A L’heure où le non débat politique semble être la loi d’une campagne présidentielle quasi incapable d’écouter les cris de détresse et de rage de nos concitoyens , il nous a semblé utile de prendre compte la démarche d’associations humanitaires qui chaque jour font face à la pauvreté et à l’exclusion. Dans une société où l’état libéralpréfère compter sur des relais associatifs plutôt que d’assumer la prise en charge de la détresse sociale, on doit se féliciter d’avoir en France des intervenants sociaux efficaces et faire notre possible pour les appuyer. Cela ne doit pas empêcher de nous poser des questions et de rester vigilants. Il serait en effet dommage que ceux qui donnent tant de courage et d’énergie au service de la solidarité puissent ,in fine, servir de béquille à un système aussi injuste. Sans doute, faute de mieux revient-il aux individus d’assumer au delà de la solidarité associative, un engagement politique de remise en cause.

Le Secours populaire
Né en 1945, le Secours populaire est une association à but non lucratif, reconnue d’utilité publique et déclarée Grande cause nationale. Celle-ci est habilitée à recevoir des dons, des legs et des donations. L’association s’est donnée pour mission d’agir contre la pauvreté et l’exclusion en France et dans le monde et de promouvoir la solidarité et ses valeurs. Elle rassemble des personnes de toutes opinions, conditions et origines qui souhaitent faire vivre la solidarité.( 1)

Julien Lauprêtre président du Secours populaire 220px-Julien_Laupretre
Julien Lauprêtre est né en 1926. En 1942, il fonde son réseau de jeunes communistes résistants en 1942. Il est arrêté et emprisonné en Novembre 1943. En 1949 il devient responsable des jeunesses communistes. En 1953 il devient l’assistant du député communiste René Guyot. En 1954 il entre au Secours populaire, il en devient président en 1955. « Sous son influence, l’association a été poussée à devenir indépendante du Parti communiste français. En effet, faisant une priorité à l’action humanitaire devant l’action politique, il pensait que l’association avait à gagner à se recentrer sur son rôle d’association humanitaire plutôt que d’intervenir sur le champ politique » ( 1)

Interview
FB- Une association comme la vôtre a sûrement des alliés mais a-t-elle des adversaires ?
– Julien Lauprêtre
Oui tous ceux qui font du mal à notre société, les fauteurs de guerre, les dictateurs, les égoïstes, les arrivistes, les spéculateurs. Mais avant tout, nous sommes fiers d’avoir largement contribué à ce que toutes les associations humanitaires travaillent la main dans la main . Dans le passé le Secours catholique et le Sp se considéraient comme des ennemis. J’ai fait la connaissance de Monseigneur Robin qui était le secrétaire fondateur du Secours catholique. Je lui ai dit qu’un jour il faudrait que l’on arrête la guerre de religion, une sorte de détestation réciproque. On a fait depuis de grands progrès. A un moment l’Europe a décidé de supprimé l’aide alimentaire apportée aux restaurants du cœur, au Secours populaire, les Banques alimentaires et à la Croix rouge. J’ai été voir ces associations toutes menacées d’un désastre si l’aide était supprimée. On a réussi à s’entendre et à mettre en échec la mesure envisagée. C’est un grand succès français d’avoir des associations qui travaillent la main dans la main. Ce qui toujours préoccupant aujourd’hui c’est le racisme, l’antisémitisme , le rejet des immigrés. Ces gens là ne viennent pas chercher le Club Med en France, ils sont chassés de chez eux par la dictature, la violence, la peur de la mort.
Il me semble que les associations humanitaires ont quelque peu réussi à faire reculer ces idées néfastes.

– Pour votre association la notion d’assisté n’existe pas ?

Un million de personnes sont membres du Secours populaire Français, parmi elles 80 000 sont aussi des bénévoles du SP. A ce double niveau nous sommes la première association française. Nous sommes en accord avec Pasteur qui disait « je ne te demande ni tes opinions, ni ta religion mais quelle est ta souffrance. C’est comme cela que le Sp enregistre des résultats spectaculaires sur la solidarité. Celui qui donne et celui qui reçoit sont sur la même ligne. Il faut aussi que celui qui reçoit fasse quelque chose pour s’en sortir, pas seulement dire merci, mais demande ce qu’il peut faire. Nous ne pratiquons ni la charité ni l’assistance, mais la solidarité. Parmi les gens en difficulté, certains deviennent actifs bénévoles. Notre responsable solidarité national est un jeune qui venait demander à manger au SP. Je tiens beaucoup à cette idée de participation des gens .Les enfants des personnes en aide peuvent participer au mouvement Copains du monde(2).20130407-club-copain-du-monde-maroc

Une femme qui regrette de ne plus pouvoir cuisiner pourra créer un atelier cuisine, apprendre aux autres à cuisiner. Il n’y a pas d’un côté de la barrière des gens qui ont les moyens qui donnent et d’autres qui reçoivent. A travers l’engagement des uns et des autres nous voulons recréer de a cohésion sociale.
Moi qui suis un ancien résistant qui ai connu l’occupation, la guerre, la prison, je sais n’y a pas de fatalité. La France n’est pas condamnée à avoir toujours des pauvres Il y a très peu de gens qui refusent de nous aider. D’un côté on voit bien la montée du racisme, de l’antisémitisme du fascisme et en même temps il y a un mouvement de résistance. Il y a le boulanger qui vous dit vous m’achetez une baguette, achetez en une autre pour quelqu’un qui n’a pas les moyens., ou un restaurant qui nous offre 50 repas. J’ai vu des gens qui pour la première fois mettaient les pieds au restaurant, ils ne savent ni où déposer leurs habits ni choisir un plat dans un menu. Il faut les aider. Pratiquer la solidarité « tout ce qui est humain est notre »est un bon moyen de résister aux mouvements de rejet d’exclusion qui se développent dans notre pays. Il faut rassembler les gens.
Pour cela notre mouvement est très décentralisé, avec des fédérations départementales partout, soit 1400 points d’appui de solidarité. Notre première qualité est notre indépendance totale vis à vis de qui que ce soit. Le SP issu du Secours rouge ( 1923) a, depuis plus de 40 ans coupé toute forme de courroie de transmission le reliant au parti communiste. Pour faire face à ses exigences propres et faire face à la croissance des besoins de solidarité le SP devait se tenir en dehors de toute option politique ou marquage idéologique discriminatoire) chacun bien sûr a droit à avoir ses propres options politiques qui ne peuvent jamais engager le Sp. Nous sommes indépendants et c’est nous qui décidons de tout jusqu’au plus petit détail. Sous l’occupation le SP a été dissous mais nous avons continué à avoir des activités de solidarité. La moitié des dirigeants du SP de France et des colonies qui ont été fusillés ou déportés. Le Sp actuel est né en 1945, indépendant et décentralisé. Lorsqu’il y a eu la catastrophe de Fréjus au barrage de Malpaset en 1959, sans demander l’avis de personne, j’ai été voir le maire de droite de Saint Raphael en lui proposant de transformer sa salle des fêtes en permanence du SP pour recevoir les colis, dons etc il a été d’accord . A partir de là que c’est fait le grand bond en avant du Sp
c’était une vraie rupture avec le passé. J’ai été marqué par le fait d’avoir connu la prison comme résistant, d’avoir vu des individus partir pour le peloton d’exécution. J’ai passé 8 jours et 8 nuits avec les gens de la MOI ( 3 ) , la main d’œuvre immigrée tous fusillés. Les nazis ont édité l’Affiche Rouge, afin de montrer que c’étaient tous des assassins . c’étaient tous des étrangers qui ont laissé leur vie pour la France. quand je vois aujourd’hui le mépris que certains ont vis à vis des immigrés, je ne peux m’empêcher de penser au courage de ces hommes. La chasse aux réfugiés immigrés me révolte.
Je me souviens de Manoukian qui m’a dit : moi petit je vais être fusillé et toi tu vas t’en sortir ;il faudra continuer, la société est trop injuste. ces paroles m’ont marqué, j’y pense tous les jours. Aujourd’hui on vit une toute autre période mais il faut que l’on ait toujours cette idée de résister. On ne peut pas se résigner à ce que les gens soient toujours pauvres, n’aient jamais de vacances. On a plus d’un million de membres . Quel parti politique, quelle association peut en dire autant ? On agit sur les conséquences des drames, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur les causes.
On ne va pas dire à quelqu’un qui est en train de se noyer qu’il fallait regarder les horaires des marées. On lance des bouées pour que les gens s’en sortent On ne lance pas de débat sur les causes du chômage, mais on fait partir des dizaines de gosses en vacances.

Le Secours populaire a-t-il une action internationale importante ?
On est présent dans plus de 50 pays, Il n’y a pas un Secours populaire international mais des associations indépendantes qui travaillent dans le même esprit que nous. On a une grande réussite avec notre mouvement « Copains du monde » c’est à dire apprendre aux enfants à s’aimer plutôt qu’à s’entre- tuer, à se réunir plutôt qu’à se fuir. Cette année en France , il y a eu 14 villages « Enfants copains du monde » qui ont reçu des petits américains, canadiens, japonais. Ce mouvement dans 10 ans sera très important et développera une solidarité à l’échelle mondiale. Cette année on a eu aussi 17 villages actifs à l’étranger dont un dans un pays aussi menacé que le Liban . ce village reçoit des enfants syriens, français. Cette initiative a le vent en poupe depuis 2 ans .Il y a environ 10 ans nous avons fait un congrès entièrement consacré à la culture. La culture ça change la vie. Vous proposez à une famille des places à l’opéra dans 15 jours. Comment je vais m’habiller. Faire face au regard des autres. Est-ce que je vais comprendre quelque chose . Nous est heureux quand ils sortent de l’événement en disant « j’aimerais bien y retourner » On se rend compte que les gens qui ont accès à la culture trouvent une force plus grande dans leur citoyenneté, l’amour de la vie leur permet de mieux surmonter les difficultés. Le sport fait partie de la culture, on a un partenariat avec toutes les grandes fédérations qui nous offrent des places. Le même qui va voir un match ou une compétition de ski , il se sent beaucoup mieux après. Celui qui n’est jamais parti en vacances quand on lui offre une journée, cela peu sembler chiche, mais cela change tout ,il devient comme les autres, et peut alimenter une rédaction sur ce thème. S’il a vu la mer pour la première fois ou la tour Eiffel c’est décisif.
Quand il est avec ses copains, il peut leur raconter son aventure comme si il avait été 3 semaines à Saint Tropez. Il deviennent comme les autres , ils se sentent légitimés. Les journées des oubliés des vacances, c’est historique. Ce sont de grandes satisfactions dans un village vous voyez des petits israëliens jouer avec de petits palestiniens ou des petits chinois, jouer avec de petits vietnamiens. On change les mentalités. Quand ces gosses .rentreront dans leur pays, ils feront quelque chose pour développer la solidarité. Notre passage sur terre est très court et c’est bon de se sentir utile à quelque chose.
Dans notre société, il y a toute la pourriture, la violence, les attentats, le racisme et en même temps il y a une volonté d’être solidaires, ça change la vie.

C’est vrai que les associations en France jouent un rôle très important. La solidarité ne règle pas tout mais elle apporte une lueur d’espoir dans un univers bien noir. L’année dernière nous avons distribué 180 millions de repas. On est à la fois aiguillon des pouvoirs publics et avocats des pauvres. Il faudrait aussi que tous nos compatriotes reçoivent une éducation leur permettant d’exercer leur solidarité. Ils faut donner des moyens aux associations pour quelles puissent répondre à cette demande de solidarité et lutter contre le gaspillage.
Je crois vraiment en l’être humain, il faudrait aussi que les médias mettent en avant tous ces jeunes qui travaillent pour l’humanité plutôt que de nous montrer sans arrêt des voitures qui brûlent. Il y a des choses qui avancent .

(1) Wikipédia

(2) On compte une centaine de clubs Copain du monde en France. Des clubs se sont aussi formés en Côte d’Ivoire, au Maroc, au Salvador… Les enfants s’y réunissent régulièrement pour être sensibilisés à la solidarité, aux valeurs de partage et d’entraide.
Toute l’année, ils mettent en place des actions en faveur des personnes en difficulté en France et dans le monde. Ils collectent de l’argent, recueillent du matériel, des denrées alimentaires et conduisent des projets solidaires accompagnés par des adultes. Ils participent à des actions dans leurs quartiers, leurs écoles ou leurs centres de loisir. Ils manifestent aux personnes seules leur sympathie par le biais de courriers et de dessins.
Les enfants apprennent qu’ils ont des droits, mais aussi que ceux-ci ne sont pas toujours respectés. Il faut donc les défendre et agir pour améliorer les conditions de vie des enfants dans le monde. Ils tissent des liens d’amitié avec des enfants d’autres pays et entretiennent des correspondances. L’été, les enfants venus de différents pays ont le plaisir de se retrouver dans les villages copain du Monde. Ils partagent des moments forts d’échanges autour d’activités sportives et culturelles et participent à des projets solidaires.
(3) La Main-d’œuvre immigrée, généralement désignée par le sigle MOI, fut d’abord une organisation de type syndical, regroupant les travailleurs immigrés de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) dans les années 1920. Elle s’appela d’abord MOE : Main d’œuvre étrangère et dépendait de l’Internationale syndicale rouge (ISR). À cause de la vague de xénophobie des années 1930, le Parti communiste français, qui dirige de fait ce secteur syndical, lui préféra le terme de MOI..
L’organisation joue un rôle de soutien important pendant la guerre civile espagnole aux Républicains espagnols puis prend activement part à la Résistance.Le plus célèbre de ses membres est Missak Manouchian et la FTP-MOI est rendue célèbre par l’Affiche rouge, une affiche de propagande allemande exposant les photos de 10 des 23 membres de la FTP-MOI après leur arrestation à la fin de 1943, stigmatisant la présence d’étrangers et de Juifs dans la Résistance française et parlant d’« armée du crime »

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L’antenne du Secours populaire de Boulogne Billancourt

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