Interview de Vincent Atger ( Secrétaire général ) et Catherine Bérest ( bénévole )

du comité du Secours populaire de Boulogne Billancourt

par François Bernheim

 

Vincent Atger

– Le Secours populaire est une association décentralisée avec 1200 comités locaux et antennes. qui sont les échelons de base.

Un comité comme celui de Boulogne Billancourt est un regroupement de bénévoles qui pratiquent la solidarité. Nous accueillons tout le monde sans aucune discrimination et nous sommes indépendants hors de toute influence politique ou économique. Nous sommes actifs sur 2 communes Boulogne Billancourt et Issy les Moulineaux. Nous comptons 200 bénévoles dont une petite cinquantaine sont actifs dans nos permanences. Les autres font des actions ponctuelles. Nous sommes une association locale nous avons une autonomie juridique et nous devons également avoir une autonomie financière. Tous les deux ans nous renouvelons notre bureau avec un secrétaire général et un trésorier. Je consacre 20 à 30 h par semaine au Secours populaire. Certains bénévoles viennent ponctuellement pour des opérations, collectes alimentaires, paquets cadeaux recueil de fonds à la Fnac pour recueillir environ 20 000 euros. entre Novembre et janvier. On fait aussi des braderies. On alerte les bénévoles et ils répondent. Ils assurent aussi l’accueil et des permanences, afin de pouvoir assurer l’accompagnement des personnes que l’on reçoit. Avec le peu de moyens que l’on a, nous devons apporter de l’aide à 500 familles soit 1300 personnes, dont 10% sur Issy. Ils viennent soit spontanément soit ils sont envoyés par des services sociaux ou des associations, on les écoute, on essaie de les orienter. Vient en premier l’aide alimentaire. En 2016, on a assuré 72 tonnes de colis alimentaires et produits d’hygiène dont 66 T de produits alimentaires purs. C’est considérable mais si on répartit cette quantité sur 1300 têtes, on n’arrive pas à l’autonomie alimentaire. Un de kilo produits alimentaires compte pour 2 repas. 66 T correspondant à 132000 repas ne permettent pas à 1300 personnes de manger pendant 365 jours. Ce n’est qu’une aide. D’autres associations peuvent compléter. Boulogne est la plus grosse ville du département et ce n’est pas parce qu’il y a gentrification de la ville qu’il y a moins de personnes dans le besoin.

Catherine Bérest

– Il y a ici beaucoup de gens qui vivent dans de très mauvaises conditions dans du locatif privé. Il y a le secteur social mais surtout le secteur privé locatif. Il y a des familles entières qui vivent dans une chambre dans des villes aussi riches que Boulogne. Les gens sans logement sont baladés d’un hôtel à un autre. Le 115 (Samu social) donne ce qu’il a et les familles avec enfants sont souvent logées dans un parc hôtelier pendant quelques semaines. Les enfants sont baladés d’école en école. La précarité entraine une perte du lien social, il y a désocialisation. Nous on essaie de maintenir le lien, déjà par l’aide alimentaire et vestimentaire. On les aide en particulier dans leurs démarches administratives. Les gens ne connaissent pas leurs droits et tout ce qui doit être fait par Internet leur est inaccessible . Les services sociaux sont saturés, ils n’y arrivent pas.

– Nous cherchons également à offrir autre chose que de l’aide immédiate d’urgence.

On essaie de développer l’accès aux loisirs, à la culture, on organise régulièrement des sorties, zoos, bateaux mouche, assemblée nationale, places de théâtre, des jeux, la bergerie nationale, Disney, baptême de l’air, Versailles, on va au Stade de France, à la fête à Neuneu, on organise un thé gourmand, etc

– Les gens sont contents, cela les sort de leurs problèmes, ils peuvent discuter entre eux et avec les bénévoles, la relation prend une autre dimension que celle de l’aide.

Là on a le temps de passer de bons moments ensemble, c’est important. Ce sont les bénévoles qui proposent ces activités.

– L’activité principale en Janvier/ Février…c’est de se reposer de l’effort que l’on a fait en fin d’année ! De fin Novembre à Début Janvier on a mobilisé 200 bénévoles pour récolter de l’argent. Un peu plus de 20 000 euros. On continue à accompagner, accueillir, être à l’écoute. A Boulogne on est là 52 semaines par an . Pas de fermeture. Comme les autres associations ferment pendant les vacances scolaires, cela nous fait beaucoup de travail.

– je suis bénévole depuis 2009, quand je suis arrivé on avait 40 000€ de budget on en a 120 000€, on accueille donc beaucoup plus de personnes. Depuis 2 ans, c’est stable. La précarité est toujours là même dans une ville riche. Il y a un énorme problème au niveau du logement. Dans une telle ville le parc locatif reste à peu près stable, les loyers augmentent très fortement avec les relocations, les gens n’ont plus de quoi payer leur loyer. Le parc social de la mairie reste stable, la situation se dégrade. Nous participons à un dispositif inter-associatif.

Il a plusieurs cas de figures. A certains, on apporte de la solidarité depuis de nombreuses années, ils sont dans une situation précaire de longue durée. Pour eux on met en place des dispositifs d’accompagnement, c’est très difficile de faire face, il faut des bénévoles solides et en empathie. C’est très dur d’essayer d’aider des gens et de ne pas y parvenir. Il y a des gens qui sont en difficulté, ils s’en sortent et plus tard on les voit revenir. Ils ont trouvé un boulot et ils le perdent. Globalement la situation s’est aggravée. Les contraintes et difficultés sont énormes en particulier pour la scolarisation des enfants qui n’ont pas de titres de séjour. Ils sont en butte au rejet, certains depuis la rentrée de Septembre ne sont toujours pas scolarisés.

– A Boulogne la mairie a tendance à serrer la vis, est-ce les collaborateurs qui freinent ou bloquent ? La mairie nous donne 150m2 c’est trop petit pour nous qui sommes la plus grosse association de solidarité. Depuis 5 ans on réclame d’autres locaux. Nous sommes à Boulogne depuis 1966. On était alors dans un appartement à titre gracieux. On n’est pas victime d’ostracisme, ce que voudrait faire la Mairie, c’est optimiser le marché de la solidarité. Vous êtes un certain nombre d’associations à faire à peu près la même chose, nous on aimerait bien que vous optimisiez votre action en fusionnant. Il n’est pas normal que des enfants aillent à 3 arbres de Noël différents, un seul cadeau suffirait ! A Issy les Moulineaux qui pourrait fusionner avec Boulogne, on considère que les associations sont un prestataire de service pour le compte de la mairie. Ainsi elle peut, si on n’est pas dans sa ligne, supprimer sa subvention. Nous on tient à notre indépendance. On accueille qui en a besoin avec ou sans papier. Par l’intermédiaire d’autres associations on apporte de plus en plus de l’aide aux migrants. On n’est pas structuré pour l’accueil direct. On apporte une aide essentiellement vestimentaire. Jusqu’à présent nous ne leur avons pas apporté d’aide alimentaire. En 2016, cent vingt migrants sont arrivés à Boulogne et c’est la préfecture qui a pris en charge leur alimentation. Ce sont les préfets qui prennent les décisions d’accueil. Les maires sont en retrait. Notre première source de financement, ce sont les initiatives des bénévoles. Le deuxième ce sont les dons. 20% de gros donateurs, 80% de petits, plus quelques mécènes. On a énormément de gens qui nous apportent des vêtements, on écarte les 2/3. Il estiment que l’on peut donner à d’autres ce qu’eux n’oseraient plus porter. Trier, classer est un travail fastidieux.

– On essaie surtout de récolter de l’argent, Internet commence à avoir un rôle non négligeable. Les dons par SMS vont finir par se développer. Notre communication sur le don est relativement ancienne. Tout cela demande une très forte implication des bénévoles. Nous sommes une structure de base composée de bénévoles. Derrière nous il y a une structure nationale forte avec des gens qui ont une expertise dans tous ces domaines. Nous on ne fait pas de marketing, on ne fait pas de recherche de don.

– Il y a un double problème, 1/les gens qui sont dans une situation difficile à un moment où à un autre finissent par culpabiliser. 2/ dans certains endroits la pauvreté fait tache. Ici à Boulogne, il n’y a pas de signalétique nous concernant. Cela ne vient pas de nous, ils préfèrent faire une signalétique sur le Club de bridge plutôt que sur le SPF. On n’a pas droit non plus à avoir des poubelles identifiées. On ne veut pas nous voir. Les Resto du cœur ont obtenu un local bd jean Jaurès, il y a eu une pétition immédiate, animée par les commerçants et les résidents refusant de voir dans la rue ce type de population qui est dans une situation d’angoisse et de stress en permanence.

– Des exemples concrets… une femme qui perd son emploi pour cause de burn out. Elle n’est sans doute déclarée et ne connaît pas ses droits, elle ne peut plus payer son loyer dans son logement social, l’électricité est coupée, la CAF ne paie plus sa quote part…. il n’y pas de solution. C’est loin d’être un exemple isolé. D’autres pas déclarées à qui on retire abusivement un montant, en disant : c’est pour régulariser ta situation. Si elles n’acceptent pas elles perdent leur travail. A partir de là elles n’ont a plus la possibilité de payer leur loyer, Les APL sont coupées immédiatement, La CAF suspend ses paiements.

… Il y a des femmes qui vivent seules à l’hôtel, les enfants devraient rentrer à l’école. On se bat depuis 6 mois avec la mairie pour qu’ils soient scolarisés comme les autres.

– Il y a beaucoup de choses qui nous choquent. Mais à la longue on finit par avoir un peu de cuir, mais tout nous choque. Il y a des situations qui nous révoltent, comme ces gamins que l’on refuse d’admettre à l’école. Il y a un côté totalement inhumain dans l’administration française qui engendre des situations qu’elle dénonce et c’est révoltant.

– Il y a autre chose qui me choque tout aujourd’hui , tout passe par l’ordinateur pour les démarches qu’il y a à faire pour avoir de l’aide. Vous avez besoin de régler un problème avec la CAF, vous ne pouvez pas y aller pour prendre rendez-vous. Pour cela il faut aller sur internet. Comment font les gens qui n’ont pas internet ? Ils n’ont jamais touché un ordinateur de leur vie. Ils tournent en rond, ils ne savent pas comment faire, ils viennent nous voir.

  • je voudrais prendre un rendez-vous avec la CAF
  • Vous avez reçu un papier avec un code secret ?
  • … Ah je ne sais pas !

Le papier, ils l’ont sans doute mis à la poubelle. Nous on ne peut pas se connecter sur leur compte. Quand on appelle la Caf, ils répondent : mettez vous sur internet !

C’est quelque chose qui nous révolte au quotidien, cette fracture numérique que l’on a généré, sans apporter la moindre solution. La population la plus touchée est la plus démunie. Chez Pôle emploi, c’est pareil. Pour une femme dont les aides étaient sans raison bloquées depuis trois ans, j’ai fait le siège de Pôle emploi. Finalement ils ont été cherché les dossiers deux personnes dans la même pièce les détenaient en réclamant ce que détenait l’autre…

Cette fracture numérique génère des situations d’injustice totale.

A contrario quand quelqu’un est en train de s’en sortir il nous le fait savoir. Hier soir un homme nous a apporté plein de beignets. Une femme pour laquelle on avait obtenu une formation est venue nous remercier en nous apportant plein de friandises. Je l’ai à peine reconnue tellement elle était transformée. Cela fait chaud au cœur.

– 2017 ? Nous on est en année glissante, il n’y a pas de début et de fin d’année.

Il y a tout de même des inconnues avec la politique du nouveau président. Récemment on a vécu la décision du conseil Régional de ne plus financer les tarifs réduits des personnes qui sont au RMI. C’est la décision de V Pécresse

Pour elle ce sont des gens qui ne sont pas en règle et que l’on a pas à voir dans les métros parisiens.

Du coup on a à assurer la démission des responsables politiques. On essaie de donner la priorité au financement des aides pour des personnes qui ont des enfants scolarisés.

Sur un an nos aides financières s’élèvent à 25000 €. C’est aussi des loyers payés en retard, faire face à des coupures d’électricité, tout ce qui favorise le maintien au logement. Ce qui maintient la scolarisation des enfants dont le transport et puis aussi les timbres fiscaux que l’on doit apposer sur les titres de séjour.

90 familles sont concernées par une aide financière.

– On a beaucoup de personnes seules. En 2016, elles sont plus importantes que les familles mono- parentales.

En moyenne les gens que l’on reçoit ont 2,80€ par jour et par personne pour vivre. Les référents des familles ( parents ) on en moyenne autour de la quarantaine.

pour les couches on a aidé 169 bébés après 18 mois. En lait seulement 35, parce qu’il y a à Boulogne un dispositif créé par la Croix rouge. Pour les bébés on est aussi dans un réseau associatif. On travaille en particulier avec les Resto du cœur de Malakoff, parce qu’il y a un restau du cœur bébé. On travaille aussi avec le Secours Catholique et une association «  Entraide pour les aides financières »

– On a bureau qui assure une forme de confidentialité pour recevoir les gens. Le Mercredi pour l’aide alimentaire on a une file de caddies devant notre grille. On ouvre a 14h, à partir de 10h30/ 11h il y a déjà des caddies devant. Les gens réservent leur place et nous en plus on distribue des tickets. Ils croient à tort que les premiers seront les mieux servis. En moyenne on aide 75 familles par semaine. On compte en moyenne 2,3 personnes par famille. Il y a en alternance tous les 15 jours deux groupes A et b. Ils repartent avec des caddies qui débordent. Compte tenu de nos locaux, on ne peut pas faire une distribution toutes les semaines pour tout le monde. La mairie est au courant.

– La mairie crie que l’état prend de plus en plus d’argent aux communes. Impossible donc d’entretenir le patrimoine. Il faut donc vendre du patrimoine.

En matière de participation des intéressés à l’aide financière, nous sommes assez peu exigeants. Nous demandons cinquante centimes par distribution par famille . Rien pour les vêtements.Vingt centimes pour les colis d’urgence.

C’est symbolique. C’est la même chose pour toutes les sorties que l’on organise, on demande un euro,  pour les vacances aussi on demande une contribution , c’est très compliqué parce c’est au dernier moment que l’on sait si on dispose d’une place. (la participation peut aussi être prise en charge par une aide financière. Pour les colonies de vacances , la mairie ne nous fait aucun cadeau, on paie selon le quotient familial de la famille concernée.En 2016 on a pu envoyer 16 personnes en vacances.

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