As tu quelque chose à toi ?

Quelque chose qui te permette de te valoriser aux yeux de tes proches et du monde ?

Si tu n’as pas un titre de propriété inscrit sur un territoire où vivent les gens bien, si tu n’es pas médecin, avocat, trader, actionnaire, politicien tu es quoi ?

« Un pas grand chose », un moins que rien baignant en toutes saisons dans sa médiocrité. Tes amis, si tu en as encore, te ressemblent. Vous êtes une bande de médiocres, donc infréquentables.

Ixe, Poto, Habib, Romain, Lahuiss, Untel, Meskine, Sucré, ces adolescents là n’ont que des surnoms. Ils sont les complices de Jonas le narrateur qui émerge quand il le peut de son nuage de fumée. Comment pourrait-on les nommer eux qui ne sont ni des fils de bourges ni des cailleras des cités, ils ne vivent qu’entre eux, entre la ville la campagne, entre la banlieue et l’échec soi disant assumé, puisque pour eux « réussir c’est trahir »

Leur territoire n’existe que parce qu’il est borné par d’autres territoires clairement identifiés. Il fument, fument, jouent aux cartes, boivent, s’insultent, tentent parfois de sortir mais reviennent toujours au même point, là où personne d’autre qu’eux n’a envie d’aller, parce qu’on s’y fait trop chier. Jonas aurait pu devenir boxeur, il est assez doué pour cela, sauf qu’il lui manque la hargne, l’appétit, la sauvagerie qui viennent à bout de l’adversité. De temps à autre Jonas broute Wanda qui aime beaucoup ça. Certes il bande, certes il sait faire mais pour elle il n’est qu’une bouche. A croire que Wanda n’existe que dans ses fantasmes.

 

Ils passent leur temps à tuer le temps. Mais le temps est insubmersible. La seule chose qui pourrait leur appartenir qui pourrait leur permettre d’exister c’est de posséder une langue. De fait situés dans l’insituable entre machin, chose et truc muche, ils ne peuvent pas avoir une langue à eux… sauf événement miraculeux à une époque où l’on accorde plus de crédit aux catastrophes qu’aux miracles.

Cet événement miraculeux n’est pas un mirage mais une fiction, une entreprise imaginaire et donc bien réelle. Son auteur : David Lopez.

Galérant entre les langues des uns et des autres, celles des lettrés, des sociologues, des mecs de banlieue, des rappeurs, des bien pensants qui vomissent la banlieue , il ne peut, entre le marteau et l’enclume, qu’échouer. Il n’y a aucun doute là dessus….sauf qu’il réussit. Jonas et ses potes ne se font pas chier, ils s’amusent à se faire chier. En clair ils seront extra lucides, dupes de rien, capables de rire de leurs désarrois, de leurs échecs. Leur impossibilité de vivre devient la clé d’une aventure où le désespoir, la médiocrité d’une existence sont transcendés par l’amitié, la bienveillance, la complicité et le rire. David Lopez invente une langue carrefour qui est rythme, musique, poésie de ceux qui n’ont rien, sauf une aptitude inouïe à le reconnaître et à en faire leur drapeau.

Face aux atermoiements, aux cache-misère de ceux qui croient que l’on peut encore faire semblant, eux sous la plume d’un de leurs, osent avouer qu’ils sont nus, qu’ils ne sont rien parce que reconnus par personne en dehors de leurs potes. Ils pourraient être les Pieds Nickelés, la bande de Bicot infiltrée par les Marx Brothers .Wanda pourrait être une héroïne de Crumb. Ils sont des invisibles, des innommables. Sous la plume de David Lopez, ils se propulsent à l’avant garde d’une humanité dépouillée de ses attributs glorieux et autres colifichets dérisoires.

Ainsi sont grands ceux qui ne possèdent rien et le revendiquent sans jamais cesser de s’aimer et d’en rire.

Celui qui a réussit à dire ou plutôt à écrire cette béance n’a de fait réussi que parce jamais il n’a trahi. Certains se contentent de dresser des tombaux, David Lopez par la force authentique de son écriture invente au delà de la littérature, une possibilité d’un avenir solidaire, hors de toutes illusions. Non seulement il a réussi à capter l’attention de ceux qui lisent et qui ont toute légitimité à le faire mais il a aussi tendu un miroir à ses potes. A cet endroit là ils peuvent se reconnaître, exister et pourquoi pas amorcer un dialogue avec tous ceux qui n’ont pas la chance ou la capacité d’être rien avec élégance. Danser devant l’abime est beaucoup plus drôle que de pleurer dans les cimetières ou les palaces. Fief fait exploser les conventions, les chasses gardées sans ajouter la moindre violence à la violence ambiante. Fief, au risque de la vie, toute nue évidemment.

 

François Bernheim

 

Fief de David Lopez

Editions du Seuil

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