne s’en laissera pas compter.

 

Le problème du contre pouvoir

Lina veut contribuer à changer le monde, mais elle ne veut surtout pas  prendre le pouvoir. Comme tous les acteurs de la révolution, la suite des évènements ne cesse de l’inquiéter. Ben Ali est parti mais la plupart des hommes qui ont pris en main la transition étaient à son service. Elle veut rester blogueuse et rien d’autre, persuadée qu’il faudra continuer à dénoncer, critiquer les gouvernements en place. Cette position est  parfaitement honorable et  son utilité  incontestable. Par contre il ne faut pas oublier qu’en Tunisie comme ailleurs, ce rejet des partis politiques, en grande partie justifié, risque de poser de graves problèmes. Voilà un chantier à défricher le plus rapidement possible si on ne veut pas que les partis extrémistes mettent à profit ce rejet. Il faut que les pouvoirs en place inventent un nouvelle façon de dialoguer avec leur jeunesse. Une jeunesse qui sait comment fonctionne le monde, une jeunesse qui ne veut pas cautionner de nouveaux drames humains. Il est symptomatique que ces révolutionnaires là n’ont tué aucun adversaire. Les seules morts qu’ils ont cautionné ont été des immolations, des sacrifices. Les mères qui ont perdu des enfants tués par le régime étaient prêtes à donner d’autres enfants à la révolution si la transformation de leur pays l’exigeait.

Au croisement d’une vie, de l’histoire et des valeurs d’universalité

Si les enseignements d’un livre de 30 pages sont aussi riches aussi porteurs d’espoir, c’est bien parce ce qu’un être de chair et de sang dans son histoire particulière et sa vulnérabilité a été capable de se trouver en phase avec l’histoire de son pays au moment où elle se met en mouvement. Ensuite les verrous ont sauté les uns après les autres. Le monde qui se met en place n’est en rien idyllique, mais à travers le témoignage  de Lina nous sommes capables de réentendre un message d’évidence. Si nous voulons que cela change, c’est à nous de nous battre pour ce à quoi nous croyons. Chaque individu a un potentiel de résistance incroyable. Chaque peuple est capable de passer à l’action. Merci à tous les blogueurs courageux qui les y encouragent .Le grand poète tunisien Abou Al Kacem Al Chebbi résume magnifiquement le propos  : Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre, force est pour les ténèbres de se dissiper, force est pour les chaînes de se briser.

François Bernheim

 

Tunisian Girl de Lina Ben Mehnni – Editions Indigène.Collection Ceux qui marchent contre le vent.  3€

Le blog de Lina Ben Mehnni : www.atunisiangirl.blogspot.com

 

 

 

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