photo Arielle Bernheim

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Un rideau prend feu,Esha penchée sur le parapet ne sent rien. Sa bibliothèque est remplie de livres qui en d’autres temps pouvaient apporter la connaissance …
Où va s’arrêter l’incendie, on ne le sait pas. Mais il y a de fortes chances qu’il se propage. C’est sur l’annonce d’une tragédie individuelle et collective que se termine « Apatride », le 4ème livre de Shumona Sinha, le 3ème roman de l’auteure paru aux éditions de l’Olivier. Pour savoir comment va le monde, la France, l’Inde, on peut, et ce n’est pas toujours inutile, ouvrir un journal, mais aucun ne sera , comme la fiction, en mesure de hurler en beauté la détresse des êtres vivants pris dans la spirale infernale du racisme, du refus de l’autre.
D’ « Assommons les pauvres » à « Apatride » la géographie des romans de Shumona Sinha, n’a pas changé. Ses héroïnes vont de Calcutta à Paris de Paris à Calcutta et autour, mais ce qui, de livre en livre, prend à la gorge, est la certitude que l’étau se resserre. Aujourd’hui il s’agit moins de dénoncer le traitement hautement discriminatoire que subissent ici les étrangers,que de lancer un SOS face à l’inhumanité croissante qui, autant que les gaz à effet de serre pollue la planète. Que reste-t-il aux pauvres diables qui sont nés ici sinon précisément d’être nés ici. Ainsi le seul capital dont ils disposent est celui de la haine, de la négation de l’autre. « On n’aura jamais la tête qu’il faut pour être de ce pays pour parler sa langue, on ne la jamais suffisamment bien, on n’aura jamais l’accent légitime »

Esha a fui sa mère et un Bengale qui après avoir été tenu par la gauche, est pris dans la dérive du communautariste religieux, et du retour sanglant de la droite au pouvoir. Elle exerce ici le métier de professeur d’anglais dans un lycée.
Mina paysanne fille de paysans fidèles au parti communiste du Bengale est en perte de repères, elle ne comprend ni n’est comprise par ceux qui devaient émanciper le peuple. Marie, elle, est maoïste elle revient à Calcutta soit disant pour retrouver ses parents biologiques. En sous main, elle manipule qui elle peut. Ainsi Mina quasi illettrée. Elle l’amène à adhérer à une manifestation contre l’implantation d’une usine automobile organisée par le Trinamool, parti de droite fascisant qui a supplanté la gauche. Mina sera massacrée. Pourtant dans le verbe rude et sans nuances de ces gens de droite dure, elle avait cru découvrir un langage authentiquement populaire !
Esha a quitté l’Inde qu’elle jugeait rétrograde pour le pays qui fut celui des lumières, aujourd’hui en proie au terrorisme islamiste et à toutes les intolérances sauf quand les contrats commerciaux l’amène à pactiser avec un dictateur indien, faux rempart dressé contre l’ extrémisme. Esha semble cernée par des hommes acquis à l’extrême droite ou se croyant tout permis parce que sa peau n’est pas blanche. Est-ce elle qui voit trouble ? est-ce son environnement qui est malade ? Impossible de répondre, tant le virus se propage à grande vitesse. L’archaïsme de ceux qui voient le monde en noir et blanc ne semble en rien incompatible avec la modernité numérique apte à construire un présent sans mémoire et peut être aussi sans futur, sans humains.
Entre l’Inde puissance montante et la France puissance déclinante les affinités rétrogrades deviennent de plus en plus forte.La montée de l’obscurantisme n’a hélas pas de frontière.
Dans « Assommons les pauvres », Shumona Sinha traitait la nature comme un véritable personnage dont la poétique s’inscrivait en contrepoint de la tragédie vécue par les demandeurs d’asile. « Apatride » est écrit dans la langue de l’urgence absolue. Mais ne nous y méprenons pas. Il faut beaucoup de courage, de force et de talent pour écrire un tel livre.Celui ou celle qui hurle ne cherche ni à plaire ni à déplaire, mais plutôt à nous convaincre de réveiller de toute urgence des sentiments humains en passe de nous devenir étrangers. Alertez les humains ! (1)
François Bernheim

Apatride
de Shumona Sinha
Editions de L’Olivier

(1) Jacques Higelin, chanteur inspiré a écrit en 1976 une chanson intitulée « Alertez les bébés »

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