« Le fils de l’Inde » a été imprimé à Lonrai en Normandie.

Son dépôt légal a été enregistré en Mars 2018 sous le n°139745 pour le compte des éditions du Seuil. Au delà de ces informations basiques, on ne peut que s’interroger.

L’auteure présumée de ce « roman » serait Sylvie Crossman, sa narratrice Sarah Crossman. S’agit -il d’un feuilleton familial? Tout ou presque porterait à le croire. Jaklin la tante de la narratrice est une Crossman ainsi que son grand père. Seul le major Michael Biddulph (1871/ 1920 ) officier assumant l’ordre colonial anglais en Inde à la tête du 1er Royal Dragoons, est un personnage étranger à la famille. Frédérick, homme sensible à poésie comme à la justice est son ordonnance.

Sur le lit de mort de Jacklin, la narratrice a promis à cette dernière qu’elle ferait sur la vie de l’aïeul, les recherches autorisant la transmission de l’odyssée Crossman.

Sylvie Crossman multiplie les signes nous amenant à penser que nous pénétrons dans une saga familiale quelque peu »old fashion » mais non dénuée de ce charme que l’ordre ancien déploie à travers un cérémonial aussi brillant que désuet. Ce faisant, ne cherche-t-elle pas à nous égarer? En témoigne ces mots de Sarah « Jaklin, tout ce dont tu rêvais était vrai. Tout, même ce qui n’a pas existé »

Entre les lignes l’auteure nous suggère que le réel ne peut exister sans être irrigué par un imaginaire puissant. Voilà donc un roman qui pour notre plus grand plaisir s’amuse à brouiller les pistes. Comment rendre justice au passé, comment vouloir le transmettre aux générations nouvelles sans l’inventer? Mais ici la fiction est d’autant plus forte que son point de départ s’ancre dans la réalité d’une saga familiale. Ainsi après avoir imposé « la marque Crossman », Sylvie, comme dans tout roman réussi, peut s’effacer derrière l’histoire qu’elle raconte.

Avec un naturel confondant, le livre déploie plusieurs niveaux de lecture. Sur le devant de la scène, l’odyssée familiale dont Frédérick est le héros courageux et malheureux.  » Toute sa vie Frédérick Crossman s’est battu contre l’instinct de déférence et de hiérarchie de société britannique »

En position centrale, un propos aussi sidérant qu’inédit sur la colonisation anglaise. Ce ne sont pas les personnages qui le portent mais leur corps. »Le fils de l’Inde » est aussi l’histoire de l’infection coloniale. Ce virus de la soumission et de l’humiliation tend à paralyser tout indigène qui le subit, mais ici force est de constater qu’il pourrit également la caste des blancs. Jacklin avant de mourir se vide de sa substance. Le major, lui ne peut plus rien avaler et meurt de « stupeur mélancolique ». Quant à Frédérick, il subit le supplice du fouet, réservé aux indigènes, avant de finir étouffé par le chlore absorbé sur le champ de bataille allemand. On a ainsi, hors de tout discours idéologique, une compréhension charnelle et putride des ravages de la colonisation.

Sombre propos? oui. Pessimisme irréversible? sûrement  pas. Celui ou celle qui a le pouvoir de dire, a le pouvoir de changer le cours des choses. La pire des tragédies est celle qui avance masquée. Celui ou celle qui dit, dévoile l’horreur et nous met en position de réagir. Ce n’est pas un hasard si le grand poète indien Rabindranah Tagore fait ici une apparition quasi magique « Qui peut retenir la vie?

Les étoiles le prétendent: elles  le demandent au ciel,

Y invitent les mondes nouveaux, la lumière des aubes nouvelles… » (1)

Au contrat traditionnel de la transmission de la connaissance s’ajoute un pacte sacré.

Chaque mot écrit n’a de sens que s’il révèle la poésie du monde, car comme le dit Célestine la mère de Jaklin  » Le soleil est le meilleur désinfectant »

Voilà une écriture qui avec bonheur nous affirme que l’esthétique est déjà un parti pris politique. Raconter des histoires est en soi un engagement.

 

François Bernheim

 

Le fils de l’inde de Sylvie Crossman

éditions du Seuil

 

 

(1) Rabindranah Tagore. extrait du poème  « Shah Jahan »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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