Qui malade mental, toi, moi, nous ? Soigner est-ce obligatoirement incarcérer, traiter en assisté l’être qui n’a pas les moyens de se défendre ?

Une alternative est elle possible ?

Comment vivre sa vie sans la mettre en jeu ?

 

Jouer à La Borde d’Henri Cachia

Préface de Yannick Oury- Pulliero. Dessins de René Caussanel

Les Editions libertaires

 

« Jouer à la Borde » raconte la vie quotidienne à la clinique de La Borde, créée par Jean Oury en 1953. En opposition aux structures existantes qui enferment les malades mentaux dans des lieux et des schémas de pensée concentrationnaires, Jean Oury inspiré par la pratique de François Tosquelles va expérimenter une nouvelle forme de thérapie : la psychothérapie institutionnelle, qui doit autant à Freud ,Lacan, qu’à Marx. Le travail entrepris prend très largement en compte la fonction aliénante de la société et entend lui opposer une liberté humaine quotidiennement et concrètement réaffirmée.

Voilà un livre aussi grand qu’il est petit ( 158 pages – 11 sur 17 cm ) un livre qui chemine en douceur à travers les êtres et les lieux ; les uns allant sans cesse à la rencontre des autres dans un mouvement habité par chacun. «  Jouer à La Borde » a été écrit par Henri Cachia acteur de théâtre qui a découvert La Borde et son atelier théâtre à travers le film de Nicolas Philibert «  la moindre des choses ( 1996)

Ici la vie semble être «  normale » sans être normée, vécue comme une expérience quotidienne d’une utopie réactivée, mise en question en permanence. Les malades sont invités à s’assumer, les taches sont partagées et les décisions se prennent en collectif. Bien sûr personne n’entre à la Borde sans être en proie à ses démons. Mais ici la souffrance qui peut aussi se vivre dans le conflit ouvert, a vocation à être prise en compte dans la bienveillance et la fraternité.

Cuisine, ménage, comptabilité, Halte-garderie, caisse de solidarité ne sont jamais mises au rang de tâches subalternes. Bien au contraire c’est en donnant du sens à la moindre petite chose que Jean Oury , rejoint en 1955 par Félix Guattari, va permettre à chacun de d’être présent à soi même et ouvert aux autres. Accepter d’apprendre un texte, d’être en représentation c’est être capable de prendre la distance nécessaire avec ses angoisses sans rien nier de sa détresse. L’acteur est un homme comme tous les hommes. Par solidarité avec ses semblables, il accepte d’être, le temps de la représentation, aux avant –postes d’émotions et de sentiments que chacun pourra ensuite faire siens.

Jean Oury né le 5 Mars 1924 est mort le 15 Mai 2014. De nombreux et mérités hommages lui ont été rendus. Le récit d’Henri Cachia est d’autant plus émouvant et fort qu’il s’éloigne de toute espèce d’hagiographie en ne prenant en compte que les actions, expériences menées au service des vivants que l’on appelle aussi malades mentaux. Ainsi l’intelligence, la bienveillance, la douceur d’un homme, au service d’une volonté de transformation, deviennent une réalité collective dont chacun se sent responsable. Un être humain n’est pas seulement une enveloppe charnelle mais aussi l’ensemble des relations, liens qu’il réussit à tisser avec ses semblables, un être humain est aussi pour le meilleur ,une volonté inaliénable de résistance à l’oppression, à tout ce qui peut séparer, diviser dans l’espoir de faire régner l’ordre. Jean Oury a mené ce combat là en y associant généreusement tous ceux qui souhaitaient le rejoindre .

Ce n’est pas le moindre mérite du livre d’Henri Cachia de nous le rappeler. Aujourd’hui sa fille Yannick Oury- Pulliero a repris le flambeau. Avec l’aimable autorisation des éditions Libertaires nous reproduisons aujourd’hui sa préface.

François Bernheim

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« Après des décennies de pratique, las de répondre à la question : qu’est-ce que la psychothérapie institutionnelle ? Jean Oury avait rétorqué : « C’est la moindre des choses ». Nicolas Philibert reprend cette phrase et en fait le titre de son film sur la Borde il y a une vingtaine d’années.

Un des aspects qui caractérise la clinique de la Borde, c’est l’importance donnée à la vie quotidienne. Ce qui s’y passe ne peut pas se déchiffrer sans y avoir séjourné un certain temps, que ce soit comme patient ou comme soignant. « Pour vivre il faut de l’air, de l’eau et quelques aliments et ce n’est pas du luxe non plus d’avoir un certain espace où poser les pieds et un lieu pour dormir. Il en est de même pour les images, les sons et les significations. L’important est que tout ça se présente, matérialisé dans ce qu’on peut appeler une ambiance. » (Jean Oury, Préfaces, Le Pli, 2004, p 143).

Précisément, comment créer et maintenir cette ambiance, condition de l’accueil de personnes à la dérive. A la Borde, l’accueil n’est pas une formalité, mais une fonction partagée, à l’œuvre 24h/24.

Comment après une catastrophe existentielle le sujet peut-il reconstruire et se reconstruire ? C’est une nécessité pour le patient après l’éclatement de son monde, de trouver les moyens d’un rassemblement. La psychothérapie institutionnelle, c’est soutenir le processus de reconstruction, grâce à l’implication de chacun, soignant et soigné dans la vie quotidienne. Cette organisation repose sur le principe de la liberté de circulation qui doit pouvoir s’exercer à l’intérieur de l’établissement qui lui-même reste ouvert sur l’extérieur. Cette liberté constitue les conditions d’échanges et de rencontres, rendues impossibles dans la majorité des structures psychiatriques fermées, où les déplacements très limités appauvrissent l’ambiance, créant un univers stéréotypé qui peut vite devenir concentrationnaire.

L’autre grand principe de la psychothérapie institutionnelle est la mise en place du club thérapeutique dont la fonction est de gérer les activités, les ateliers et les sorties. Son organisation est confiée aux patients aidés par les soignants.

A travers l’atelier théâtre, l’ouvrage d’Henri Cachia éclaire parfaitement ces différentes dimensions de la psychothérapie institutionnelle. C’est un travail très précieux qui a su restituer avec une grande finesse cette fameuse ambiance si particulière à la Borde.

Ces courts chapitres, comparables à des tableaux, des scènes où l’auteur circule de façon singulière, nous permettent d’admirer la couleur d’un petit matin, de se glisser dans la tiède atmosphère d’une soirée. S’il y a beaucoup de monde à la Borde, on constate que l’on peut aussi s’isoler si on le désire, ce qu’Henri décide de faire quand il éprouve le besoin de répéter tranquillement son rôle sans être dérangé. Etre seul sans être exilé, être en compagnie des autres sans y être contraint, passer d’un espace à l’autre sans en être empêché, retrouver son propre rythme vital, c’est ce que permet un endroit comme la Borde. L’auteur nous livre dans son texte bien des aspects de ce cheminement toujours singulier. L’atelier théâtre, comme tout autre atelier à la Borde n’est au fond qu’un prétexte permettant à chaque participant de remonter sur la scène de la vie. Et cet élan vital, Henri Cachia nous en offre un tableau exemplaire.

 

Yannick OURY-PULLIERO

 

4 réflexions au sujet de « Jouer à la Borde d’Henri Cachia »

  1. Bonjour Monsieur Bernheim,

    Un grand merci pour cette excellente critique.
    Si le livre a bien 158 pages, son format est de 11X17cm.
    Et bien que Henry ne me déplaise pas, mon vrai prénom s’écrit avec un simple « i ».
    Bien cordialement.
    Henri Cachia.

  2. « La moindre des choses » eût été que l’acteur Henri Cachia cite la créatrice et la metteuse en scène (en association pour la mise en scène avec Marie Leydier) de la pièce « Qui va là-bas », pièce néanmoins affichée comme étant la trame de cet opsucule comme c’est écrit en son dos : c’est en effet Catherine Vallon, dont l’auteur de « Jouer à La Borde » omet dans ses 158 pages ne serait-ce que d’évoquer le nom. Il y a bien page 144 : « Ca pour les valises », mais tout de même, c’est faire peu de cas de celle qui, il est bon de le rappeler, a été en charge de l’atelier théâtre de La Borde de 2007 à 2015.

    Gilles Duval

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