“La clochardisation ne se réduit pas à l’exclusion sociale”, constate Patrick Declerck, psychanalyste et anthropologue. Pendant quinze ans, il a observé, jusqu’à s’y plonger, le monde sans espoir de ces hommes “fracassés”.

Pascale Senk

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Changer de place est hors de question, le bus est plein. Deux types ont la diarrhée à mes pieds… Chaque respiration est une angoisse. Je m’enfonce au plus profond de mon être, comme pour abandonner mon corps à lui-même. » L’homme qui raconte s’appelle Patrick Declerck. Il a 53 ans, est psychanalyste et anthropologue.

Pour mieux connaître la population des clochards de Paris, il se fait ramasser des dizaines de nuits, vêtu de guenilles, par le bus de misère qui emporte les sans-abri jusqu’au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre. Il a aussi réalisé plus de deux mille entretiens avec ces hommes « fracassés » et assisté, avec un médecin, à plus de cinq mille consultations : « C’est de l’odeur dont je me souviendrai le plus longtemps », écrit-il.

Les Naufragés

En octobre dernier, Declerck publie Les Naufragés (chez Plon), un livre météorite, une véritable bombe qui atteint le lecteur de plein fouet. Quatre cent cinquante pages qui racontent tout d’abord l’expérience initiatique de cet assidu de Nietzsche et de Freud intrigué depuis toujours par « l’inquiétante étrangeté du mal ». Mais “Les Naufragés”, c’est aussi un énorme travail d’ethnologue décrivant les laissés-pour-compte, les hommes en miettes, les « fous de pauvreté », une sorte de « mémorial à ces hommes sans traces ».

L’ensemble ne ressemble à rien et rassemble tout. Il permet de cerner, au plus près, une pathologie jusque-là mal identifiée, théorisée par Declerck comme « le syndrome de désocialisation ». Il fait aussi le constat cinglant des mauvaises réponses apportées par notre société à cette forme de folie, que l’on ne prétend soigner que par la « charité hystérique ».

Les réactions à la publication ne se sont pas fait attendre. « Depuis le 11 octobre, date de la sortie du livre, je n’ai cessé d’être invité dans les médias, ironise Declerck. Normal, en France, la saison des pauvres correspond à celle des huîtres ! On a eu les deux ou trois premiers morts par hypothermie de la saison et, comme chaque hiver, on redécouvre avec étonnement qu’il fait froid ! » Un homme politique – candidat à la présidentielle – lui a même proposé de faire une visite du Centre de Nanterre avec lui. « Je lui ai répondu que sous les caméras et en période préélectorale, ce que l’on verrait du Centre et ce que l’on penserait de moi à ses côtés n’auraient guère de valeur objective ! »

Pas dupe, Declerck. Les institutions, d’ailleurs, il n’aime guère et se déclare volontiers anarchiste. Sa quête profonde est sans doute là : chercher la vraie liberté, celle qu’il hume, perçoit de tout son corps lorsqu’il rejoint la haute mer pour s’adonner avec délectation à la voile. Est-il fasciné par la vie, apparemment libre et sans contraintes des clochards ? Bien au contraire : « Ils se détournent de la vie de famille, de l’effort, du travail, et pourtant, ils sont tout sauf libres. Ce sont des esclaves. Ils ne sont pas propriétaires de leur vie psychique, ils sont pris dans un exil dont on ne revient pas, l’exil à soi-même. »

Pieds de nez

Premier pied de nez à l’analyse sociologique habituelle : Declerck démontre que la clochardisation n’est pas réductible à l’exclusion sociale. Et pour cela, il raconte. Des cas cliniques, évidemment, mais surtout des histoires de vies qui le laissent sans voix. Celle de monsieur Abel, par exemple, qu’il suit depuis presque treize ans. La première fois qu’il le rencontre, le clochard doit se faire énucléer à cause d’une blessure surinfectée de l’arcade sourcilière. Puis, il perd l’usage de la parole à cause d’accidents vasculaires cérébraux, revient quelques mois plus tard avec un ulcère chronique du genou, doit ensuite se faire amputer d’un orteil gelé. « Nous le voyons s’amenuiser, il se découpe, sème des bouts de lui… C’est le Petit Poucet. Et quand vous lui demandez comment il va, il répond toujours, dans un souffle : “Tout va très bien, Madame la Marquise.” »

Deuxième pied de nez à la réponse institutionnelle : pourquoi la société, avec son « terrorisme de la normalité », n’offre-t-elle pas de lieu où ces hommes, qui sont aujourd’hui renvoyés à une souffrance indéterminée, puissent vivre leur folie ? Lui avoue : « J’en ai soigné des centaines. Je n’en ai guéri aucun. » C’est qu’ils ne restent jamais, ces patients. Ils perdent régulièrement leurs papiers d’identité, retournent dans la rue, s’arrachent leurs pansements fraîchement posés.
Face à ces vies brisées, à ces mises en scène du corps insupportables – à peine racontables –, Declerck oppose son énergie pléthorique et une grande sensualité. « C’est un Gargantua », dit à son propos le docteur Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social. « Indéniablement, mon physique d’armoire à glace [Declerck a la carrure d’un marin d’Ostende] et mon côté pas très aimable m’ont aidé quand j’ai voulu voir de l’intérieur ce que c’est que mendier, avoir faim et avoir froid, vraiment froid, pas seulement comme lorsqu’on passe du parking à l’entrée de l’immeuble. »

Mieux vaut être fort pour se glisser dans la peau d’un invisible et se fondre dans la cour des miracles.

Une violence incroyable

Une nuit de juillet 1998, il entraîne son ami Pierre Pouwels, alors responsable des Missions France de Médecins du monde, au Centre d’hébergement d’urgence de Nanterre. Le « désintérêt » du personnel de surveillance leur permet de visiter les lieux en toute liberté, après avoir revêtu de simples blouses blanches.

Pierre Pouwels en parle encore avec de l’angoisse dans la voix. « Franchement, j’étais content de me trimballer avec cette grande baraque de Declerck. C’était l’enfer là-dedans, des visions d’Auschwitz, une violence incroyable… On a constaté que les jeunes émigrés de l’Est avaient chassé tous les clochards, qui rampaient à l’extérieur des bâtiments. Je me souviens de cette réflexion de Patrick au détour d’un couloir : “Tu vois, il fait une chaleur insupportable ici, près de 40 °C… La rue doit être vraiment d’une grande cruauté pour qu’aucun de ces mecs ne veuille y retourner.” Ça, c’est tout lui. Il a une réflexion sur les limites de l’humain qui est toujours époustouflante ! »

Humaniste, Patrick Declerck ?

Pas vraiment : « S’il est passé de l’autre côté du miroir, c’est toujours en évitant la fusion », affirme le chrétien Emmanuelli. « Je suis un pessimiste joyeux », précise le psychanalyste, à la manière de Freud. « Pour voir une chose entièrement, l’homme doit avoir deux yeux. Un d’amour et un de haine », disait Nietzsche.

Declerck a toujours eu le souci de maintenir cet équilibre. « Mon travail porte sur le rapport ambivalent à l’humanité. J’aime assez les individus, mais peu l’humanité dans son ensemble. Quant aux clochards, j’écris en manière de provocation, au début du livre, que je les hais… suffisamment pour leur avoir consacré quinze années de recherche. »
Suffisamment, aussi, pour clore son récit par une symphonie apocalyptique : sa visite faite l’année dernière au cimetière du Centre de Nanterre. Sa promenade philosophique dans des allées de misère dessine le degré zéro de l’humanité. « D’abord, pas d’herbe.

Du sable, et pourri. Trop meuble, presque mouvant. Les croix ne s’y trompaient pas, qui tanguaient, toutes de traviole. Des croix affaissées, titubantes, se raccrochant les unes aux autres, se cassant la figure. Bourrées elles aussi, comme leurs propriétaires. Combien de croix ? Je ne sais pas. Le gardien non plus, ne savait pas. On ne sait pas. On ne sait plus. Personne ne sait. » On pense à Céline, à Verlaine, compagnons de l’errance existentielle.

A l’âge de 3 ou 4 ans, Patrick Declerck souffrait d’une curieuse phobie : « Lorsque je fermais les yeux, j’avais la sensation terrifiante d’être emporté par le vent, comme le sont les papiers ou les sacs en plastique. » Ses “Naufragés” constituent, à n’en pas douter, un solide point d’ancrage. Un témoignage éternel.

Exclus, sans-abri…

Exclus, sans-abri… ce que l’on sait d’eux
« Sans-abri », « SDF », « exclus », « pauvres »… Différents termes désignent ceux qui souffrent, selon l’expression de Patrick Declerck, de « désocialisation extrême ». D’où la difficulté d’en faire un recensement précis. Emmaüs estime à 400 000 personnes les sans-abri, mais les mal-logés seraient plus de deux millions. Le seul chiffre vraiment fiable concerne le nombre de personnes utilisatrices des services d’hébergement et de distribution de nourriture dans Paris intra-muros chaque semaine : 9 800 en moyenne.

Au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre, on a recensé 91 % d’hommes pour 9 % de femmes. La majorité d’entre eux ont entre 30 et 60 ans, 77 % sont d’origine française et 10 à 15 % sont psychotiques. Le profil type qui émerge est celui d’un homme gravement alcoolo-tabagique, isolé d’un point de vue relationnel et ayant connu une enfance marquée de traumatismes divers.

A lire

A un cheveu de la misère
Extrait
« Juin 1996. Consultation à Nanterre. […] Sur les quelques marches qui mènent à la consultation, une femme est assise. Elle doit avoir entre 40 et 50 ans. Elle est obèse et sale. […] Son visage est écarlate. Mélange d’alcoolisme, d’hypertension et d’exposition aux intempéries. Grosse figure brutale au nez camus. Un peu de sang séché lui fait une sorte d’emplâtre noire sur l’oreille. Elle se regarde dans un petit miroir de poudrier, objet féminin, délicat, incongru, qu’elle tient d’une main charnue comme un jambon. De l’autre, elle soulève des mèches de cheveux. Des mèches compactes, pleines de nœuds. Des cheveux comme de l’étoupe. “Nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu !” Je passe. Elle se tourne vers moi. “Nom de Dieu de nom de Dieu ! Ça y est, un cheveu blanc ! Vous vous rendez compte… J’ai déjà un cheveu blanc ! Ah, nom de Dieu ! A mon âge.” Moi, qui suis complètement chauve, je hoche la tête et, pince-sans-rire, lui dis gravement qu’elle a plus de chance que moi. Elle me regarde un instant de travers, puis rit d’une voix éraillée. »
Ce livre vient de recevoir le prix Psyché 2001, qui récompense « l’ouvrage qui enrichit le plus la réflexion et la recherche en psychiatrie ».

 

 

 

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