Lettre ouverte d’un « chien battu » à Jacques Julliard

Monsieur Jacques Julliard

Voilà un an et demi, dans l’un des éditos nuancés dont vous avez le don, vous vous dressiez « Contre le parti collabo » (titre de l’éditorial de Marianne du 2 septembre 2016) : c’est sous cette appellation que vous aviez choisi de fustiger celles et ceux qui refusent les amalgames entre terrorisme et islam.

Pour être honnête, j’ai quelques points communs avec eux. « Agnostique convaincu » (pour reprendre votre expression), je respecte les croyant.e.s tout en me méfiant des croyances mais refuse de clouer au pilori l’une d’entre elles au prétexte que son « triomphe » serait la cause de tous nos maux. Intellectuel, ou cherchant à l’être (serait-ce une faiblesse, une erreur, à vous lire ?), je pense qu’il faut tenter d’aller à la racine des choses et j’estime qu’on peut effectivement trouver dans « le passé colonial de la France », mais aussi dans l’oubli qui entoure les épisodes les plus douloureux de la guerre d’Algérie ou dans les rapports néo-colonialistes actuels, quelques racines à la « radicalisation » d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration.

Dans le portrait que vous faites des « collabos », il y a tout de même certains traits où je ne me reconnais pas du tout. Ainsi, vous parlez de « ces matamores de la révolte en chambre, de ces insoumis de Quartier latin, de ces hors-la-loi de plateaux télé »… Rassurez-vous : journaliste depuis plus de 40 ans, je sais que rien ne vaut l’enquête de terrain et qu’il faut, par exemple, si l’on veut parler avec justesse de l’islam et des jeunes des quartiers, s’y intéresser, les rencontrer, les faire parler, les écouter… C’est pourquoi je vis dans un quartier populaire (à vous lire, je suppose que vous avez fait le même choix et vous en félicite !), j’ai monté voilà près de dix ans une formation gratuite au journalisme pour les jeunes des cités et mène aujourd’hui des ateliers d’« éducation aux médias » dans de nombreuses banlieues d’Île-de-France. Rien à voir, j’espère, avec la « lâcheté » des « collabos » que vous dénonciez dans votre édito ?

Monsieur Jacques Julliard.

Une phrase avait retenu mon attention dans cet édito de septembre 2016 : « Au pays de Georges Sand et de Simone de Beauvoir, c’est le machisme et la réduction de la femme à l’état de propriété privée qui l’emportent ». A lire ce passage, j’aurais volontiers pensé que nous partagions, vous et moi, le même souci : lutter pour que la montée en force de l’intégrisme religieux ne s’accompagne pas d’un brutal retour en arrière dans la longue marche – si tortueuse, si difficile, si contrecarrée – vers l’égalité entre les femmes et les hommes.

Et c’est vrai qu’il y a du pain sur la planche. C’est pour cela que je passe tant d’heures chaque semaine, dans les établissements scolaires ou les centres sociaux des quartiers populaires, pour tenter de démonter avec ces jeunes les « stéréotypes de genre ». Et les jeunes femmes-jeunes filles que j’y rencontre sont magnifiques, vous savez : qu’elles soient blondes ou noires, foulardées ou les cheveux au vent, croyantes ou athées, étudiantes ou chômeuses, je les vois intelligentes et combattives dans leur volonté d’échapper à cette domination séculaire.

Et les jeunes garçons ? Beaucoup d’ados, sans doute un peu paumés face à cette évolution des rôles, tentent de se raccrocher à des croyances stupides et se murent derrière un déni total de la réalité : l’autre jour, l’un d’eux me soutenait qu’il y avait bien plus d’hommes victimes de harcèlement sexuel de la part des femmes que l’inverse. Rassurez-vous : il s’est vite attiré les rires du reste de l’atelier !

A lire votre édito de septembre 2016, je vous aurais bien invité à venir avec moi convaincre ces jeunes garçons de tourner le dos au « machisme et à la réduction de la femme à l’état de propriété privée ». Nous aurions pu faire du bon boulot ensemble, non ? Du travail concret, sur le terrain, plutôt que de se contenter comme tant d’autres de pérorer dans les beaux quartiers et sur les plateaux télé que vous semblez détester comme moi… Hélas, depuis, je suis tombé sur un autre de vos éditos, publié dans Marianne du 19 janvier 2018… et je dois vous dire que le doute m’a saisi.

Voilà ce qu’on peut lire dans cet édito, le vôtre, monsieur Jacques Julliard : « Il fallait bien que fût opposé un holà à tous les fantasmes castrateurs d’un certain féminisme qui finit par se dissoudre dans la haine des hommes. (…) Que les hommes en soient réduits à se raccrocher au manifeste des 100, signé exclusivement par des femmes, en dit long sur la situation de chiens battus où les voilà réduits ! » L’ensemble de ce numéro de Marianne n’est pas en reste : alors que sa « une » titre « Libérons la parole des hommes », un dossier d’une dizaine de pages est émaillé d’une titraille dont voici quelques florilèges : « Tous se voient sommés sans ménagement de retenir leurs gestes, leurs mots, leurs regards même pour rire ! », « Cloué au pilori », « On est mis à l’index au moindre petit fait », « Ambiance hystérisante », « C’est liberticide »…

Alors je vous pose la question, monsieur Jacques Julliard : si je vous invitais aujourd’hui dans les ateliers que je mène en banlieue, iriez-vous jusqu’à encourager ces jeunes garçons un peu paumés à se révolter contre la situation de « chiens battus où les voilà réduits », à se battre contre « les fantasmes castrateurs » et la « haine des hommes » dont ils seraient victimes de la part de leurs amies, de leurs copines, de leurs sœurs, de leurs mères ?

Entendons-nous bien : vous avez tout à fait le droit de préférer le « manifeste des 100 » (dont Catherine Deneuve) à la réponse que leur ont faite une trentaine de féministes (dont Caroline de Haas). Je suis d’un autre point de vue que le vôtre, mais cela fait partie du débat d’opinion, nécessaire à la vitalité démocratique. L’enjeu est ailleurs : nous sommes, vous et moi, journalistes. Nous faisons donc profession des mots, et savons que ceux-ci ont un sens précis, un poids, un impact sur les représentations du monde que nous contribuons à bâtir de notre plume.

Alors je vous pose la question : quel est le rapport au réel dans la représentation du monde qui sous-tend votre édito ? Car où voyez-vous ces hommes qui seraient soudainement interdits de parole ? Personnellement, je n’ai pas ressenti de « haine des hommes » dans la campagne #metoo, je n’ai pas l’impression d’être un « chien battu », « cloué au pilori » ou « mis à l’index », je me sens libre de regarder des femmes ou de leur parler sans craindre la castration (même symbolique). Et je connais des dizaines, sinon des centaines d’hommes, qui le vivent comme moi !

Oui : où est la réalité dans tout cela ? Parfois, il convient de revenir aux faits, donc aux chiffres. Face au môme qui prétendait que les hommes étaient les principales victimes du harcèlement sexuel, j’ai sorti l’enquête réalisée en 2015 par l’Ifop à la demande du Défenseur des droits : une femme sur cinq a déjà été victime de harcèlement sexuel au travail alors que les hommes y échappent presque totalement. J’ai aussi évoqué cette autre enquête : les femmes représentent 96 % des 65 000 viols et tentatives de viols estimés chaque année.

Alors pour vous ? Pour Marianne ? Quels chiffres choisir pour contrecarrer les mots, vos mots ? À vrai dire, je n’ai que l’embarras du choix. Celui-ci, par exemple : en France, parmi les 1 000 personnalités les plus médiatisées en 2017, 169 seulement étaient des femmes (selon l’Observatoire annuel de la parité dans la presse), score en recul depuis plusieurs années. Ou bien cet autre, émanant du CSA : 17 % des « experts » sollicités par les médias sont des femmes. Ou encore celui-là, émanant encore du CSA en 2013 : le « temps de parole pour les femmes dans les magazines de plateau » ne représente que 30 % du temps de parole total. Où est le bâillonnement des hommes dans tout cela ?

Bien sûr, dans l’atelier où j’intervenais, le jeune garçon a commencé par mettre en doute les chiffres que j’apportais. Je ne pense pas que vous feriez de même ? Mais peut-être, tout simplement, la réalité que vous observez n’est-elle pas la même que la mienne ? Alors racontez-moi… Dites-moi les situations concrètes où vous voyez aujourd’hui des hommes privés de toute parole et réduits à l’état de « chiens battus »… A défaut de tels faits, de telles preuves, je serais enclin à penser que vous ne faites que répéter une manœuvre éprouvée depuis des siècles par les dominants et leurs complices : à chaque fois que les opprimé.e.s commencent à desserrer leurs chaînes, tenter de faire croire que ce sont eux/elles qui sont devenu.e.s les oppresseur.e.s. Et cela dans le seul but de perpétuer l’oppression et la domination dont ils/elles sont victimes.

Veuillez croire, monsieur Jacques Julliard, à mes sentiments confraternels, et néanmoins sincères : c’est-à-dire oscillant entre la consternation, la tristesse et la colère…

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