th

Entre 1941 et 1945, 5 à 6 millions de juifs furent exterminés par les nazis.Ceux qui ont survécu à cette entreprise de destruction systématique représentent environ 50% du judaïsme européen.
– rescapés des camps
–échappés de justesse aux camps, aux rafles
-femmes et hommes dont une partie de leur famille ou la totalité a été exterminée.
Ils sont ce que l’on peut appeler des survivants.
Ceux qui ont eu des enfants n’ont pas manqué de s’interroger sur leur avenir.Comment les protéger, comment être sûrs qu’ils ne vivront plus jamais ça ? .
La famille de Jenny Amon chassée d’Espagne quatre siècles plus tôt résidait à Salonique. La dislocation de l’empire Ottoman a amené Jenny et son mari Jacques Benrey à connaître à nouveau l’exil.Ils sont arrivés à Paris au cours des années 20. Michèle « Michou » leur fille, l’auteure de « Revenir du silence » est née en Bretagne le 31 Octobre 1939.La France, le Royaume Uni, L’Australie la Nouvelle Zélande avaient déclaré la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 39. Jacques Benrey, le père de Michèle, d’origine bulgare,décidé à s’engager pour son pays d’accueil,a été mobilisé ce même jour.Michèle a été baptisée catholique en 1947.L’enfant est heureuse de suivre l’enseignement de cette religion et d’en observer les rituels. Elle se réjouit à l’idée de faire sa première communion en 1951. Mais sa mère Jenny torturée par ses contradictions n’assume plus la décision qu’elle a prise. Michèle n’est pas catholique mais juive. « Michou » tombe de haut, en veut terriblement à sa mère. Elle ne comprend ni comment ni pourquoi on a pu ainsi la tromper.Elle ne sait pas encore que le silence de sa mère qui sera suivi du sien pendant des décennies, a été celui de milliers de parents. Bien plus tard Jenny acceptera de tout raconter à sa fille.
le 19 Décembre 2005, trois mois après la mort de sa mère Michèle reçoit un mail du Fonds social juif unifié. Les recherches entreprises sont claires: ses beaux parents, Moise Benrey et sa femme ont été déportés à Auschwitz. A propos de ce mail, elle écrit : « Il me rappelle à mon devoir de deuil et de sépulture puis à l’obligation de retrouver le vif sous le linceul que je me dois de fabriquer de toutes pièces » Un passage à Salonique la confirmera dans son dessein. Elle s’attelle alors à une tâche démesurée,car l’histoire d’une famille persécutée est incompréhensible en dehors du contexte historique global de l’époque.De plus les juifs Séfarades n’ont pas la même culture que les juifs Ashkenazes d’Europe occidentale. Alors en possession du récit de sa mère,elle ira enquêter dans tous les pays concernés. Rien ne doit être approximatif, rien ne doit ressortir du fantasme. Mais l’histoire, tant celle du quotidien que celle qui est scellée dans les livres ne dit rien des émotions,angoisses vécues, elle ne dit rien des plaisirs,des rêves de chacun, l’histoire ne dit pas la vie vivante.Elle ne caresse pas,ne berce pas n’imagine pas,elle élimine les scories,les mesquineries, les petits rien. Pour que la vie continue, pour que le deuil puisse se faire, Michèle Sarde invente un nouveau genre de roman. Ici la fiction ne consiste pas à inventer des personnages et leur histoire, mais à faire revivre les disparus au milieu des leurs.A l’appui de sa démarche des citations de Georges Perec et de Daniel Mendelsohn :
…. « J’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce j’ai été un parmi eux, ombre au milieu des ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi une marque indélébile et que la trace en est l’écriture; leur souvenir est mort à l’écriture ;l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie » W ou le souvenir d’enfance.

« Mais pendant un certain temps, une partie peut être sauvée si seulement, face à l’immensité de tout ce qu’il y a et de tout ce qu’il y a eu, quelqu’un prend la décision de regarder en arrière, de jeter un dernier coup d’œil parmi les débris du passé pour voir non seulement ce qui a été perdu, mais aussi ce qui peut encore être trouvé »
Les disparus

Pour « Revenir du silence » l’écriture de Michèle Sarde se déploie avec bonheur aux deux extrêmes. Elle a à la fois la précision d’un mécanisme d’horlogerie et le charme tremblant de la vie faisant face au désespoir de la destruction, comme à l’anodin quotidien et à l’amour. Ici le travail documentaire est tellement extraordinaire qu’il s’efface pour laisser place à la magie des vies retrouvées. Les crimes de masse sont à ce point atroces qu’ils transforment les cadavres d’individus en unité comptables. L’écriture de Michèle Sarde rendra un visage humain à ceux que l’histoire a injustement « défiguré »
Chassés d’Espagne,les ancêtres et parents de l’auteure ont vécu à Salonique. « La Jérusalem juive des Balkans. La ville est grecque par l’histoire, turque par l’administration, bulgare par la géographie»La ville est un bouillon de culture cosmopolite.
Ceux de Salonique savaient se nourrir.Commerçants avisés ils étaient aussi gourmands de bonne cuisine que des choses de l’esprit. Ainsi Raphael l’arrière grand père était rabbin et marchand de tissus. Sans doute l’exil leur avait-il appris que l’apprentissage des langues et des auteurs facilitait grandement le passage d’un pays à un autre. A cet égard, l’école de l’Alliance juive universelle a été d’un apport décisif. Tous les Beneveniste, Amon,Modiano qui ont rejoint Paris à partir des années 20, ont ainsi gagné un passeport linguistique et culturel pour l’exil. L’Alliance était progressiste, son objectif était de réduire par l’éducation l’écart entre les riches et les pauvres.L’enseignement dispensé aux filles était moins complet que celui dont bénéficiait les garçons. Mais au sein de cette communauté où les jeunes filles devaient en priorité apprendre à cuisiner pour espérer trouver un mari, cela constituait déjà un sérieux progrès.Les juifs Séfarades de Salonique étaient loin d’appartenir tous à la même classe sociale. Qu’une fille de la bonne bourgeoisie veuille se marier avec un garçon de la haute bourgeoisie pouvait être considéré comme une mésalliance des deux côtés. Les pères qui avaient beaucoup de garçons à marier étaient mieux lotis que ceux qui devaient qui avaient des filles, donc autant de dots à constituer. L’endogamie était légale, pratiquée en toute tranquillité au sein d’une communauté évoluée, connaissant bien l’Europe et proche des idées modernes et démocratiques de la révolution des jeunes turcs.
La montée en puissance du nazisme a commencé dans les années 30.Hitler veut détruire la race juive. L’Allemagne est son premier terrain d’expérimentation. Les juifs d’Europe n’imaginent pas qu’ils risquent aussi d’être éliminés. Les criminels organisent leur projet avec un sang froid sinistre. Leurs crimes deviennent des périphrases codées. Systématiquement les uns seront séparés des autres. Ce sont les immigrés récents qui sont visés, les étrangers, pas les juifs français, plus tard aussi les juifs français. Les Italiens seront des ennemis puis des alliés… soulagement ? Pas vraiment puisque les juifs italiens seront considérés comme des ennemis. En clair la gestion de la peur et de l’angoisse devant l’imprévisible est un vecteur important de l’entreprise de démolition. Avant de gazer ou de fusiller il faut détruire les ennemis à l’intérieur, supprimer progressivement leurs droits, les enfermer physiquement et mentalement. Devenus des sous hommes, ils seront presque morts avant même que l’on les achève.
Après la libération,les propos d’une élève de Victor Duruy montreront, si besoin est, que les français pour certains résistants,ont pour beaucoup été farouchement antisémites.Une jeune fille avance ainsi que son parrain a été mis en prison par les juifs ,alors qu’il n’avait rien fait…sauf vouloir débarrasser la France de sa racaille. Son nom ? Xavier Vallat, commissaire aux affaires juives du gouvernement de Vichy.
Comment toutes ces familles juives auraient-elles pu imaginer que l’on puisse les haïr à ce point ? Ces hommes et ces femmes étaient de bons citoyens. « Ils n’avaient rien à se reprocher » N’y avait-il pas là de quoi rendre fou ?
Ainsi Jenny la mère de Michèle, ainsi des milliers d’autres. A court terme, impossible de rompre le silence. Parmi les rescapés, certains ont développé une farouche haine de soi et leurs coreligionnaires. Ne seraient-ils pas coupables, pour être ainsi être traités avec telle infamie ? Notre capacité à faire le bien paraît souvent limitée, pas l’horreur qui détruit les corps, les cœurs et les esprits. Sauf, sauf quand un individu se lève pour dire l’indicible. « Revenir du silence » est certes un roman haletant mais avant tout il est un acte, un acte humain, politique. Ce livre dessine les contours d’un deuil, il offre une sépulture aux victimes de la barbarie.
Le vertige abyssal de la disparition est en nous. Mais un livre immense nous donne la possibilité de sortir de notre sidération. Il paraît en 2016 dans une France morcelée en proie au doute et malheureusement ouverte aux idées d’extrême droite. Si nous le voulons bien nous pouvons affirmer les forces de la vie, unir, réunir, sortir de nos chapelles. Que chacun prenne la parole.
François Bernheim

Revenir du silence de Michèle Sarde
Editions Julliard

Enregistrer

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Site web