Qui est aujourd’hui capable de dire le Monde ?

Ce monde qui vous glisse entre les doigts, entre les neurones, les affects.

Beaucoup d’experts, sociologues, ethnologues psychologues, podologues s’y sont essayé… en vain. A croire que le monde est devenu un théâtre d’ombres.

« Climats de France » Le troisième roman de Marie Richeux n’aborde de front aucune de ces questions et pourtant il les traite toutes.

Nourrie de sciences humaines l’auteure est capable d’oublier tout ce qu’elle sait pour regarder, écouter la vie dans ce qu’elle a de plus simple dans l’épaisseur de sa chair.

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Marie, la narratrice (qui n’est pas Marie Richeux), Malek le chauffeur de taxis ne sont pas moins importants, moins denses que Jacques ou Fernand. Même si Jacques est Jacques Chevallier le maire d’Alger avant l’indépendance, au service de tous ses concitoyens et Fernand, Fernand Pouillon, l’architecte qui a promis de bâtir des palais pour les plus démunis et qui a tenu parole à Alger comme ailleurs.

Deux cités créent l’espace du livre la » Cité heureuse » de

Meudon -la- Forêt où la narratrice, Marie a habité «  avec Alexis, Emmanuelle, Naouel, Sonia, Inès, Brice, Akli, Karim, Nadia, Mickael » et  « Climat de France » la cité bâtie sur les hauteurs d’Alger. …….

Une émotion intense, une sorte de fulgurance saisit Marie quand elle découvre cette dernière. Elle plante ainsi la première pierre d’un édifice mental, d’un voyage entre les pays les villes mais surtout entre les êtres vivants. « Je voudrais raconter ça. Ces immeubles où j’ai grandi. Ce que c’est que vivre sur le même palier que quelqu’un ; je voudrais raconter comment l’Algérie s’est soudainement rappelée à moi. Comment son histoire a coulé sous la mienne, une nappe. Comment d’une vie sans lien entre les rives on passe à un tissu cousu serré ».

Quand on a l’occasion de se rencontrer, quand il est permis de vivre ensemble, ce qui est premier c’est de se connaitre, d’écouter l’autre.

Marie Richeux donne à chacun la densité qui est la sienne. Un être humain, c’est d’abord un être humain avant d’être un arabe, un musulman ou autre chose…

Le talent fait que cette écoute devient une écriture. Ici L’auteure

n’est pas dieu, ce sont ses personnages, humbles ou connus, qui font l’histoire à égalité. Et c’est dans ce sens qu’elle répond avec bonheur aux questions qu’elle ne pose pas, mais qui la concernent au premier chef. Ainsi se dévoile tant la construction imaginaire de la réalité que l’idéologie de ceux qui préfèrent que les pauvres, les « immigrés » soient condamnés à vivre séparés des autres dans des prisons à ciel ouvert.

Autre paradoxe de ce livre qui délibérément casse la chronologie des évènements pour privilégier le ressenti de chacun, il traite de la guerre, de sa violence mais se déroule dans un calme extraordinaire. Les chapitres courts, rythmés sont agencés comme des fusées aussi libres qu’enracinées dans une réalité jamais coupée de son imaginaire. Cette construction pourrait paraître savante. Elle est aussi simple que limpide, parce qu’à l’écoute de la complexité du réel.

Germaine Tillion que Marie Richeux admire et cite avait l’ambition de tenir toutes les cordes du réel en même temps. A l’évidence son exigence est aussi celle de l’auteure. Si on n’accepte pas cette séparation mortifère entre les humains pourquoi refuser qu’une vision critique et sensible puissent cohabiter ? « la cité se tient au croisement de la violence, de la résistance et de l’espoir de fraternité »

Sans doute une nouvelle génération d’auteurs est-elle en train de naitre sous nos yeux, pour elle la complexité du réel ne conduirait nullement à baisser les bras mais plutôt à tenir compte des forces en présence pour avancer. Ainsi nait un espoir « plus politique que la politique » un espoir qui ne peut avoir qu’un visage humain fait de chair et de poésie.

 

François Bernheim

 

Marie Richeux

«  Climats de France »

Sabine Wespieser éditeur

 

 

 

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