L’article n°5 a été écrit par Dominique Vidal. Il est paru en Aout 2000 dans le Monde Diplomatique  »Le 6ème article  » Axionov, roman avec cocos » de  Bernard Cohen est paru en Avril 1995 dans Libération -Il sera en ligne sur le blog le Mardi 16 Juin. La nouvelle rubrique « Le journalisme qui résiste au temps »  est ouverte à tous ceux qui continuent à croire qu’écrire dans les médias peut avoir un sens.

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Bilan de vie pour les pionniers d’Israël

Regain d’idéal au kibboutz Gan Shmuel

Yael, Gertrud, Naomy, Alexandre, Myriam, Zeev Membres du kibboutz Gan Shmuel en Israël,tous ont 70, 80, 90 ans. Le génocide les a poussés jusqu’ici – les uns fuyaient, les autres, miraculés,espéraient revivre. Voilà des décennies qu’ils sont arrivés. Mais que reste-t-il de leur idéal, bafoué par l’injustice commise à l’égard des Palestiniens, secoué par les crises internes ? Pourrait-il renaître comme une alternative à la dégénérescence de la société israélienne ? Certes, Gan Shmuel n’est pas représentatif : sa richesse, relative, lui épargne le marasme dans lequel vivotent nombre de kibboutz. D’où une réflexion plus sereine, qui fait de cette communauté le laboratoire d’un autre modèle social.

AOÛT 2000, par DOMINIQUE VIDAL

Soudain, l’émotion la submerge et, la voix brisée, elle murmure : « Notre idéal se meurt, ils ont cassé notre pays. » Yael Paggy sait de quoi elle parle. Arrivée en Palestine le 1er avril 1941, cette juive viennoise se retrouva, après un court séjour dans les geôles britanniques d’Atlit, au kibboutz Gan Shmuel. A soixante-quinze ans, elle y fait ses comptes. Son amertume, bien des anciens la partagent, dans cette communauté pourtant épargnée par la crise qui frappe nombre de ses homologues (1). Pas au point, néanmoins, d’éteindre la flamme qui porta ces hommes et ces femmes, alors adolescents. La vie, il est vrai, n’a jamais tant de prix que lorsqu’on a failli la perdre – comme des millions d’autres – au cours du génocide nazi.

De la route, on croirait un centre commercial, avec sa station-service, son supermarché, ses boutiques et… l’inévitable McDonald’s. Erreur : derrière cette façade, c’est un kibboutz de quelque 800 habitants que l’on découvre. D’abord l’usine de jus d’agrumes, puis l’immense réfectoire et, plus loin, la ferme, l’élevage et les cultures. Autour, des dizaines de petits pavillons comme posés sur le gazon, bordés d’arbres verts et égayés de fleurs multicolores. Avec la complicité du soleil printanier, le calme, à peine troublé par les cris des enfants, éveille un sentiment de sérénité. Rien d’étonnant si, à Gan Shmuel, ce bastion des kibboutz Haartzi (2), les plus à gauche, même ceux qui ont échappé de justesse à l’enfer portent allègrement la septantaine, l’octantaine, voire la nonantaine. L’unique centenaire s’en est allée en 1999.

« Hitler a fait de moi un sioniste »

Dès 1935, à quinze ans, Gertrud Pelleg a quitté Wertheim (dans le Bade-Wurtemberg) pour Berlin, afin de se préparer, dans un camp des environs, pour la Palestine. Une expérience joyeuse, mais rude, pour cette fille qui venait « d’une maison confortable, avec domestiques et chauffeur. Mes parents, raconte-t-elle,m’avaient tout donné. Avec la vicmueltoire des nazis, moi, la seule juive de la classe, je fus chassée soudain de l’école. Mes meilleures amies me disaient : “Tu es si blonde. Dommage que tu ne sois pas aryenne !” Avec sa croix de guerre d’argent de 14-18, mon père jurait qu’il ne nous arriverait rien. Illusion : le 9 novembre 1938, durant la Nuit de cristal, il fut arrêté. Relâché, il emmena ma mère en France, où, en 1940, on les interna pendant un an dans le sinistre camp de Gurs… » Quatre ans auparavant, Gertrud, elle, avait navigué de Trieste à Haïfa à bord du Jérusalem.

« C’était le 14 mai 1942. Les Allemands avaient convoqué tous les juifs du schtetl[petite ville] devant l’église, sous prétexte de vérifier les certificats de travail. L’Einsatzgruppe (3a tué tout le monde. Sauf moi : j’avais sept ans et je m’étais cachée. » Clandestine jusqu’à la fin de la guerre, Myriam Raz sera recueillie par un orphelinat. De là, en 1946, elle se rendra de Pologne en Allemagne, où elle séjournera dans un camp de personnes déplacées (4). En train, puis à bord duChampollion, elle parviendra en Palestine. « Sous la pression des Américains, les Britanniques avaient concédé mille certificats d’immigration : j’étais le numéro 1000 ! » Trois décennies plus tard, Myriam est retournée à Wereszczyn. Soulagé qu’elle n’exigeât pas la restitution des biens de sa famille, le maire tiqua en apprenant qu’elle édifierait un petit monument aux victimes. « Regardez, s’écrie-t-elle, tendant une photographie du mémorial prudemment entouré d’une grille.Après ma mort, qui veillera sur lui ? »

Sara Kain aussi arrive en 1946. Mais, entre sa ville natale de Kosice, en Slovaquie, et Gan Shmuel, elle a connu Auschwitz de 1943 à 1945, y compris la « marche de la mort », à laquelle la moitié des rares rescapés n’ont pas survécu. « A ma libération, je pesais 37 kilos. » De cette épreuve, c’est tout ce qu’elle confiera. A-t-elle choisi la Palestine par conviction sioniste ? Haussement d’épaules : « Où vouliez-vous que j’aille ? J’étais seule. Il ne me restait pour seule famille qu’un frère et une sœur déjà installés ici avant guerre. »

Départ d’Autriche en novembre 1939, arrivée en Palestine pour la Pâque 1941 : à soixante-quinze ans révolus, Joseph Kohn se souvient de l’odyssée du« transport de Kladovo ». Parvenu dans cette ville yougoslave, le groupe pénétra en Bulgarie pour rejoindre la mer Noire : pas de navire ! Retour à Kladovo, puis à Sabac, pour quinze interminables mois d’attente. En mars 1941, munis des précieux certificats, les enfants pourront enfin s’embarquer pour la Palestine. « Il était temps : à l’automne 1941, puis au printemps 1942, nos parents périssaient dans des camions à gaz… »

L’âge, l’origine, l’attente en Yougoslavie, l’arrivée au printemps 1941 : tout rapproche Yael Paggy de Joseph Kohn. Mais elle, ses souvenirs les plus traumatisants datent d’avant le voyage. « Après l’Anschluss, en 1938, les juifs furent contraints de nettoyer, agenouillés, les rues de Vienne. “Une horreur pareille ne pourrait pas se passer chez nous”, lâcha même une tante juive allemande de passage ! En Autriche, la répression antisémite a déferlé beaucoup trop vite pour laisser place à de telles illusions. »

Responsable du mouvement de jeunesse sioniste socialiste Hachomer Hatzaïr, le frère de Yael, Joseph, doit rencontrer régulièrement Adolf Eichmann – qui pousse les juifs à l’émigration avant d’organiser leur déportation. Vient la Nuit de cristal : synagogues brûlées, magasins détruits, arrestations – dont le frère, qui passera six mois à Dachau… La guerre déclarée, Joseph retrouvera enfin Yael, un temps cachée chez des paysans, pour partir vers la « Terre promise ».

Comment oublier de tels parcours ? L’âge n’a rien émoussé de la cruauté du passé. Mais rejaillit aussi, enivrante comme à l’époque, cette joie qui gonflait les poitrines des pionniers débarquant ici pour donner vie à l’idéal dont Gan Shmuel, depuis sa fondation en 1921, se voulait un des fleurons.

« C’est Hitler qui a fait de moi un sioniste, reconnaît honnêtement Joseph Kohn.Né dans une famille assimilée, fils d’un militant socialiste engagé dans la lutte clandestine contre l’austro-fascisme, je n’avais jamais pensé à la Palestine. Jusqu’en 1938. » Son cas n’a rien d’exceptionnel : en 1933, la Palestine compte moins de 200 000 juifs ; en 1939, 430 000 ; et en 1947, 600 000. Dénonçant les partisans arabes de Roger Garaudy, l’intellectuel américano-palestinien Edward Saïd s’en prendra un jour à « la vision simpliste d’intellectuels “bien-pensants” qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël (5 ».Indiscutablement, le génocide a transformé l’idée d’Etat juif, longtemps marginale, en solution aux problèmes de centaines de milliers de survivants. Et lui a conféré, malgré son injustice à l’endroit des Arabes palestiniens, une légitimité qui ralliera au plan de partage une majorité d’Etats membres de la jeune Organisation des Nations unies (6).

« Qui veut – et qui peut ? – garantir que ce qui nous est arrivé en Europe ne se reproduira pas ? La conscience humaine (…) peut-elle se libérer de toute responsabilité dans cette catastrophe ? Il n’y a qu’une sauvegarde : une patrie, un Etat (7 », argumentait David Ben Gourion, alors chef de l’Agence juive, devant la commission d’enquête de l’ONU. De la propagande, sans doute, mais fondée sur une réalité qu’incarnent les anciens de Gan Shmuel. Lorsque toutes les frontières se fermaient (8), où pouvaient-ils se réfugier ? Où auraient-ils dû reconstruire leur vie ?

Comme Sara Kain, Myriam Raz l’avoue sans ambages : « Le kibboutz, c’était ma première maison après sept années d’angoisse et de misère. » A leur image, la grande majorité des immigrants d’alors – et beaucoup des suivants – considèrent l’Etat juif d’abord comme un refuge, et ensuite seulement comme le lieu où réaliser le « sionisme socialiste ». D’ailleurs, si presque tous – ici – se réclament de ce dernier, chacun nuance, insistant qui sur le sionisme, qui sur le socialisme.

Fille de la bourgeoisie, Gertrud Pelleg voulait « la Palestine, pas le communisme ». Enfant de militants ouvriers, Joseph Kohn rêvait « de socialisme, et non de sionisme. D’une patrie pour les juifs, mais dans un cadre socialiste inspiré de l’Union soviétique, avec le kibboutz comme laboratoire d’une société fondée sur le travail, l’éducation et bien sûr l’égalité ». Même radicalité chez Alexandre Altyzer, un Suisse d’origine ukrainienne venu directement en 1948, à dix-huit ans : « Mon idéal était socialiste, pas juif. Je voulais vivre autrement, une vie collective, de travail et de partage. »

« Je ne me sentais pas en harmonie avec l’Hachomer Hatzaïr, que je trouvais stalinien. Mais mon mari en était, et je l’ai suivi… », avoue Lamima Eshed, une Sabra (9) d’origine russe née à Jérusalem. Yael Paggy, elle, a choisi : à l’instar de son frère, elle désirait « changer le monde… et les juifs. Après des siècles de discriminations, la structure sociale juive formait une pyramide inversée que l’activité agricole devait remettre à l’endroit ». Plus prosaïquement, Naomi Lévy, première fille née au kibboutz, se souvient avoir grandi dans une atmosphère de groupe, « où les enfants disaient “nous” et pas “je” ».

Chez le Tchèque Zeev Hadar, arrivé en 1936, sionisme ne rime pas avec communisme. « Les Soviétiques prétendaient que leur révolution résoudrait le problème juif : nul besoin d’Etat en Palestine. Moi, je n’y ai jamais cru. Face aux menaces hitlérienne et stalinienne, seul un mouvement juif spécifique pouvait arracher notre peuple à son destin tragique et lui permettre de se régénérer dans son Etat. Le kibboutz a nourri Israël, mais il nous a aussi appris à vivre ensemble du travail productif et à en partager les fruits. » A l’inverse, Haïm Margalit et sa femme Shoshana, tous deux sabras, avaient « le sentiment de construire une société libérée des tares du capitalisme. Et l’espoir de donner naissance à un homme nouveau ». Expression typée : « Nous suivions l’exemple de l’Union soviétique, où Staline réalisait nos rêves. » Commentaire de son épouse : « Tout était si clair. Nous pensions par slogans. Nous avions une mission supérieure. »

Il est au moins un ancien de Gan Shmuel que ce discours n’impressionne absolument pas. Sur place, nul d’ailleurs ne mentionne son nom. Et pour cause ! Déjà influencé par l’extrême gauche à la fin des années 60, Ilan Halevi est allé au bout de ses convictions : il travaille, depuis plus de vingt ans, à la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Rencontré à Paris, il résume :« Le kibboutz ? Un phalanstère colonial, fondé sur un mensonge constitutif. »

D’ordinaire loquaces, les anciens n’aiment guère aborder la « question arabe ». Sur le plan théorique, passe encore : appartenance à l’Hachomer Hatzaïr oblige, tous avaient un jour prôné une Palestine binationale où juifs et Arabes coexisteraient. Mais cette générosité, déjà oubliée, s’évanouit totalement avec la guerre de 1948. Si les combats épargnèrent Gan Shmuel, ce ne fut pas le cas du village contigu de Tcherkass. Selon l’historien Benny Morris (10), confirmé par plusieurs témoignages, le kibboutz aida l’armée clandestine juive, la Haganah, à chasser ceux des habitants arabes qui n’avaient pas fui, puis confisqua les terres et, trois ans plus tard, détruisit les maisons restantes au bulldozer…

Qui s’en souvient ? Yael Paggy affirme : « Les Arabes sont partis, nous ne les avons pas chassés. » D’accord, Naomi Lévy ajoute que la restitution des terres était impossible, car celles-ci « ne leur appartenaient pas. De toute façon, ça aurait posé trop de problèmes ». En revanche, Gertrud Pelleg retrouve un« sentiment désagréable » devant ce départ qui « lui rappelait la déportation des juifs ». Pas d’état d’âme chez Joseph Kohn : « Celui qui tire le premier coup de feu doit en supporter les conséquences. » Seul à se souvenir de tous les détails, Haïm Margalit défend… la thèse du départ volontaire, avec une véhémence suspecte. « Ils nient, mais ils savent », confie un des responsables du kibboutz, Rafi Ashkenazi.

1963 : un jeune couple souhaite devenir membre de Gan Shmuel. Mais Silvia est juive, et Rashid arabe, de surcroît originaire… du village « oublié ». « Au terme de plusieurs mois d’âpres débats, raconte le sociologue « bourdieusien » Reuven Shapira, la majorité refusa, et notamment cette vieille génération dont le projet soi-disant binational excluait en réalité l’autre peuple de Palestine. Pis : les leaders du Mapam, qui n’avaient que la fraternité des peuples à la bouche, pesèrent de tout leur poids contre l’acceptation. »

La coexistence trahie des juifs et des arabes

Contrairement aux événements de 1948, ce traumatisme n’a pas été enfoui au plus profond des inconscients : il échauffe encore les passions. Si la grande majorité regrette la décision prise – pour Rafi Ashkenazi comme pour nombre de jeunes qui avaient alors vingt ans, « Gan Shmuel a trahi ce jour-là son idéal de coexistence entre juifs et Arabes… » -, certains n’en démordent pas. Haïm Margalit minimise toutefois son refus, motivé par des considérations strictement « personnelles », Rashid ne lui étant « pas sympathique ». Shoshana l’interrompt : « Le problème n’était pas personnel, mais idéologique. Rejeter Rashid, c’était céder à la paranoïa de gens prêts à tout sous prétexte de survie du peuple juif. » A preuve, la position de Sara Kain, qui martèle : « J’étais contre et je reste contre, par peur du précédent. » Curieusement, elle se réjouit de la réussite des couples mixtes formés avec les volontaires goys (non juifs) mais… scandinaves !

En 1972, Udi Adiv, fils d’un des fondateurs du kibboutz, est arrêté au retour de Damas et condamné pour « espionnage au profit de la Syrie » à dix-sept ans de prison – il en fera douze et demi. « Pour moi comme pour beaucoup de jeunes, la guerre de 1967 et ses suites avaient représenté un véritable choc. J’avais découvert l’hypocrisie du Mapam, son nationalisme, son refus de toute solidarité avec les Palestiniens. Etudiant, j’ai voulu donc entrer directement en contact avec ces derniers. Et c’est ainsi que, de rencontre secrète en réunion clandestine, je me suis retrouvé – bêtement – à Damas. Il va sans dire que je n’ai pas fourni le moindre renseignement aux Syriens. » Avec le recul, il déplore son amateurisme et sa naïveté, mais pas son engagement : le dialogue israélo-palestinien n’a-t-il pas débouché, en 1993, sur les accords d’Oslo ? Certains, ici, comparent encore sa « trahison » à l’« héroïsme » d’Uri Ilan, un fils du kibboutz qui, tombé entre les mains des Syriens en 1954, préféra se suicider plutôt que de parler… Mais, désormais, la majorité des membres du kibboutz accueillent« amicalement ou poliment » l’ex-pestiféré, devenu… précurseur.

Pavée de scandales, l’histoire de Gan Shmuel l’est côté sioniste, mais aussi côté socialiste. 1952 : parmi les accusés du procès Slansky, à Prague, figure Mordechaï Oren, un dirigeant de l’Hachomer Hatzaïr qui a coordonné avec les dirigeants tchèques, durant la guerre de 1948, l’aide militaire massive du camp communiste aux forces juives. Au sein du kibboutz, écartelé, « les uns, aveuglément prosoviétiques, voulaient croire qu’Oren était vraiment un espion, les autres, sionistes avant tout, ne pouvaient avaler cette couleuvre », se souvient Yael Paggy. Selon Shoshana Margalit, ce choc engage – quatre ans avant le XXe congrès du PC soviétique – la « déstalinisation » des pionniers, au prix d’une« terrible humiliation de gens dévoués à leur cause ». De cet amour immodéré pour l’URSS, une révélation récente du quotidien Haaretz (11) donne la mesure : la découverte des lettres qu’en 1951 l’instituteur Binyamin Greenboim, véritable idéologue du kibboutz, avait demandé à ses élèves d’écrire aux jeunes d’un village soviétique rendu célèbre par le pédagogue Anton Makarenko… « Nous sommes un des plus vieux kibboutz en Israël, écrivait par exemple Nadav Mermelstein.Nous suivons la Russie sur presque tous les points, mais notre gouvernement veut suivre l’Amérique. »

Nouvelle crise en 1955 : aux élections législatives, le Parti communiste recueille six voix à Gan Shmuel. « Un tremblement de terre », se rappelle Haïm Margalit. A la fédération des kibboutz Haartzi, c’est le branle-bas de combat : le « patron », Yacov Hazan, se déplace pour excommunier les coupables et arrache, après un débat houleux, deux exclusions. « A l’époque, je n’étais pas communiste, mais proche de Moshe Sneh, qui rejoindra plus tard le PC, explique une des « victimes », Matityahou Mintz, devenu un ethnologue de renom de l’université de Tel-Aviv. Et j’influençais une douzaine de membres du kibboutz. » Pour expliquer l’agressivité des responsables, le professeur invoque« l’anticommunisme spécifique du Mapam, qui se considérait comme un parti révolutionnaire et redoutait toute concurrence sur sa gauche ». « Les six voix de 1955, confirme Yael Paggy, firent l’effet d’un “chiffon rouge” aux anciens qui avaient un complexe à l’égard du mouvement communiste, en plein développement “illégal” dans le kibboutz. » Une pause, puis : « Maintenant, on en rit, mais je ne puis oublier que mon mari et mes amis ont voté les exclusions. »

Emportés par l’ivresse de 1967

Eprouvé, entaché, ébranlé, l’idéal des anciens de Gan Shmuel leur reste néanmoins rivé au cœur. C’est à son aune qu’ils jugent la société israélienne contemporaine. Sans la moindre complaisance. A ce tableau noir, que ne renieraient pas de virulents antisionistes, chacun, aux critiques communes, ajoute sa propre touche.

Dans cet « Etat complètement fou », Yael Paggy ne retrouve plus rien de la vie modeste, mais solidaire et chaleureuse, des premières années. Elle déplore la disparition des « relations humaines, de l’entraide, de l’accueil des immigrants ». Sara Kain se plaint particulièrement de la violence : « On se croirait à Chicago tant il y a de meurtres et de vols. » Curieusement, à ce chapitre, elle non plus ne mentionnera pas l’assassinat d’Itzhak Rabin… Gertrud Pelleg, qui rend régulièrement visite à sa sœur aux Etats-Unis, est surtout frappée par l’« américanisation », qu’elle caractérise par la « montée d’un individualisme insupportable dans une société qui se voulait fondée sur l’intérêt commun ».

Matérialisme contre idéologie. Voilà la clé, selon Myriam Raz : « Autrefois, nous formions une société sélective d’hommes et de femmes qui partageaient un même rêve, ne rechignaient pas au sacrifice et tenaient plus à la dignité de la vie qu’à son confort. » Si bien que la petite « miraculée » du shtetl se sent parfois« étrangère » dans cet Israël « où seule compte la recherche de la richesse ».Zeev Hadar non plus ne comprend pas cette logique. « La véritable richesse ne réside pas dans l’argent, mais dans la littérature, la musique, le théâtre, et donc l’éducation, qui sont, hélas, victimes de la course au fric. »

Au palmarès des tares, l’explosion des inégalités arrive au premier rang. Tous les anciens, sans exception, la dénoncent, tel Alexandre Altyzer, qui met en garde contre les statistiques officielles : « Quand on vous parle de salaire moyen, sachez qu’il inclut la rémunération du directeur, qui gagne 100 000 shekels(170 000 F) par mois, et de ses ouvriers ou employés, qui en touchent 2 000(3 400 F). Sans oublier l’argent de poche versé aux immigrants non juifs, souvent 20 shekels (34 F) par mois… »

Contraire à l’éthique même d’une société traditionnellement égalitaire, cette polarisation entre riches et pauvres alimente une autre dimension, unanimement déplorée, de l’évolution israélienne : ses divisions croissantes. Signe des temps, le conflit le plus cité oppose laïques et religieux. « Ce n’est plus Israël, mais l’Iran », lance Haïm Margalit, qui voit dans le rabbin Ovadia Yosef un ayatollah Khomeiny bis. Et accuse son parti, le Shass, d’un des trois crimes qui, dans la tradition juive, méritent la mort : le paganisme. « Comment, sinon, qualifier le recours systématique aux médailles et aux amulettes ? » Mais cette ascension des ultra-orthodoxes sépharades, l’ex-journaliste l’explique avant tout par les ravages du « capitalisme cruel » (George Soros) parmi les juifs arabes. Ce thème, à Gan Shmuel, ne fait guère florès. Lorsqu’ils évoquent les discriminations frappant les juifs orientaux, les anciens précisent souvent « prétendues » – il est vrai qu’ils proviennent d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie…

« Supercapitalisme » : tel est le diagnostic de Joseph Kohn, qui y discerne une menace mortelle pour Israël. Elisha Eshed qualifie de « glace chaude » le projet sioniste lui-même, qui prétendait mélanger harmonieusement socialisme et capitalisme. Le tournant, Naomi Lévy le situe en 1967. La guerre de six jours, explique-t-elle, « nous a enivrés. Même le mouvement kibboutzique s’est convaincu que tout était désormais possible. Arabes et juifs allaient coexister : aux premiers le travail, aux seconds l’argent facile. De fait, les juifs se sont enrichis sur le dos de cette main-d’œuvre à bon marché, mais aussi grâce au flot des capitaux américains. Israël devint ainsi un “miracle” accompli pour nous par Dieu, preuve de nos droits sur cette terre. Impensable avant, le Grand Israël justifia notre refus de restituer les territoires. Mais l’occupation a un prix pour l’occupant : elle le corrompt. »

Parfois, même décidé à pousser ses interlocuteurs dans leurs ultimes retranchements, le journaliste hésite. Questionner les anciens d’un kibboutz sur l’évolution de la société israélienne revient à les confronter à l’échec de leur propre vie. La crise même des kibboutz les atteint personnellement. Certes, la prospérité de Gan Shmuel met ses membres à l’abri de la misère dans laquelle végètent d’autres collectivités et autorise une réflexion plus sereine. Mais nul, même ici, ne peut exclure l’éventualité d’une disparition de ces forteresses « sionistes socialistes ».

« Les 83 kibboutz Haartzi et les 160 du mouvement pro-travailliste Takam ont accumulé, résume Ofer Kol, porte-parole des premiers, quelque 5 milliards de francs de dettes, dont une bonne partie suite aux opérations spéculatives des années 80. Mais ils regroupent encore 300 000 membres et associés, soit 5 % de la population du pays, fournissent 50 % de la production agricole et… une grosse proportion des officiers de l’armée. C’est dire l’enjeu du débat. »

Des pilules amères, les anciens en ont déjà avalé : le développement des activités industrielles a entraîné le recours à une main-d’œuvre étrangère, l’irruption de l’individu dans le collectif s’est traduite par le retour des enfants chez leurs parents et par l’arrivée de la voiture comme de la télévision. « Cette fois, chaque kibboutz sait que de ses décisions dépendra sa survie. Les uns s’accrochent aux règles collectivistes. Les autres envisagent d’y renoncer complètement. Certains s’arrêtent à mi-chemin, refusant par exemple à leurs membres le droit de travailler à l’extérieur, mais introduisant les salaires à l’intérieur. »

Nul besoin d’être grand clerc pour deviner vers quelle solution penche Gavril Bar Guil, le président des kibboutz Haartzi. Interviewé, via son portable, dans sa voiture de fonction, il manie avec aisance la langue de bois : « Placer l’individu au centre tout en préservant nos valeurs collectives, maintenir l’égalité mais lier le salaire au travail », bref « demeurer un kibboutz en s’intégrant cependant au “village global” »… A Gan Shmuel, les anciens pensent autrement. Qu’on ne puisse, sous peine de mort, fermer les yeux sur les changements intervenus en Israël et dans le monde, ils l’admettent. Mais ils entendent préserver l’identité fondamentale du kibboutz.

Autre objectif, autre méthode. La plupart des communautés en difficulté se sont assuré les services de conseillers économiques, qui leur ont évidemment suggéré de privatiser les biens du kibboutz, de supprimer des services rendus gratuitement aux membres, d’introduire des salaires et de les hiérarchiser, etc. Pour accompagner les membres de Gan Shmuel dans leur introspection, Rafi Ashkenazi, lui, a fait appel à un… philosophe, Assa Kasher.

« Je n’étais pas là, explique ce dernier, pour leur dire ce qu’il convenait de faire, mais pour les aider à trouver un équilibre entre continuité et changement, afin que leur modèle reste attractif pour leurs petits-enfants. Grâce au questionnaire et aux entretiens que nous avons réalisés, une nouvelle approche se dégage, autour de trois domaines : nécessité, responsabilité, liberté. Au premier appartient la base économique. Mais le bien-être des gens âgés, l’éducation, la prise en charge des besoins des jeunes doivent-ils relever de la collectivité ou de chacun ? Et jusqu’où doit aller la liberté des membres ? D’où la perspective d’adopter une charte des droits des membres, mais aussi de rendre la gestion du kibboutz plus transparente, plus consensuelle. Bref, l’avenir passe non par la propriété privée, mais par la liberté. »

A supposer que les kibboutz aient un avenir. A l’orée du XXIe siècle, peut-on – doit-on – préserver ces « îlots de socialisme dans l’océan capitaliste »qu’évoquait Yacov Hazan, dans les années 50 ? « Si vous croyez que le capitalisme, parce qu’hégémonique, va éliminer le kibboutz, vous vous trompez,répond Assa Kasher. Une société comme la nôtre sécrète tant d’injustices qu’elle pousse ses victimes à se battre pour la justice. » Un vivier pour demain.« Pourquoi capituler ? Le kibboutz constitue plus que jamais une alternative crédible, s’il se rénove dans la fidélité à ses principes. Une île ? Plutôt une fontaine de valeurs pour les combats à venir. »

Ne pas abandonner les gens à leur sort

Cette bataille, Rafi Ashkenazi la juge bien engagée à Gan Shmuel. « Je suis peut-être le dernier responsable au monde à penser que les êtres humains ne sont pas mauvais et qu’ils peuvent donc encore vivre ensemble et à égalité, assure-t-il, mi-blagueur, mi-sérieux. Pour le capitalisme, l’éducation, la culture, la santé, la retraite représentent de l’argent perdu : à chacun d’assumer ces charges, et tant pis pour lui s’il n’en a pas les moyens. Nous, nous refusons d’abandonner les gens à leur sort. Archaïque ? Au contraire, la société que nous défendons ici, à notre manière, est celle de l’avenir. »

Ici et, qui sait ?, ailleurs. Car bien des yeux, en Israël, sont braqués sur cette version locale du village d’Astérix. Reste à savoir s’il est vraiment possible, comme le suggérait Joseph Kohn, le « rouge », de « couper le kibboutz du pays pour lui éviter de dégénérer comme lui »…

NOTES

Dominique Vidal

Journaliste et historien, coauteur avec Alain Gresh de l’ouvrage Les 100 Clés du Proche-Orient, Fayard, Paris, 2011.

(1)  Lire Amnon Kapeliouk, « La décadence des kibboutz israéliens », Le Monde diplomatique, août 1995.

(2)  Fondés par le mouvement de jeunesse sioniste socialiste Hachomer Hatzaïr (Le Jeune Gardien), les kibboutz Haartzi ont été liés d’abord au parti Mapam, créé en 1948, qui a fusionné en 1992 avec deux autres formations de gauche pour donner naissance au parti Meretz.

(3)  Chargés, à partir de l’été 1941, des massacres de civils dans les territoires occupés par la Wehrmacht, les « groupes d’intervention » ont tué plus de un million de juifs.

(4)  Ouverts dans les zones occidentales de l’Allemagne et en Autriche, ces camps rassemblaient en 1946 plus de 250 000 juifs qui ne pouvaient – ou ne voulaient – pas rentrer dans leur pays.

(5)  Edward W. Saïd, « Israël-Palestine, une troisième voie », Le Monde diplomatique, août 1998.

(6)  Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU décide, par 33 voix contre 13 et 10 abstentions, de créer un Etat juif, un Etat arabe et une zone internationale pour Jérusalem et les Lieux saints.

(7)  Unscop, Report to the General Assembly, vol. III, Annex A, UN Lake Success, 1947, p. 21.

(8)  De 1940 à 1948, les Etats-Unis n’accordèrent que 57 000 visas à des juifs européens.

(9)  Ce terme, surnom des israéliens nés en Israël, désigne en hébreu le fruit du cactus : piquant à l’extérieur et doux à l’intérieur…

(10)  Lire Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, Cambridge University Press, Cambridge, 1987.

(11)  Tel-Aviv, 25 avril 2000.

 

 

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