Jean-Pierre Enjalbert est décédé.L’homme était assez amoureux de la vie pour autoriser l’écrivain à flirter avec la mort. « Prendre fin » paru en 2013 est son dernier roman.Chez lui la pudeur et le courage d’affronter le pire prenaientla forme d’une aimable farce. Ainsi le veulent l’amour de la littérature et la politesse.Aussi aimable que tourmenté et sarcastique,Jean-Pierre était l’ami intense de tous ceux qui s’autorisaient à mener une vie libre. C’est un privilège de l’avoir connu.

Le 13 Novembre 2013 sur ce même blog paraissait un article consacré à  » prendre fin »

« Dans un salon de thé laminé de Palavas-les-flots, sont assis autour d’une table qui n’a pas toujours été bancale, Jean Dor, Philippe Labro et Tahar Ben Jelloun. Ils sont accompagnés de deux ou trois chihuahuas qui ont préféré gardé l’anonymat. Sourds et à jamais en voie d’aveuglement, ces honorables littérateurs ont accepté de présider le jury du prix Gaga attribué au plus mauvais roman de l’année. Malgré leur expérience tutélaire, ces messieurs sont bien embarrassés. S’ils se laissaient aller à leur inclination naturelle pour la bonne littérature, ils pourraient sans vergogne décerner un prix collectif aux 99, 9% des romans édités en langue française.
Quand l’un d’eux a une idée de génie : si l’on attribuait le prix à ce voyou de Jean-Pierre Enjalbert pour son dernier roman « Prendre fin ». Cet histrion pétaradant ne manque jamais une occasion de nous cracher à la figure et pire, il le fait avec talent ! Alors qu’il est loin d’avoir notre notoriété, il affiche un narcissisme presque aussi développé que le nôtre !

C’est très clairement un truand, un traître à toute cause raisonnable, ayons l’audace de le dire… un écrivain !
C’est abominable, d’autant que nos femmes, nos maîtresses et leurs émules provinciales reniflent avec délice les odeurs corporelles de ce jean-foutre buriné.

Justement, en lui attribuant le prix on tuerait dans l’œuf une réputation qui ne peut que grandir. Imaginons une petite phrase assassine du genre : «Au soir de sa vie, ce scribe impénitent, sentant la camarde se rapprocher de ses viscères fatigués, s’allonge sur le sol pour éviter qu’une âme trop charitable ne le fasse tomber. La panique existentielle de ce presque vieillard ne manque ni de grâce ni de grandeur. On trouvera facilement son livre dans toutes les bonnes maisons de retraite ! ».
Il serait peu aimable de dire que ces experts agréés auprès des tribunaux officiels de la littérature n’ont, une fois de plus, rien compris. Sans doute est-il scandaleux qu’en prenant de l’âge Jean-Pierre Enjalbert devienne de plus en plus insolent et radical. Il n’a même plus peur d’avoir peur et bâtit une impossible fiction avec autant de verdeur et d’appétit qu’il prend de plaisir à mélanger les genres et à égarer son lecteur. Rarement on aura lu récit plus pudique, soigneusement dissimulé derrière les diatribes d’un matamore en verve. Il faut avoir un sérieux culot pour vouloir vivre sa mort et la raconter à tous ceux qui ne se trouvent pas à proximité ce jour-là.

Cet exercice impossible est littéraire en diable. L’auteur a l’œil aussi goguenard que la plume haute perchée. Il aime le cul, les jolies femmes qui vont avec et voue un culte à la culture et à la littérature qui ne sépare jamais la tête du ventre et des pieds. Entre deux lignes il pourrait aussi susurrer qu’il n’est nullement obsédé par la mort, il a le droit d’être de mauvaise foi. Il lui paraît impossible de vivre sa vie au plus fort sans rendre grâce à l’impavide grande faucheuse. Comment sans limites, briser les conformismes, les tabous. Comment exalter la petite mort en supprimant la grande?

Authentique libertin, toujours soucieux d’éviter que les cons ne deviennent ses amis, il a bien d’autres raisons de se méfier de la mort. On sent bien que cette mise en scène de la désolation obligatoire ne convient pas à un homme qui admire, Lichtenberg, Sade, Deleuze , Pierre Dac et bien d’autres. Ceux qui enfournent ou ont enfourné un catéchisme prémâché dans leur musette, fut-il stalinien, libéral, chrétien ou tout simplement crétin, agacent cet aventurier de la vie qui ne dédaigne pas rendre hommage à son moi profond, mais qui s’avoue incapable d’accepter toute forme de non-pensée collective stéréotypée. Vivre c’est aussi avoir la sagesse de faire le mort, de ne pas s’abimer dans l’esprit du temps. Mourir pourquoi pas, mais à condition d’inventer une fin différente de toutes les autres, une fin dont la musique soit celle d’un commencement offert à tous les lecteurs dotés de deux oreilles, un cœur et d’un amour infini pour les beaux textes. Crève la vie en forme de mort. Vive la littérature. »

Prendre fin

de Jean-Pierre Enjalbert

Editions Belfond

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