Interview de Marie Richeux

par François Bernheim

 

 – Est-ce possible d’identifier ce qui a été à la source de votre livre ?

 

Marie Richeux

Ce livre « Climats de France » a été nourri de lectures qui ont une vision du social comme d’une structure plus grande, au delà du seul individu. Je pense aux écrits politiques de Jacques Chevallier, aux écrits politiques et historiques de Germaine Tillion, aux mémoires de Fernand Pouillon, à ses textes sur l’architecture et aux écrits de tous ceux qui portent un regard sur la société dans laquelle ils s’inscrivent. Ce qui fait que ce regard plus large se ressent dans mon écriture. Je crois que c’est difficile d’abandonner la volonté de refaire le monde… très difficile de l’abandonner.

On évolue sans cesse dans un monde qui semble perpétuellement demander à ce qu’on le refasse. J’ai du mal à abandonner cet espoir. En même temps je suis lucide sur le fait qu’on ne le refait pas. Il est trop grand pour qu’on le refasse entièrement.

Je pense que travailler sur l’échange d’individu à individu est une condition sine qua non pour commencer à repenser les relations entre les humains et par voie de conséquence et jeu de domino, le monde en entier.

 

Est-ce possible d’être aux deux pôles à la fois ?

 

C’est quelque chose que j’ai voulu tenir tout au long du livre. Je cite Germaine Tillion. Essayer de tenir toutes les cordes en même temps : son amour pour la justice, son amour pour la France, ce qu’elle a reconnu d’elle dans la souffrance du peuple Algérien, sa connaissance de l’histoire…elle veut tout le temps et le plus possible penser le réel dans ce qu’il a de plus complexe. Je ne pense pas qu’il soit possible d’être simultanément aux deux pôles, mais plutôt d’être à un endroit en ayant la conscience que les deux pôles existent. On ne peut être partout en même temps, ce serait renoncer à choisir.

 

Dans votre roman la place donnée à l’Algérie va bien au delà de l’admiration que vous avez pour l’architecte Fernand Pouillon ?

 

La narratrice se fait tout le temps rattraper par la violence de la guerre d’Algérie, dans la rue comme dans ses échanges avec Malek, dans les textes qu’elle lit. Elle monte dans un taxi, le chauffeur est le fils d’un homme qui a fait la guerre d’Algérie. C’est avec les gens que l’on vit, pas avec l’histoire.

L’histoire on la lit, elle nous structure, elle passe à travers nous, elle dicte des décisions, mais l’histoire ce sont les humains qui l’écrivent.

 

«Est-ce important que  Climats de France » soit un roman ?

 

Je tiens beaucoup au fait que ce soit un roman, c’est un espace fictionnel déjà parce que la question de la temporalité n’est pas travaillée dans sa linéarité. Les humains habitent plusieurs époques à la fois. La pluralité des époques traverse les êtres en même temps que les êtres les traversent. L’espace fictionnel c’est aussi un espace de liberté. Le contrat que l’on passe avec la vérité n’est pas le même dans un roman que dans un essai ou un reportage. Dans le livre un étudiant américain interviewe Jacques Chevallier, ce personnage n’a jamais existé, mais il permet à Jacques Chevallier de s’ouvrir et de prendre la parole. Je donne mon prénom à la narratrice, c’est pour dire mon engagement dans cet acte. Ainsi cette narratrice j’ai la liberté de la plonger dans un état autre que la vie que l’on vit tous les jours. C’est important d’avoir une distance, un décollement, ça permet aussi d’avoir un livre très calme. Je voulais vraiment qu’il soit calme.
Qu’est-ce qui vous amène à penser que l’on peut vivre très bien avec la guerre ?

Des discussions avec les gens. Ils racontent ce qu’ils ont fait, ils ont été au restaurant, sont tombés amoureux, ils ont eu des enfants… jusqu’à l’écriture de ce livre, je voyais la guerre comme une espèce de trou béant.

Pendant la guerre vous faites des pâtes, du riz. Les hommes continuent à vivre. Cela m’a appris que la frontière entre la guerre et la paix est plus difficile à tracer que l’on ne croit. Quand on se promène dans la rue, que l’on est attentif aux visages, on voit dans les yeux des gens ce qu’il reste de la guerre.

 

le discours que l’on tient est –il lié à la position que l’on occupe ?

 

Je me demande tout le temps à partir d’où je pense, dans quel confort ou inconfort de pensée je me trouve. j’essaie en permanence d’avoir conscience de mes biais de regard, cela ne veut pas dire que je les élimine.

J’essaie toujours de me rappeler de quoi je suis faite et c’est à partir de là que je pose un regard. C’est quelque chose qui affleure dans la relation entre la narratrice Marie et le vieil homme Malek. A un moment elle se rend compte quelle l’écoute avec des attentes. Il y a des choses qu’elle ne comprend pas, parce qu’elle est arrivée avec des pré- requis imaginaires.

 

Notre humanité serait-elle aujourd’hui en perdition ?

…. Je me méfie des grandes généralités. Je pense qu’il y a un certain nombre de forces à l’œuvre, économiques, décisionnelles qui ont intérêt à ce que le visage humain disparaisse, à ne pas s’embarrasser de la complexité, fragilité, puissance d’un individu. En même temps je suis contre l’idée de dire que l’on traverse une époque qui ne serait que cela. Je crois vraiment qu’il y a des forces agissantes qui luttent contre cela. Il y a plein de personnes, plein d’enfants pour qui le visage humain n’est pas du tout en train de disparaître.

Toutes ces forces là sont peut être moins à l’œuvre, moins rassemblées, moins puissantes, moins visibles.

Dans cette bagarre Fernand Pouillon et Jacques Chevallier représentent des figures de personnes qui lâchent le moins possible sur leurs convictions, ils essaient de faire avec le réel pour que leur action puisse voir le jour.

Jacques Chevallier continue d’agir au nom de la France, du gouvernement français sur une terre où aussi au nom de la France on assassine. L’un comme l’autre continuent à agir malgré l’adversité. Ils continuent, ils ne cèdent pas à la polarisation d’un camp ou de l’autre.

Concernant l’acte de bâtir, il y a des endroits qui sont construits sans la moindre considération pour les vies humaines qui vont s’y dérouler.

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Qu’apporte votre expérience de la radio à votre écriture ?

 

Comment ça s’articule ? Très certainement par l’écoute. Il y a certainement dans l’écriture quelque chose qui transparait de ça. Qu’est-ce que l’on entend des autres, qu’est-ce que l’on se donne la peine d’entendre ?

Un vieil homme qui dit à Marie que ce qu’il y a de plus beau, c’est la clarté. Moi, dans l’écriture j’essaie d’entendre ça, comme si mon écriture était là pour dire que j’ai bien entendu, j’essaie de dire mon attention aux sons, à la lumière.

 

Des écrivains qui vous ont aidé à vous construire ?

 

J’ai envie de donner des noms et en même temps de dire qu’ils ne m’ont pas plus aidé que d’autres gens. J’ai une très grande admiration pour William Faulkner, c’est quelqu’un qui a aidé à affuter le regard et l’écoute, quelqu’un comme l’homme qui a inspiré le personnage de Malek .

 

Y a-t-il une filiation entre vos trois livres ?

Du deuxième au troisième oui. Aussi étrange que cela puisse paraître l’écriture d’ « Achille »(1) prépare Climats de France.

 

Climat de France , nom de la cité au dessus d’Alger est écrit au singulier. Dans votre titre vous avez mis Climats au pluriel, pourquoi ?

 

Tous ces courts chapitres, c’est une façon de rendre des températures, des lumières, des atmosphères, des manières dont on se sent dans le monde, des manières où mes personnages ou moi se sentent en France, de France, avec l’histoire de France, ou ce que l’on dit des français. ce sont des climats de France . Cela va à l’encontre d’affirmations postulant que les français sont ceci, cela… La France aujourd’hui, c’est ça !

 

Les écrivains, contrairement aux journalistes, ont le privilège de dire le réel dans son imaginaire. C’est très important pour vous ?

 

C’est très précieux pour moi de pouvoir le faire. Très précieux de pouvoir me plonger dans le réel tel qu’il existe dans l’imaginaire d’autres auteurs, c’est puissant d’avoir accès à la manière dont un cerveau se représente le réel entre deux pages.

 

Cette attention au vivant est-elle partagée autour de vous ?

 

J’ai l’impression de n’être entourée que par des gens qui ont cette attention. Si tous les gens que j’aime sont comme cela, cela veut dire qu’il y en a plein ailleurs.

 

 

(1) « Achille » de Marie Richeux – Sabine Wespieser éditeur – 2015

 

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