Il y eut Alexandrie et Tanger. Mais pour l’auteur des « Marins perdus », Jean Claude Izzo le monde, désormais, tourne autour de Marseille et de ses « classes dangereuses ». Article paru dans Télérama en 1998.
 » J’appartiens à la Méditerranée. Cette mer, je la vis, je la respire, je la rêve, je la pense d’un seul point de vue. Celui de Marseille. Cette ville où je suis né par le hasard des exils de mon père napolitain et de ma mère andalouse.
En revendiquant cette appartenance, j’entre – j’en ai conscience, et vous, vous avez le droit de le savoir – dans la catégorie des nouvelles « classes dangereuses », ainsi que nous définit un rapport important (important pour l’avenir de l’Europe) de la Banque mondiale (1). Nous sommes, dit ce rapport, nous les Méditerranéens, innombrables, indisciplinés, migrants bien sûr. Et puis aussi arbitraires, fanatiques, violents. Et aussi, évidemment, misérables.
Toujours dans ce rapport, la Banque mondiale suggère à l’Europe d’ériger entre le Nord et le Sud un limes moderne, comme un rappel de la frontière entre l’Empire romain et les Barbares. Demain, quand le siècle aura basculé du côté de Maastricht et que s’appliqueront les directives de la Banque mondiale, paraphrasant Erri De Luca, je pourrais alors commencer un roman par ces mots : Je suis d’un pays et d’une mer barbares. Oui, peut-être, malheureusement. Pourtant, debout sur la digue Sainte-Marie, face au large, et perdant mes yeux sur l’horizon des cargos en partance, je persiste dans mon point de vue. De Marseille, en Méditerranée. Il y eut Alexandrie, et Tanger. Marseille demeure. Seule aujourd’hui, unique donc. Et, tant bien que mal, debout encore. Dernière survivance des croisements des hommes et des cultures.
Et, quoi qu’il en soit, face aux fractures, aux éclatements, aux morcellements qui ont ponctué et ponctuent encore l’histoire de cette mer et de ses deux rives, je crois que le point de vue de Marseille est la seule réponse moderne à nos aspirations.
Ici, il faudrait relire L’Exil d’Hélène, d’Albert Camus. Comme un bréviaire : « On peut comprendre en ces lieux que, si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps, au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble, si la douleur pouvait jamais l’être. » C’était en 1948.
Cinquante ans après, je l’affirme, s’il y a un avenir à l’Europe, une beauté à l’avenir, il est dans ce qu’Edouard Glissant nomme la « créolité méditerranéenne ». Cet autre regard sur le monde. C’est là que tout se joue. Entre la vieille pensée, économique, séparatiste, ségrégationniste (de la Banque mondiale et des capitaux privés internationaux) et une nouvelle culture, diverse, métisse, où l’homme reste maître et de son temps et de son espace géographique et social.
J’appartiens à la Méditerranée, disais-je. Je tiens par la main mes deux rives. Et Orient et Occident. On me déchirera peut-être, mais l’Europe ne me fera jamais lâcher l’une pour l’autre. Parce que je revendique l’enseignement unique de cette mer : plus on s’enrichit de cultures, plus la pensée s’élargit, plus le monde s’ouvre à nous, et plus l’autre – l’autre méditerranéen, africain, asiatique et latino-américain – nous est proche. Frère humain.
C’est ainsi que je pense, comme le bâtard d’une histoire commencée ici, à Marseille, il y a deux mille six cents ans. « 

 

 

 

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