Ni la marche, ni la respiration, ni l’état civil ne disent que nous sommes vraiment des humains. Notre humanité n’est pas donnée, elle est face aux habitudes, renoncements, mensonges, une conquête de chaque seconde encore plus contre soi -même que contre les autres. La violence commence, là où personne ne juge utile de prendre la parole de s’adresser à l’autre. L’extrême violence est négation de l’autre, de sa capacité à penser, rêver comme à être blessé. Refuser de donner à l’autre des moyens d’existence décents est une honte, le nier en tant que personne apte à imaginer est simplement indigne. Le mépris tue plus sûrement, plus lentement  que les armes à feu, il est refus de reconnaitre la personne, refus de l’échange, d’une vraie conversation, refus de l’intelligence, de la sensibilité, refus de l’humanité vécue comme solidarité, porosité entre les êtres, refus de ce qui nourrit l’esprit, l’élève et lui permet de partager.

Si la culture existe, si l’art, la littérature existent c’est autant pour que nous tombions ensemble que pour se relever ensemble, en beauté, en toute lucidité. Ainsi nous pouvons douter, imaginer prendre conscience que nous ne sommes pas vraiment seuls et que demain reste à inventer ensemble.

Partager ce qui nous fait grandir, semblables aux plantes que l’on cultive avec amour, est la raison d’être des artistes, des écrivains. Ainsi Nina Bouraoui invitée d’Augustin Trapenard   dans Boomerang sur France Inter le Jeudi 13 Décembre.

Augustin Trapenart le sait et il le dit fort bien » la parole de l’artiste est plus forte que celle de l’expert, du journaliste, du politique parce qu’elle tremble, parce qu’elle est hésitante, trébuchante, anarchique, parce qu’elle n’est pas sûre  d’elle- même, toujours sur le point de vriller, vaciller, qu’elle préfère le point d’interrogation souvent au point final…. »

FB

De quoi voulez vous parler?  extraits

 

Nina Bouraoui

« Je veux parler des évènements qui brutalisent la France. Je veux parler de la violence qui est le symptôme d’une maladie. C’est la fièvre du corps la violence.

Je veux parler de cette crise que je compare à une crise amoureuse, mais du silence qui attise cette crise. Je veux parler de cet axe permanent du haut vers le bas, des villes vers la campagne, des dirigeants vers les dirigés. Je veux parler de la misère économique qui entraine une misère amoureuse, de cette contagion. Je veux raconter mes déplacements avec mon livre au coeur de cette France qui souffre. Je veux dire comment l’amour a circulé, alors que j’évoquais l’homosexualité, la guerre d’Algérie. Je veux parler de ma seule arme, la douceur, je veux dire pourquoi il est si important d’aller vers les autres, de raconter, de transmettre, que la politique peut aussi passer par la littérature, la poésie. Je veux dire comment et pourquoi, les écrivains ont un rôle à jouer dans cette crise et pourquoi il faut protéger les artistes…

… Je trouve très troublant et très angoissant d’assister à la violence du monde, de façon passive. Elle nous contamine forcement.

Cette violence, je la compare à un symptôme, symptôme d’une pathologie, il faudrait avant de traiter le symptôme, savoir de quoi notre pays est malade. Il a été attaqué par ce que je nomme extérieur, à l’intérieur, c’est à dire par les attentats. Depuis 2015, nous avons en permanence la conscience de notre finitude, menacés par des personnes qui ne sont ni nos frères ni nos soeurs.

Aujourd’hui la violence est interne, elle vient de l’intime, ce sont nos frères et nos soeurs qui sont dans la rue. Alors je ne parle pas des casseurs évidemment, mais je parle peut -être de cette violence économique et de cette solitude qui va déclencher une autre violence. C’est ça que j’aimerais comprendre, parce que c’est comme une crise amoureuse. On a beaucoup parlé du silence du président, de l’attente et cette violence  être dehors, c’est dire réponds moi, désires moi, aimes moi à nouveau.

Le silence de ceux que l’on appelle ceux d’en haut, c’est ça qui est terrible, cet axe haut/bas, ville/ campagne, la grande ville/ la petite ville, les dirigeants/ les dirigés. On parle souvent de verticalité opposée à l’horizontalité. Moi je ne crois pas à cela. Je crois en la mixité, aller vers l’autre, aller au rendez-vous, c’est ce qui s’est produit à une infime échelle. `

Les artistes ont un rôle à jouer. Je n’écris pas des livres pour plaire, ce sont un peu des oursins que l’on tient dans la main, mes livres même s’ils sont enrobés de douceur   …

C’est mon côté oriental, mais je parle de sujets qui peuvent fâcher qui peuvent parfois choquer……

La douceur c’est la plus grande, la plus jolie des armes, celle qui fait entamer une conversation, celle qui donne langage. Quand je fais des conférences à Nancy, Arcachon , Strasbourg, Manosque, les personnes qui sont là ne sont pas forcément dans la même identité amoureuse que moi, ils n’ont pas forcement comme moi été impactés par la guerre d’Algérie, c’est peut être aussi des français qui rentrent d’Algérie et qui ont le coeur en miettes. A Manosque des pieds noirs m’ont pris dans les bras et m’ont dit Nina tu es notre soeur, nous sommes tous des algériens et des français algériens……

La douceur est une arme politique. A la brutalité répondons par la douceur, ce n’est pas benêt, ce n’est pas idiot mais je crois qu’on l’a perdu depuis tant de temps cette douceur…. …..

L’écriture, la littérature m’a sauvé, j’étais en proie à la violence. J’ai été une enfant étrange, une adolescente très tourmentée et j’ai vécu ma jeunesse en courant dans la marge, c’est une école de la violence, mais je ne l’ai jamais été avec les autres, seulement avec moi même, j’étais peut- être trop exigeante. Soudain le langage m’a appris la douceur. Je ne pensais pas que j’étais une militante, mais aujourd’hui je veux bien l’être. Je veux la transmettre cette douceur, parce que écrire, c’est instruire les autres, raconter, dire je suis différente, mais finalement tu es comme moi.

L’écrivain a un rôle à jouer, parce que, vous l’avez dit sa parole est trébuchante ,hésitante, mais elle est au coeur de l’humain. L’écrivain est un humaniste, il n’a aucune paroi avec le monde. En tout cas pour moi c’est ainsi, je peux pleurer pour un rien, en fait je pleure beaucoup et je pleure vraiment Je suis  la soeur et le frère des autres….

J’ai grandi dans un pays complexe l’Algérie, après la guerre d’indépendance, même si les années 7O étaient assez lumineuses, je voyais se préparer la violence, comme aujourd’hui je la vois se préparer. C’est quelque chose qui fait partie de mon expérience de petite fille, puis d’adolescente et maintenant de femme adulte. Je crois qu’un écrivain a les yeux bien plus grands ouverts que les autres, parce qu’il a du temps pour regarder le monde et écrire c’est restituer le monde ou restituer sa beauté perdue. Je crois qu’il faut protéger les artistes. Perdre un artiste c’est perdre du sens. L’artiste donne du sens au monde. Les dictatures ont chassé tous les artistes. L’art c’est la liberté……      …… »

 

 

 

Voir sur ce même blog la critique du dernier livre de Nina Bouraoui

« Tous les hommes ont naturellement raison – Editions Jean Claude Lattès

 

 

 

 

 

 

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