Cela fait trois ans que notre blog met Marseille à la une. A chaque fois nous disons notre effroi, notre colère face au mépris dont témoignent les classes dirigeantes vis à vis des classes populaires. A  chaque fois nous tenons à mettre en avant le courage,l’inventivité, la beauté de ceux qui sont méprisés, pire abandonnés. A preuve La rue d’Aubagne. La dénonciation de cette trahison est salutaire. Elle ne peut cependant avoir sa raison d’être qu’accompagnée de tendresse,d’amitié pour ceux qui subissent une si grande injustice.FB

Le témoignage de Louise Chennevière paru dans « lundi matin » le 8 Novembre 2018

 

Leurs villes contre les nôtres

À propos du mur de la Plaine et de l’effondrement de trois immeubles à Marseille

« Le hasard cédera devant la précision, le programme succèdera à l’improvisation »

Le Corbusier, La charte d’Athènes

C’est une ville que je ne connais pas bien encore, mais où je traîne souvent et que j’aime. Je l’aime certainement pour les mêmes raisons que tous ceux que j’y rencontre, qui l’habitent, de toujours ou de passage, l’aiment, et je ne vais pas énumérer les poncifs, les clichés. Elle me semble vivre un peu plus que les autres villes, c’est tout. Sûrement parce qu’elle porte encore en elle de un peu de ce chaos, de ce bouillonnement, de cette vie imprécise, imprévue, cauchemar des hygiénistes, moralistes, planificateurs de tous temps. Sûrement parce qu’elle me semble être ce qu’une ville devrait être et permettre la dérive. La dérive, c’est de ça que sont faites mes journées ici, à sillonner en long en large, sans plans, sans chercher à savoir où je suis, les rues inconnues, monter ces artères escarpées, longer d’immenses boulevards déserts, passer sous des ponts, d’immenses tours d’habitations, des coins délaissés du réel, redescendre par des rues calmes, quelques vêtements aux fenêtres, tomber sur des avenues animées, foule pressée, boutiques mondialisées et échoppes de fortune, tomber sur la mer, au bout d’une perspective, le corps vanné. Laisser filer le temps. Mes nuits aussi, dans la fumée des cigarettes et le brouillard un peu hystérique, un peu fou, dans lequel me plonge le pastis, dès la nuit tombée. La nuit tombe tôt désormais, c’est l’hiver aussi dans cette ville que je n’avais connue que sous un soleil tapageur, vacancier, et c’est une bonne raison pour intensifier nos beuveries : plus tôt, plus vite. Dans cette ivresse joyeuse, dans ces discussions exaltées, je glane des prénoms, des histoires, des visages, les perd, les recroise plus tard, quelques heures après, quelques verres plus tard, et ce sont déjà des amitiés. Comme si de toute évidence, être ici, à cet endroit, faisait déjà de nous des amis, par un accord tacite de complicité. Un certain rapport à la vie. Les mêmes ennemis aussi. Et que toute véritable amitié est peut-être d’abord cela, le pressentiment, même informulé, d’un ennemi commun. Et si ce sont les ennemis qui font les amis, alors ils sont en train de nous faire, pour de bon, ils sont en train de tisser des liens, de lier des existences qui ne se seraient peut-être jamais liées, rien que croisées, sans y prêter attention.

Ils grimpent sur un des pansdu mur en béton et passent la corde autour. La nuit est tombée depuis longtemps déjà, il fait un peu froid, vous vous êtes réunis pour un concert et les tams-tams battent la cadence, il faut faire vite et attention, bloquer la route, les sourires et les regards circulent, il faut remonter les écharpes sur les visages, relever les capuches, agir ensemble coordonner les mouvements, les efforts de dizaines de corps, étrangers, amis, agrégés là par cet unique désir, cette tension, dans cet instant ci : faire tomber le mur. Tirer sur la corde. Le pan du mur tombe. Un autre encore. Cassé le mur. Le mistral souffle fort sur la plaine. Et le rythme des coups qui se mêle à celui de la musique. Comme un vieux refrain repris de loin en loin, depuis toujours. Et sur les visages le sentiment d’un victoire. Et nous savons pourtant l’immense précarité de cette victoire, nous savons qu’elle n’existe pas en dehors de cet instant qui la voit surgir, qu’elle n’a pas la pérennité du béton, qu’il faudra toujours la reprendre, la rejouer, qu’elle ne sera victoire qu’à être toujours recommencée. Nous savons qu’il faudra recommencer. Les gyrophares sur les murs. Ranger le matos, se disperser rapidement mais calmement, se perdre, se recroiser, la gorge, les yeux qui piquent, cette bonne vieille odeur de printemps en plein hiver, s’arrêter boire une bière avec un type à l’angle d’une rue, l’entendre répéter à plusieurs reprises ce soir on a gagné contre la fatalité, et sourire.

Le lendemain matin, la tête un peu lourde, le ciel gris. Je descends la Canebière, plus bas, deux immeubles viennent de s’effondrer, et c’est pas le mistral qui les a fait tomber, c’est juste la précarité, l’insalubrité, la pourriture du temps dans ces lieux où des gens vivent pourtant. Cordons de sécurité, flics, pompiers, une montagne de gravats, des poutres, des bouts de portes, des volets, et dessous, ensevelis, broyés, respirant encore peut-être, des corps, des vies, brisées. Des cadavres. Dans les rues alentours au milieu des boucheries halal, des épiciers, des primeurs, déjà quelques boutiques branchées, plantes vertes, néons, carrelages blancs, devantures soignées, clientèle apprêtée, souriante. Le quartier fait depuis longtemps l’objet d’une politique de requalification, restructuration, mots techniques, vagues, imprécis, qui ne veulent rien dire d’autre que : chasser ceux qui y vivent. Bientôt bien sûr vider les immeubles insalubres, question sécurité, déplacer habitants.
Politique de grand remplacement, nettoyage, faire place nette. Partout dans la ville fleurissent les grands projets, les réaménagements, tout un rêve de planification qui viendrait redresser comme par miracle une « population indécise », tout à la fois « bouillon de culture et des révoltes », comme l’écrivait Le Corbusier dans La charte d’Athènes, véritable manifeste de l’urbanisme planificateur et totalitaire. Organiser une ville c’est toujours chercher à régir la vie qui s’y vit, à y assigner chaque chose, chaque individu à sa juste place, à déjouer l’imprévisible. Et ce bon vieux Corbu d’écrire « La ville prendra le caractère d’une entreprise étudiée à l’avance et soumise à la rigueur d’un plan général. De sages prévisions auront esquissées son futur, décrit son caractère, prévu l’ampleur de ses développements et limité à l’avance leur excès ». Permettre à ce futur dont on ne veut pas d’advenir, voilà le rôle de ces grands projets qui tiennent en horreur tout ce que l’on chérit, le hasard, l’improvisation, la rencontre. Je ne sais pas combien de temps je suis restée, sidérée, devant ces ruines, songeant aux morts ou demi-morts qui se débattaient encore sous les monceaux de débris. Je remonte vers la plaine. Tout est calme. Je fais le tour du mur, un tag, Haute-trahison. Mais qu’ont-ils trahis ? Y eût-il jamais un accord entre eux et nous ? Les quatre murs tombés se dressent à nouveau, comme si de rien n’était. Recommencer.

Louise Chennevière

 

 

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