A l’ombre des jeunes filles déflorées

 

Pardonnez moi, j’écris sous le coup de l’urgence, au risque de massacrer un chef-d’œuvre. Je viens d’apprendre la mort de Jean D’Ormesson et il est clair pour moi que d’ici quelques minutes, vous allez vous précipiter en librairie pour acheter les œuvres complètes de l’écrivain, élevées au Panthéon de la littérature dans la somptueuse bibliothèque de la Pléiade.

Stop.

Jean D’o, il faut le lui reconnaître cette qualité exquise, ne manquait pas d’humour. Alors si vous voulez vraiment lui rendre hommage, précipitez vous chez votre libraire favori pour acheter «  Le goût des jeunes filles » de l’écrivain haïtien, exilé au Canada, Dany Laferrière. Edité en collection de poche chez Zulma. Pour moins de 10 € vous aurez droit à une magistrale leçon d’histoire, écrite au scalpel affuté par les rires et les larmes d’un peuple dévasté.

Dans une ile cadenassée par les riches et les tontons macoutes de la famille Duvalier, dictateurs de père en fils, sévit une bande de luronnes dont la plus vieille a 18 ans. Marie Michelle issue de la famille la plus riche du cercle doré, est aussi la plus lucide « … on avait échafaudé ce système à la fois simple et répressif basé sur trois choses fondamentales : la richesse familiale, l’exploitation du peuple et la corruption de la classe politique au pouvoir….. je n’acceptais pas de ne pas savoir pourquoi dans ce pays, un petit groupe est si riche pendant que la grande majorité crève de faim. Qu’est-ce qui légitime à ce point ces gens parfumés du fameux cercle doré ? »

Dans la bande, Marie Michèle est une exception, certes, elle est capable de parler aussi de sexe mais pas que, alors que ses amies n’ont pratiquement que ce sujet à la bouche. Choupette est la plus crue, elle n’hésite pas à prendre un restaurateur par les couilles.

«  je mangerai bien un homme » »

«  Tu n’as jamais envisagé Steph de te faire enculer, comme ça tu serais toujours vierge pour ton futur mari » Ici même la nuit est a des fesses. Quant à celles des danseuses de meringué, n’en parlons pas, elles prouvent seulement que Dieu n’est pas pur fantasme.

Ces adolescentes pourraient être sorties d’un livre d’une Françoise Sagan qui aurait vécu quelques années à Haïti. Elles en ont la l’intelligence, l’élégance et la pudeur. Certes elles mentent et se disputent à qui mieux, mieux, mais leurs mensonges comme le souligne Marie – Michèle sonnent vrai, contrairement aux banalités proférées par des bourgeoises dominantes aussi fausses que bêtes.

Dire que ces adolescentes sont libres n’est pas cependant adéquat. Dans les faits, comme le peuple haïtien elles sont pieds et poings liés et c’est leur refus, leur résistance qui doivent être salués. Ici le sexe est le langage de l’insoumission, de la bravade, de la provocation. Ces jeunes filles parlent en permanence de sexe, certaines peuvent être amoureuses de leurs amies, mais les hommes dont elles parlent tant, font ici très pale figure. Ils sont veules, lâches, bourreaux et ignares. (Le livre a été écrit plus de 10 ans avant l’affaire Harvey Weinstein) Le seul qui soit cultivé et lucide «  papa » leur chauffeur et mascotte, pratique le suicide par l’alcool. Voilà un roman où Eros est aussi absent que le sexe est omni présent. Ces jeunes filles sont de véritables héroïnes, elles sont drôles aussi joyeuses que tristes dans une société qu’elles vomissent avec courage et une dignité dégagée de toute convention. On le sait maintenant la cruauté des bourreaux n’a pas de limite. Enfants, adolescents, adultes, vieillards, ils ne font aucune discrimination.

Ici le rire est un poignard que l’on retourne contre l’oppresseur, un espace conquis de haute lutte contre la bêtise sertie d’or. Grand merci à Choupette, Marie-Erna, Marie-Flore, Marie Michèle, Miki, Pascaline, complices forcenées du désir de vivre.

 

François Bernheim

 

Le goût des jeunes filles

de Dany Laferrière

Editions Zulma

 

 

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