Entre la rue Florian et la petite ceinture, derrière la Flèche d’Or dans le 20ème arrondissement, se trouve une maison qui appartenait au village de Saint Blaise. Des vestiges d’une école primaire datant de 1870 ont aussi été découverts. Encore ignorée des historiens spécialistes de la commune, ces fragments typographiques et géographiques attestent bien qu’un enseignement a été donné entre ces murs. Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, la mairie et l’école du village de Charonne ont été détruits, et on suppose que cette maison fut l’école de remplacement pour enseigner aux petits communards l’écriture et la géographie pendant cette période, et ainsi lutter contre l’annexion de Paris.
Par la suite habitée ou abandonnée, cette maison était devenue, il y a 20 ans, un lieu de débauche insalubre et occupée par des personnes qui dégradaient le lieu.
Henri Taïb,l’habitant actuel du lieu, artiste et jardinier (discrètement remarquable et pas encore assez connu dirais-je), a récupéré cet endroit dans un piteux état. Personne n’en voulait. Sur l’espace cadastral il était à la fois désigné comme un espace maraîcher et comme une zone blanche du domaine public ferroviaire (proche des zones cartographiques décrites dans le livre blanc de Philipe Vasset). À l’époque, la SNCF était propriétaire des lieux, rachetés ensuite par Nexity…
ces jeux de passe- passe d’un propriétaire à l’autre ont occulté l’existence d’un contrat de location. De là viennent les problèmes juridiques qui se posent aujourd’hui.DSCN7362-1
Cette maison est devenue un lieu où des artistes côtoient des jardiniers, des architectes – Ainsi des membres du collectif Ya+K…- parlent librement à des jeunes du quartier, des étudiants observent les gestes d’une apicultrice, des présidents d’associations,ainsi -Bellastock…- viennent boire le thé et prendre leur inspiration autour d’un mix acoustique sorti d’une boite aux connexions électriques et sonores qu’Henri a créé et composé. Les murs de cette maison ont respiré des histoires de vies complètes. Toutes ces personnes, que ce soient des voisins qui ont toujours habité là, où des lointains amis tout droit rentrés du Mexique, du Chili, ou d’Islande, se retrouvent autour d’une simple soupe au potiron cueillie à quinze mètres de la marmite. Les grillades s’accompagnent de conférences informelles, avec projections, explications tangibles et invitations à faire de même, distributions de graines et de techniques sur les façons de jardiner, de bouturer, de couper, de replanter, de composter et caetera. Des choses simples que toutes ces personnes demandent à entendre, voir et savoir. Face à des questions récurrentes, à l’enthousiasme des personnes volontairement présentes pour faire, aider, ne serait-ce aussi que pour regarder (ou filmer! -voir lien 1 en bas de page- ), face à cette demande perceptible de vouloir savoir et partager, Léonard Nguyen Van Thé (Jardinier professionnel) et Henri Taïb ont créé une association: L’ESEL, École Spéciale Des Espaces Libres. Elle est relative à cet endroit de la petite ceinture où il y a un jardin, aussi fort que varié, à la Jorn de Précy -voir lien 2 en bas de la page-. Ils font connaître les lieux et leurs évolutions ainsi que les actions pratiquées pendant des conférences non sans envergure : à l’école d’architecture de Versailles, à des colloques d’architecture et d’urbanisme… La dernière intervention a eu lieu au cours du séminaire d’architecture, d’environnement et de développement durable dont le titre était « La réintroduction de la nature en ville ne se fera pas sans nous » en présence de Bruno Gouyette et Nathalie Blanc Leurs présentations sont applaudies et reçoivent l’approbation (ou, du moins, la prise en compte) de l’assemblée et des encouragements.
À Paris ces derniers temps (comme partout et depuis longtemps , les projets de (re)végétalisation de la ville foisonnent: des concours, des prix, des appels d’offres, des programmes politiques… Le vert s’affiche en lettres de feu et il me semble que les mots qui fusent n’ont parfois plus de cohérence. Nous assistons souvent à des présentations de projets qui organisent sur des grilles de plannings, des plans cadastraux et de montages photographiques, la prochaine démarche de végétalisation des domaines publics et ferroviaires. Mais les commanditaires de ces projets sortent-t-ils de leur studio pour observer, vivre et comprendre ce qui existe déjà? Je ne cite ici qu’un cas à portée de ma connaissance, qui sait combien d’autres espaces libres existent encore et déjà ?DSCN7376-3
Aujourd’hui, le coeur de l’ESEL est menacé par l’instance récente, drastique et hivernale qui force Henri à quitter les lieux avant le 30 janvier. Cet endroit vivant, qui aime vivre ainsi est voué à être mis en vente dans le domaine privé sous prétexte d’une utilisation dite « à titre privatif » par Henri. Il me semble qu’enlever la possibilité à ce lieu de continuer à exister est comme amputer la ville d’un membre, rare et précieux bien que discret. Un recours a lieu le 9 janvier, pour une dernière fois essayer de faire pencher l’aiguille de la justice de son coté.

Arianna Ceccato

1 – https://vimeo.com/96086527
2 – http://www.rondpointprojects.org/basesverbales/?p=1674

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