Daraya, petite ville proche de Damas.

Daraya, bombardée, pilonnée, gazée, affamée depuis 2012.

Motif, ses habitants ne sont pas d’accord avec le régime.

Ils ne sont pas d’accord, ce sont donc des terroristes méprisables, pas des révolutionnaires.

Maisons éventrées, immeubles en ruine. Qui, ici, pourrait avoir l’idée de partir à la chasse aux livres enfouis sous les gravats ?

Qui ? une bande de jeunes. Ils veulent faire revivre la bibliothèque de la ville. Un lieu où l’on se retrouve, soi, les autres et le sens de toute chose.

Ces jeunes sont –ils de grands lecteurs, des rats de bibliothèque ?

Pas du tout Ahmad 23 ans, a priori ne se sent pas concerné « pour lui les livres ont le goût du mensonge et de la propagande »

Pourtant la chasse commence, petit à petit ils se prennent au jeu…toujours sous les bombes, le napalm, le gaz sarin.

Ils n’avaient peut être pas jusqu’à présent envie de lire, mais sous le déluge de bombes, lire devient urgent. Ils n’ont plus rien à manger mais en attendant mieux, ils ont de quoi nourrir leur humanité. En une semaine ils en ont récolté 6000 livres, un mois plus tard 15000. Chaque livre recueilli leur permet de prendre leurs distances avec la bête sauvage que le régime de Bassar el Assad voudraient qu’ils soient.

«  A quoi bon sauver des livres quand on n’arrive pas à sauver des vie »

La question essentielle est là. Mais, la mort n’a pas qu’un seul visage .

Soit elle élimine purement et simplement la vie. Soit de façon plus insidieuse, plus perverse mais tout aussi cruelle, elle prend la vie des individus, des peuples entre se tenailles et l’étouffe à petit feu, mais en préservant les apparences. …

Comble du raffinement, on peut comme ici en Syrie combiner les deux modes opératoires. Disqualifier l’adversaire, de fait considéré comme un ennemi, en attendant de l’éliminer physiquement. Et c’est à cet endroit précis que les livres deviennent une arme. Une arme contre le mépris, l’absurdité pour ne pas dire la bêtise. Les livres ne sont pas seulement un réservoir de connaissances, ils apportent une des choses les plus précieuses au monde : la légitimité, le droit d’être soi, de se révolter, de rester debout dans les situations les plus périlleuses. Les livres apportent le droit à l’intelligence. Ironie fondamentale de l’histoire, cet apport, prise de conscience essentielle, intervient dans un contexte de dévastation tragique. Preuve que tant qu’il reste une once de vie, il faut la défendre becs et ongles. Préserver la vérité dans ce contexte est une tache noble qui permet en retour de sourire, rire, de se rassembler entre amis, une tache qui fait que l’on va vivre, certes dans les plus grandes difficultés, mais bien au delà de la survie.

L’empathie pour ces combattants de l’auteure Delphine Minoui, grand reporter au Figaro, spécialiste du Moyen –Orient, n’a d’égale que la distance respectueuse qu’elle maintient vis à vis d’eux. En faisant son métier de reporter, elle préserve l’authenticité de leur démarche. Cette modestie ajoutée à son talent en fait une véritable écrivaine. Sans jamais prétendre à plus que de dire ce qui est, elle nous ouvre un chemin de réflexion essentiel.

Perdre sa dignité ne serait-il pas plus grave que de perdre la vie ?

Rien ne serait jamais totalement perdu tant qu’un individu, un groupe refuse de considérer comme fatale une situation, aussi désespérée qu’elle soit. Dans une telle hypothèse se soumettre c’est mourir deux fois.

Ici, en France, en Europe, nous sommes loin de vivre une telle tragédie, Pourtant combien de nos concitoyens sont –ils privés de cet accès à la connaissance qui seule permet d’avancer et de rester debout ?

Combien ? sans doute des millions. Faudrait-il faire face à une situation d’urgence aussi horrible que celle que vivent les syriens pour espérer se rassembler contre ce qui n’est pas apparemment une machine à tuer, mais à étouffer ?

Les livres, la connaissance sont des armes redoutables susceptibles de nous aider à résister à la bêtise d’un ordre inique. Encore faudrait-il trouver les clés permettant de résister à une terreur idéologique qui jamais n’apparaît en plein jour comme une arme de destruction.

Avec les passeurs de livres de Daraya, nous sommes en situation de rendre un hommage vibrant à des femmes et des hommes de courage, mais aussi de nous gratter un peu plus fort l’occiput et au delà, pour tenter, solidairement avec d’autres humains, de faire avancer la vie.

François Bernheim

Delphine Minoui

Les passeurs de livres de Daraya

éditions du Seuil

 

 

 

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