Le mois dernier, Mardi ça fait désordre créait la rubrique « les frappés du mois »
Au fil des jours ce que nous appelons l’actualité, ne cesse de nous cerner, de nous assommer comme si tout ce qui était aujourd’hui « à la une » était de l’ordre de la fatalité.
Hors, être concernés, impliqués dans ce que nous vivons implique des zones d’ombre, de révolte, de profondeur, comme de frivolité ou même de trivialité. Prendre en compte le temps qui passe à travers le prisme de la personne, de notre multiplicité baroque est plus que jamais indispensable.

René Frégni poète,écrivain

En novembre, j’ai écrit les derniers mots d’un roman sombre et mélancolique.
J’ai ramassé des olives dans la lumière dorée des collines.
Je suis allé à Paris, je suis monté dans des trains et des bus où je n’existais pas.
J’ai dormi dans des hôtels de province, leur silence, sur de petites cours tapissées de vigne vierge, m’a apporté de mots que j’ai jetés sur des carnets.
En novembre j’ai eu peur de mourir, comme chaque mois depuis que je suis né.
J’ai écrit sur la table de la cuisine d’Isabelle, en attendant de la voir surgir sous les amandiers, après l’école. Quand j’écris, j’ai moins peur de mourir.
J’ai apporté sur le corps de ma mère une belle fleur jaune.
J’ai regardé le visage d’Isabelle qui est de plus en plus doux, lumineux et beau.
J’ai glissé souvent ma main sous son pull, pour mettre son sein chaud, souple et ferme entre mes doigts.
J’ai trouvé les derniers champignons qui pourrissent dans les bois dès les grandes nuits froides.
J’ai entendu les chasseurs tuer les derniers perdreaux.
J’ai écouté des débats, tous parlaient de rassemblement, chacun pensait Moi Moi Moi!… Rien que Moi!
J’ai vu de plus en plus de bombes, de ruines, de feu sur les écrans.
J’ai vu, l’après-midi, de merveilleux feuillages rouges et or sur le bord des rivières.
J’ai sauvé un chaton de trois mois et j’ai vu des familles de sangliers traverser la route en file indienne, à la sortie de l’école.
Il y a quelques années, mon sexe dur me réveillait la nuit, maintenant c’est l’atroce mot « Prostate ».

……

Édith de Cornulier-Lucinière auteure, poète. Blog Alma Soror

Le mois de ceux qui ne sont plus parmi nous

Novembre, tu es revenu enterrer l’été. Tu es arrivé comme on t’attendait, tu t’es comporté à ton habitude, avec ta froideur implacable et ta pluie pénétrante. Je t’ai laissé me traverser sans réfléchir aux conséquences de mon inaction. Je t’ai laissé agir sur ma vie, sur tout ce qui m’environne. Puisqu’on me demande aujourd’hui ce qui me frappa en ce mois, je dirai que c’est avant tout la grande absence des morts.
Ils ont cessé de vivre et aussitôt nous avons cessé de les considérer. Nos corps ont faim et soif de nourritures et de boissons, cette vitalité nous sépare d’eux et aucun amour hélas ne résiste quand l’appel du ventre de l’un répond à la dés-existence de l’autre.
Mais les morts ne sont pas les seuls laissés-pour-compte de nos vies. Les absents leur ressemblent beaucoup à cet égard. Même celle que j’aimais, à laquelle j’étais liée me semblait-il d’une manière inextricable, depuis qu’elle a claqué la porte de la maison familiale, elle disparaît. Son ombre obscurcit nos dîners, nos palabres, mais son ombre n’est pas sa personne. Sa personne n’a plus sa place à notre table.
J’aimerais dîner à une table éternelle, à la table des anges et des fantômes, où tous, vivants et morts, présents et absents, trinquent ensemble, en chantant des airs égrillards ou grégoriens. J’aimerais prendre place au grand banquet macabre des amours mortes et des liens défaits.

Félix Nembé artisan enjoliveur

La machine à sécher les larmes

Le 2 Novembre 2016, je commande à la Redoute, leur redoutable giga- machine à sécher les larmes . J’opte pour la version à monter soi même, de 40% moins chère que celle destinée aux analphabètes. Je la reçois le 4.
Le 7 est elle est prête à fonctionner. Dans la nuit du 8 Novembre, les américains choisissent de porter Donald Trump à la présidence des Etats Unis. A 6 heures du matin je mets la machine en marche. Elle démarre avec allégresse, mais au bout d’une heure je l’entends hoqueter. Elle siffle, fume, tambourine. Très vite les murs de la pièce où elle se trouve deviennent noirs. bientôt des flammes géantes l’encerclent. A 7h30, le moteur explose. L’incendie qui s’est propagé à travers mon appartement, se développe à tous les étages. Une heure plus tard, les pompiers arrivent. Alertés par plusieurs coups de téléphone affolés, ils craignaient le pire. Et ils s’aperçoivent de quoi ? L’incendie est maitrisé ! Une équipe de l’inspection générale est bientôt sur les lieux. Tous les habitants de l’immeuble sont interrogés. Très vite les pompiers comprennent ce qui s’est passé. Suite à l’élection de Donald Trump tous les habitants de l’immeuble ont tellement pleuré, que l’incendie a pu être stoppé net, malgré la déficience de la machine.
Les médias qui ne savent pas comment interprèter la chose lui accordent un entrefilet.
Les larmes seraient-elles plus utiles que les machines qui sont censées les absorber ?
Parmi tous les experts interrogés, aucun ne suggère que le seul moyen efficace de sécher des larmes serait de prendre des décisions heureuses plutôt que malheureuses.
Imaginez qu’ un jour prochain, le peuple soit gouverné par des femmes et des hommes qui servent ses intérêts, le traumatisme serait tel que beaucoup d’entre nous pourraient tomber malades. On se sent si bien quand on se sent si mal !

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