Confidence à mille voix 

Un article de Kenza Séfrioui

 

 Dans ce kaléidoscope d’histoires, François Beaune touche un aspect « brut et essentiel » de la Méditerranée : l’art de raconter.

 

Pour Homère, elle avait « un sourire innombrable ». Pour François Beaune, la Méditerranée a mille et un visages, comme autant de masques, de personnalités, de tons, que révèlent mille et une voix. C’est à la recherche du bruissement incessant de toutes ces facettes qu’est parti l’auteur d’Un homme louche et d’Un ange noir (Verticales). Pendant deux ans, de décembre 2011 à avril 2013, l’écrivain français a sillonné la France, l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, la Grèce, la Turquie, le Liban, la Palestine, Israël et l’Egypte, à la recherche d’hommes et de femmes, de tous âges, de toutes conditions, parlant toutes les langues, et qui voudraient bien lui raconter une histoire vraie. Une drôle, une grave, une étrange, une bien racontée, une grossièrement esquissée, une qui tombe à plat, une qui s’arrête abruptement, une qui pourrait sortir d’un roman, une qui a été dans le journal. Des histoires qu’on s’est passé et repassé, réappropriées, y ajoutant qui son grain de sel, qui son argot, qui sa sagesse. Des histoires intimes, ou de guerre, d’amour, de mort, de joie, d’arnaque… Des histoires à une voix, à deux voix, à mille voix… Résultat : « un poème épique, l’épopée ordinaire des méditerranéens », du berceau au tombeau, classées chronologiquement, par tranche d’âge.

Pour ce projet, présenté dans le cadre de Marseille capitale européenne de la culture en 2013, François Beaune s’est inspiré de l’appel de Paul Auster aux auditeurs d’une radio américaine, leur demandant une histoire vraie qu’il lirait : « Ces histoires doivent être vraies, doivent être brèves, mais il n’y a aucune restriction quant aux sujets ou au style. Ce qui m’intéresse le plus, c’est des histoires non conformes à ce que nous attendons de l’existence, des anecdotes révélatrices des forces mystérieuses et ignorées qui agissent dans nos vies, dans nos histoires de famille, dans nos esprits et nos corps, dans nos âmes. En d’autres termes, des histoires aux allures de fiction ». L’idée étant de recueillir, dans la nasse, les petites pépites qui ressemblent « à ce que l’on pourrait appeler Littérature », ce petit « quelque chose de brut et d’essentiel ». Pour François Beaune, est histoire vraie toute histoire à laquelle croit celui ou celle qui la raconte : des histoires tirées de l’Histoire, des histoires de jnoun, même des spams, art consommé de « raconter des histoires vraies incroyables » auxquelles une personne sur un million peut croire. « Pour moi, me dit Yacine, les plus belles histoires vraies ce sont les rêves ».

 

Histoires sans auteur

 

Dans cette collecte, François Beaune gomme le rôle de l’écrivain : « J’ai enlevé les peut-être ». Il s’efface en tant qu’inventeur d’histoires, campant des héros et des intrigues, car « les héros n’existent pas ». Et de phagocyter ces histoires, de s’en approprier la moelle : « Mes pensées sont des phrases qui cherchent quelqu’un capable de les dire, des voix dans mon vide intérieur, des apparitions qui attendent qu’un corps veuille bien se les traîner un moment, les chausser à ma place. […] Les voix de ce livre ne sont ni des pensées, ni des spectres. Elles n’ont pas besoin de moi, elles ont déjà leurs personnages ». Pour conclure : « Ceux qui parlent dans ce livre sont moi ». Cette attitude singulière s’inscrit dans le prolongement de sa quête sur les masques, sur ce qu’on découvre au delà d’une façade. Ici, l’accumulation crée un camouflage, et dans la multiplicité des récits se tapit la confidence. L’histoire personnelle, lovée dans les méandres du dit collectif, pointe son nez par petites touches. Les histoires de la Méditerranée, un prétexte à faire son autobiographie ? Pourquoi pas, mais ce qui ressort de ce livre, c’est une sincère fascination pour les histoires et un vrai amour des gens. La lune dans le puits est la première étape d’un projet plus vaste : une base de données alimentée collectivement en histoires (www.histoiresvraies.net), une bibliothèque de sujets aux écrivains, aux cinéastes, ou tout simplement aux curieux qui ont envie de renouer avec les trois sources de la culture méditerranéenne : le calcul, la méditation, et le plaisir. Dont celui de raconter et d’entendre des histoires…

Kenza Sefrioui

 

La lune dans le puits

François Beaune

Verticales, 512 p., 260 DH

 

Dans le texte

Au fond, la vérité…

« Leonardo Sciascia écrit que la vérité est au fond d’un puits. Vous regardez dans un puits : vous y voyez le soleil ou la lune, mais si vous vous jetez dans le puits il n’y a plus ni soleil ni lune ; il y a la vérité.

Ce qui m’intéresse, dans ces histoires vraies, ce n’est pas la vérité nue mais le soleil ou la lune qui se reflète sur l’eau éteinte au fond du puits. Il s’agit d’abord de raconter l’histoire, d’écouter.

Leonardo a raison : la vérité est au fond d’un puits. Faisons bien attention à la laisser où elle est, tout au fond, pour son bien.

Car la belle invisible, dans le fond, nage libre. Elle sort du puits quand elle veut, brandissant un miroir, pour nous aveugler ou nous rendre lucides. Le reste du temps elle se fait oublier. Quand le monde en surface devient irrespirable, on se jette pour mourir et renaître auprès d’elle. »

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