Au Nord comme au sud et au centre, la haine raciste salit, dégrade,détruit.Plutôt que dire regardez bien ces affreux, ils sont aussi laids que la torture, l’oppression , le fascisme, nous préférons écouter celui qui, bien que des leurs, n’appartient qu’à son humanité et à sa révolte. FB

 » Bicot, crouille, melon, bougnoule, fatma, mouker, bouteille cachetée, gris, raton, tronc de figuier, bougne. En ce temps-là il valait mieux raser les murs quand on était un bicot, une crouille, un melon, un bougnoule, un sale arabe.

Mais lorsque l’on se prénomme Michel et que son patronyme sonne bien français, les autres ne savent pas qu’une partie de soi est un bicot, une crouille, un melon, un raton, un arabe. Alors les autres se lâchent, se sentant en confiance. Certains autres déversent leur haine, leur méconnaissance, leur ignorance.

Les autres ne se gênent pas pour dévoiler le fond de leur pensée.

Pour survivre, dans ce milieu hostile j’ai caché une partie de moi, j’ai menti sur mes origines. La moitié de moi-même était entrée en clandestinité.

Angoisse à chaque rentrée scolaire, au moment de remplir les fiches de renseignements.

Angoisse pendant un an d’armée.

Angoisse, quant au cours de ma vie professionnelle, il a fallu remplir encore des fiches de renseignements.

Nom, prénom, date et lieu de naissance, prénom du père, nom et prénom de la mère.

De Rabia, je n’ai gardé que le R. Elle est devenue Régine. De Faïd, j’ai sacrifié le tréma.

En 1963, à Lyon, école primaire Marc Bloch. Rentré d’Algérie depuis 2 mois, il valait mieux que je me planque. Le Maître, monsieur Léger, visiblement, n’aimait pas les crouilles, ni les demi-crouilles.

Le jour de la rentrée, monsieur Léger m’a agrippé par le col, et m’a traîné dans le couloir et exhibé de classe en classe, en disant : « C’est ça qui vient d’Algérie ! »

Je n’en menais pas large. D’autant plus que pendant un an je n’avais pas été scolarisé. Mon école avait brûlé pendant la guerre.

Puis, monsieur Léger a installé la crouille, seule, au fond de la classe avec interdiction de goûter à la récréation.

En 1963, à Lyon, ce n’était pas facile d’être une crouille.

Onze ans plus tard, à l’armée, certains gradés se vantent de leurs mollets musclés acquis en crapahutant dans les Aurès. Comment dire à ces militaires que ma mère était algérienne, eux qui avaient combattu contre les révolutionnaires algériens. Il valait mieux fermer sa gueule.

Mentir encore, cacher l’identité de ma mère.

Un peu plus tard, j’ai rejoint le corps de la Police.

À cette époque, il y avait encore des anciens GMR.  Mais pas de crouilles.

Il fallait plus que jamais mentir, mentir, toujours mentir.

« T’es né en Algérie toi ? T’es pied noir ? Oui ! c’est ça ! »

Cacher une partie de moi. Sinon que me serait-il arrivé ? On ne peut pas expulser une moitié d’individu. Quoique les nazis remontaient jusqu’à la troisième génération, pour tuer du juif, des fractions de juif.

J’avais l’impression qu’il était trop tard pour tout avouer, cerné de racistes, je n’ai pas su m’y prendre.

J’ai souffert en silence de ce secret, et pourtant ma mère, je l’adorais.

Oh ! Comme je comprends les minorités qui se taisent, se terrent, se cachent, changent d’identité.

En 1943 en France il valait mieux ne pas montrer sa judaïté. Vingt ans plus tard, il était préférable de cacher ses origines crouilles.

À qui en parler, quand autour de soi, il y a beaucoup de tueurs de crouilles ?

« La plage est interdite aux chiens, il faut aussi l’interdire aux arabes. » me dit la vielle dame.

« Avec les melons, il faut le lance-flamme. » déclare le chauffeur de taxi.

« D’où vient cet avion rempli de troncs de figuiers ? » demande un voyageur.

« Les arabes, c’est le cancer de la France. » dit encore un employé municipal.

Des violences gratuites et des humiliations, au cours de ma carrière, sur des personnes de même origine que ma mère, oui j’en ai vues…

Depuis, bien sûr, le recrutement de la Police s’est diversifié, et c’est tant mieux, mais pendant trop longtemps, la moitié de moi fut clandestine.

Crouille à moitié, je le suis.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que je ne voulais pas mettre mon entourage mal à l’aise, le confronter à son racisme, et peut être même le trahir en disant la vérité.

Il aurait fallu le dire dès le début : « attention les gars ma mère est arabe ! »  Après, c’est trop tard.

Mes équipiers se lâchaient, croyant qu’il n’y avait pas de bicots dans la brigade.

Comment auraient-ils pu douter de moi ? Michel, pas gris, pas noir, mangeant de tout.

Le parfait infiltré.

Une crouille infiltrée chez les crouillophobes.

Pendant cinquante ans, cette semi-clandestinité a duré. Elle est devenue invivable. Marre de me planquer. Il fallait en parler. Mais à qui ?

À quel.le Autre ?

 

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