En hommage à Marceline Loridan  Ivans

décédée le 18 Septembre 2018 cet article paru le 25 Février 2015.

Le sourire de cette militante de la vie nous manquera autant que son courage, sa fidélité, son engagement

 

imagesNous étions un certain nombre à penser qu’avant la mort nous étions vivants et qu’après nous ne l’étions plus. Après la lecture du livre de Marceline Loridan « Et tu n’es pas revenu »je sais que l’on peut être cliniquement vivant mais mort à l’intérieur, sans souvenirs, sans émotions, sans repères, sans espoir qu’il en soit autrement. Elle avait 15 ans. Elle a été internée au camp de Birkenau, son papa chéri « Shloïme » tout à côté à Auschwitz. Un jour, il lui a écrit et par miracle le message lui est parvenu. Que disait-il ? Elle ne sait plus. Sans doute lui enjoignait-il de ne pas désespérer, sans doute … elle se souvient seulement du début «  ma chère petite fille » et de la signature « Shloïme » Un autre jour, au cours de la promenade, les détenus d’un camp ont croisé ceux de l’autre. Au mépris de représailles certaines, elle s’est précipitée dans ses bras. Une seconde,peut être deux, valent bien d’être battue sauvagement. Lucide le père de Marceline lui avait dit «  Toi tu reviendras peut être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas » Elle est effectivement revenue et pas lui. Mais à travers le récit on imagine tout ce qui d’elle est resté dans le camp. Ce qu’elle décrit est une véritable glaciation de l’être, une détérioration en abime des organes, de la peau du regard.

Marceline Loridan n’a rien d’une victime, jamais elle ne s’apitoie sur elle même. En fait elle ne pense qu’à lui, ne regrette que lui. Elle a l’audace d’écrire « Je t’aimais tellement que j’étais heureuse d’être déportée avec toi    »

Est-ce ainsi que l’on aime un père ? Est-ce scandaleux d’aimer sans mesure, d’aimer à en mourir quand autour de soi c’est le genre humain que l’on assassine ?

Sûrement pas. Face à la barbarie, on ne donnera jamais assez d’amour ou plutôt, s’il y a quelque chose à apprendre au fond du précipice, c’est qu’en toutes circonstances on ne chérira jamais assez les siens. Marceline ou sans doute son fantôme est revenue des camps. Personne n’était alors en mesure d’entendre ce que les passagers de l’enfer avaient à dire. Pourquoi elle est-elle revenue plutôt que lui ? Sa famille avait plus besoin de lui que d’elle. Mais cette presque mort n’est heureusement pas tout à fait définitive. Certes à plusieurs reprises, elle a tenté d’en finir. La mort n’a pas voulu d’elle. Alors très lentement, elle reprendra pied parmi les vivants. Avec son deuxième mari Joris Ivens, elle se battra avec la dernière énergie pour faire triompher la cause des opprimés de la planète, en particulier celle du peuple chinois. Ils avaient besoin de cette flamme, de cette lumière qui fait que l’on donne toute son énergie aux autres parce il apparaît que c’est le seul moyen de faire quelque chose pour soi. Evidement on risque de se tromper et comme beaucoup d’autres militants sincères, authentiques, ils se sont nourri d’illusions. Mais ceux qui ont toujours raison ne prennent pas de risque. Eux ont pris le risque d’être vivants. Il a fallu attendre plus de soixante dix ans avant qu’elle puisse raconter cette histoire. Aujourd’hui le désir d’être avec lui reste toujours aussi fort. Le livre devient alors une sorte de passeur. En prenant la plume Marceline continue la conversation. Ces parties du corps qui ont connu la glaciation respirent mieux. Sauf que cette publication s’inscrit dans un contexte où la montée des intolérances : racisme, antisémitisme , terrorisme , dislocation des sociétés et des états devient très alarmante.

A la fin de son livre Marceline Loridan pose la question à une proche « maintenant que la vie se termine tu penses que l’on a bien fait de revenir des camps » L’amie répond négativement. Marceline elle laisse la porte ouverte. Encore une fois, nous lecteurs, sommes coauteurs de l’ouvrage, acteurs responsables de nos vies. La fatalité n’existe pas. Le gouffre est là. Ce n’est pas seulement le sort des juifs, des arabes qui est en cause, mais le sort de l’humanité. Moins que jamais nous sommes à l’abri de la barbarie.

Prenons en acte. Déjà pour que Marceline puisse jusqu’à la fin arborer son merveilleux sourire. Ensuite pour faire un bras d’honneur à tous ceux qui pensent que l’histoire est un éternel recommencement.

 

François Bernheim

 

Marceline Loridan-Ivens

Et tu n’es pas revenu

Editions Grasset

(1) Répartie d’un personnage du film «  Welcome in Vienna »

 

 

 

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