Kenza Séfroui est éditrice, journaliste et écrivaine. Elle vit à Casablanca, à quelques encablures de Paris

 

 

Être éditeur indépendant, ou ne pas être

 

Les Éditions de La Différence ont été placées le 20 juin denier en liquidation judiciaire. Retour sur une expérience éditoriale qui a fait la part belle aux auteurs marocains.

 

« Que la colère vous garde », écrivait il y a peu Colette Lambrichs, directrice des Éditions de La Différence, aux abonnés de sa newsletter, où elle s’inquiétait des difficultés à rendre audible, face à une culture de masse, des démarches artistiques plus exigeantes. Indépendance, exigence, c’est bien ce qui résume ce projet éditorial qui depuis 1976 a fait entendre des voix singulières, où la poésie et l’art avaient la part belle. Rue Ramponeau, à Belleville, on poussait la porte et on se trouvait face à un amas de boules grises, une installation de Jean-Luc Parant, avant d’accéder à une grande pièce lumineuse aux murs tapissés de livres, au milieu de laquelle trônait un escalier en colimaçon menant à d’autres bureaux et bibliothèques. Les Éditions de La Différence ont été créées en 1976 à Paris par un petit groupe d’intellectuels en résistance et très sensibles aux diverses expressions artistiques. Le poète lisboète Joaquim Vital (1948-2010) avait connu à seize ans les prisons de Salazar et s’était exilé en Belgique avant de s’installer en France. Colette Lambrichs, sa compagne, née à Bruxelles, est elle aussi romancière et nouvelliste, avec une œuvre saluée pour sa concision incisive. Accompagnant leurs premiers pas dans l’édition, le philosophe et critique d’art Marcel Paquet, et Patrick Waldberg, poète et historien d’art. À la disparition de Joaquim Vital, Claude Mineraud, auteur d’un tonitruant essai sur Un terrorisme planétaire, le capitalisme financier (2011) avait repris la présidence et restructuré la maison.

 

Une ouverture au monde arabe

 

Dans ce catalogue de près de 2 000 titres, rassemblant les signatures de 960 auteurs et 350 artistes, La Différence avait accueilli les œuvres d’une dizaine d’auteurs marocains parmi les plumes les plus brillantes. Depuis Le Soleil se meurt, en 1992, Abdellatif Laâbi y a publié toute son œuvre poétique, ses lettres de prison, son théâtre, ses traductions, ses essais et ses recueils de chroniques. Dans un hommage à Joaquim Vital, il écrivait : « Ce qui nous unissait : un réflexe de l’ironie, sourire entendu d’abord, bien vite relayé par le rire franc, parfois homérique. À chacune de nos rencontres, nous nous trouvions ainsi en train de labourer, sans déplaisir, le champ des travers humains, des faux semblants, des prétentions intellectuelles, de la bêtise universelle des gouvernants. […] Ce qui nous unissait : la complicité de ceux qui ont guerroyé dans leur jeunesse contre les moulins à broyer la dignité, les rêves, la beauté, l’humain aspirant à sa pleine humanité. » Salim Jay évoque une amitié de quarante ans. C’est La Différence qui publie son premier roman, La semaine où Madame Simone eut cent ans, en 1979 ainsi que quatre autres titres, dont la réédition de son poignant Portrait du géniteur en poète officiel en 2008. Salim Jay aussi se souvient de la personnalité de Joaquim Vital : « Il avait la passion de la langue française et de sa langue maternelle et a fait connaître en France la littérature portugaise comme jamais personne n’y était parvenu. Le dernier exploit était la nouvelle édition du Livro do Dessassossego de Fernando Pessoa, dans la traduction de Marie-Hélène Piwnik qui devait paraître à la rentrée. » Il salue surtout leur audace : « Je n’ai jamais trouvé ailleurs la capacité de Colette et Joaquim à comprendre ce que je leur disais sur le caractère exceptionnel de l’œuvre de Leftah. En très peu de temps, ils ont republié l’ensemble de son œuvre, à raison de deux romans par an ! » Des Demoiselles de Numidie, repris en 2005 au Dernier combat du Captain Ni’mat en 2011, ce n’est pas moins de onze titres, nouvelles et romans, qui ont vu le jour et connu un grand succès d’estime. « Ils sont aussi allés voir Ahmed Bouanani dans sa tanière dans le sud, mais le projet n’a pas abouti, car il est mort et le manuscrit n’était pas encore au point », regrette Salim Jay. Le poète et romancier Zaghloul Morsy se souvient avec émotion de sa rencontre avec Colette Lambrichs qui avait retenu son roman, Ishmaël ou l’exil (2003) : « Ils m’ont dit : « Monsieur Morsy, vous avez écrit un petit chef-d’œuvre. » Je n’ai pas osé leur dire que c’était un grand chef-d’œuvre ! À l’époque, publier un roman d’un non français, c’était une aventure. Ils ont été très courageux. Colette croyait à ce qu’elle faisait. Ce n’était pas un truc de petite cuisine éditoriale parisienne. Il y avait plus qu’une sincérité : une vocation. » Mohamed Hmoudane lui aussi a publié l’essentiel de son œuvre poétique, Attentat (2003), Incandescence (2004), Blanche mécanique (2005), Parole prise, parole donnée (2007) ainsi que deux récits, French dream (2005) et Le ciel, Hassan II et maman France (2010). Rachida Madani, elle, a publié ses poèmes, Blessures au vent (2005) et son roman, L’histoire peut attendre (2006). La poésie de Abdallah Zrika y a été traduite en français, d’abord par Abdellatif Laâbi (Bougies noires, 1998) puis par Bernard Noël (Insecte de l’infini, 2007) – plusieurs traducteurs de la maison avaient obtenu de grands prix pour leur travaux. Jocelyne Laâbi y a publié son autobiographie (La liqueur d’aloès, 2005) et son roman Hérétiques (2013). Abdelkebir Khatibi était entré dans la collection Œuvres complètes (2007-2008), aux côtés de Abdellatif Laâbi mais aussi de Fernando Pessoa, Virgile, Homère, Dante, Henry James, Hölderlin… La chanteuse Sapho y a publié trois recueils de poèmes entremêlant les langues (Le livre des 14 semaines, 2004 ; Guerre, words y Plato, 2009 et Muleta, 2011). Enfin Tahar Ben Jelloun a fait une apparition dans un collectif dédié à Jean Genet, Les nègres au port de la lune (1988).

Abdellatif Laâbi énumère également l’engagement des Éditions de La Différence pour nombre d’écrivains maghrébins : la réédition d’une bonne partie des romans de l’Algérien Mohammed Dib et de l’intégralité de son œuvre poétique, l’édition d’œuvres de la poétesse tunisienne Amina Saïd et de l’écrivain algérien Habib Tengour, « sans oublier qu’il m’ont permis de faire connaître une des voix majeures de la poésie arabe contemporaine, le Syrien Mohamed al-Maghout », avec La joie n’est pas mon métier (1992). La poétesse franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata y a publié La compassion des pierres (2001). Enfin le poète et intellectuel syrien Adonis y a été traduit par Anne Wade Minkowski (Célébrations et Chronique des branches, 1991) et y a publié ses derniers essais (Printemps arabes : religion et révolution, traduit par Ali Ibrahim, 2014 ; Soufisme et surréalisme, traduit par Bénédicte Letellier, 2015).

 

Éloge de l’artisanat

 

« Il reste un catalogue remarquable », conclut Salim Jay. Les Éditions de La Différence ont donné à ces auteurs du Maghreb la possibilité d’être lus en France, aux côtés d’œuvres d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, de Chine, aux côtés des plus grandes plumes du XXème siècle : Gilles Deleuze, Malcolm Lowry, Michel Butor, Yves Bonnefoy, François Cheng, ou d’artistes comme Arman, Niki de Saint Phalle, César, Miro… Parmi ses plus brillantes réussites, la collection Orphée, qui a accueilli en poche plus de 200 livres de poésie bilingues du monde entier et de toutes les époques, du pantoum malais à Rilke et d’Adonis à Dante en passant par Omar Khayyam, Keats et Mallarmé. La collection, dirigée par le poète Claude Michel Cluny, avait reçu le prix Diderot-Universalis en 1991.

La mise en liquidation judiciaire des Éditions de La Différence après une année électorale qui a fortement mis à mal la trésorerie, met fin à ce travail de près d’un demi-siècle. Pour Salim Jay, « cela montre à quel point le sort de l’édition de qualité est menacé. » En cause, la surproduction et la concentration de l’effort médiatique et de distribution sur quelques titres. « Même la FNAC réduit les livres qu’elle propose. C’est le statut même de la littérature dans la société d’aujourd’hui qui est en cause. Les gens qui continuent à faire de l’édition aujourd’hui le font par passion, au risque de vendre leur chemise. » Colette Lambrichs déplore l’envahissement de l’univers du livre par une logique industrielle uniformisante et la dictature de l’immédiateté. Dans son Manifeste pour l’édition et la librairie indépendante (2011), elle écrivait : « Nous sommes convaincus que l’édition est un artisanat qui ne peut répondre à sa vocation essentielle – mettre à la disposition du public les œuvres d’écrivains nouveaux comme livrer une réflexion qui ne soit pas aux ordres – qu’à la condition d’être indépendante ». Joaquim Vital aussi assumait d’être un éditeur « à l’ancienne », car « l’éditeur est indépendant – ou alors il n’est pas éditeur. » À sa disparition, Abdellatif Laâbi écrivait : « Heureusement que toutes les mémoires ne sont pas courtes. »

 

Kenza Sefrioui

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