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Entretien avec l’auteure;

Cet ouvrage est sans doute le plus tonique, le plus libertaire, le plus amoureux de notre humaine condition que nous ayons lu depuis longtemps. Alors nous avons voulu rencontrer son auteure. Elle déménage autant que son livre, entière, joyeuse et jamais vindicative. Vous voulez vous faire plaisir ? Lisez «  Khomeiny, Sade et moi » et ensuite, courrez au Musée d’Orsay voir la passionnante exposition sur Sade conçue par Annie Le Brun.

 

FB : vous aviez un objectif précis en faisant ce livre ?

 

 Abnousse Shalmani

 Ce livre m’a libéré et ce serait merveilleux qu’il aide d’autres à le se libérer aussi.

Je ne suis pas la seule femme d’origine musulmane à être confrontée aux démons de l’islam.

 

– … d’origine musulmane , qu’est ce que cela veut dire ?

 -Je suis née dans une famille de confession musulmane depuis plusieurs générations.

 

-Votre grand père était soufi ?

 

-Il a appris tout seul à lire et à écrire, son arrière grand père était pêcheur, dans le nord de l’Iran. C’est en arrivant à Téhéran qu’il a appris à lire et écrire. Il a appris tout seul et il a eu une sorte de respect pour les livres, parce qu’ils vous apprennent quelque chose. Il y avait très peu de livres à la maison avant que mon père n’en achète beaucoup, mais ils avaient leur place dans la bibliothèque, c’était très important, cela a beaucoup joué sur ma passion des livres.

Mon père a été la chance de ma vie. Ma mère a été la première héroïne de ma vie. Elle est fantasque, un véritable personnage de roman. Mon père beaucoup plus terre à terre, Il s’occupait de mon éducation intellectuelle au quotidien. Avec un père aussi formidable je n’ai jamais eu à militer contre les hommes. Ça aide.

 

 – Quelle est votre relation aujourd’hui à l’Iran et à la culture iranienne ?

 -L’Iran, c’est un lointain souvenir d’enfant. Je l’ai quitté à l’âge de huit ans.

La magie des souvenirs, des goûts, des odeurs, la maison des grands parents.C’est du domaine de la rêverie et du fantasme. Je ne l’ai jamais revu et je ne le reverrai jamais tel qu’il a été, des quartiers entiers ont été rasés, bombardés. Je ne retournerais pas en Iran tant que je serais obligée de porter le voile. Je me sens très libre par rapport à mon pays de naissance. Les iraniens, je n’en fréquente pas. L’immigration iranienne en France est une immigration bourgeoise, beaucoup de familles très traditionnelles qui ont gardé la même façon de penser. Les rapports sont lointains, méfiants, on ne se connaît pas, on ne se reconnaît pas. Je n’arrive pas à me faire à la politesse à l’iranienne, jugée comme très importante par les intéressés. C’est sans doute la plus radicale qui existe. Vous déjeunez ou dinez chez un iranien, il va vous demander de vous resservir. Vous devez refuser, trois ou quatre fois de suite et finissez ensuite par accepter. ça ne se fait pas en Iran, de poser des questions aux gens concernant leurs enfants. En France au contraire c’est mal vu de ne pas s’intéresser aux enfants des autres. La culture Iranienne ? Tout n’est pas traduit et je ne lis plus le persan, je suis donc coupée de ce qui émerge aujourd’hui . Pas du cinéma. J’apprécie plus les films poétiques que la veine naturaliste. Il a un film documentaire dont je me souviens «  Hors jeu » de Jafar Panali . C’est l’histoire d’un match de qualification de l’iran pour la coupe du monde. Des filles se sont déguisé en garçons et elles se font arrêter. Elles sont en discussion avec leurs gardiens qui sont aussi sont des pauvres types qui préféreraient passer le week end chez eux. Finalement l’iran se qualifie, c’est magnifique. Sinon la culture d’avant c’est la poésie d’Hafez que je lis plutôt en français, en iranien je le lis mal. C’est un des plus grands poètes iraniens. C’est lui qui a le plus imprégné la culture quotidienne. On lit l’avenir dans ses recueils. Vous posez une question, vous ouvrez le livre à une page et là vous avez votre réponse et ça tombe souvent très juste. Ce poète est un mystique inséparable de l’amour du vin, de l’amour divin et charnel, et des chansons qui vous accueillent dans une taverne. C’est très iconoclaste et les ayatollahs n’ont jamais réussi à l’interdire. Tous les iraniens ont un recueil de poésie d’Hafez chez eux . Lui me fascine.

Pour le reste, je dis souvent que je suis une française née à Téhéran. Ma culture est d’abord une culture française.

 

– A l’école, face au diktat islamiste de porter le voile, la petite fille que vous étiez a répondu en montrant son cul. C’est du passé ou vous en reparlez ?

 -C’est curieux, car c’est maintenant que l’on en reparle. J’ouvre mon livre en mettant en avant cette histoire, mais c’était devenu dans ma famille quelque chose de totalement intégré. Le fait qu’Abnousse montre son cul à l’école était devenu assez banal. Sinon j’étais une bonne élève et très sage, comme j’étais aussi très joyeuse, personne ne s’est dit : elle est folle. J’étais très équilibrée et aimée. Ce n’était pas possible d’accepter quelque chose d’aussi moche, d’aussi triste que le voile. Encore aujourd’hui quand je vois des femmes voilées supportant des couches et des couches quand il fait chaud, je ne me sens pas bien. C’est physique. J’étais la seule enfant de la famille, libre et choyée, j’ai dit non avec un naturel sans mélange. Aujourd’hui, je me suis mise à écrire parce que j’avais besoin de donner un sens à ces évènements. L’actualité m’a aussi un peu poussé à prendre la parole.

 

– Vous pourriez être une intellectuelle féministe, mais l’expérience que vous avez ,semble exiger un engagement plus complet ?

 – Pour que la libération soit totale il faut effectivement que la personne dans sa totalité soit impliquée. La littérature libertine du XVIII siècle ne s’y est pas trompé. En prenant en compte les femmes qui étaient encore une zone vierge, et dans la dépendance, cette littérature racontait leur histoire. On a toujours dans cette littérature, un personnage naïf à l’aube de la vie qui se trouve projeté dans la vraie vie. Suite à un incident ,elle sort de son carcan, elle surprend une conversation qui remet ce qu’elle pensait en cause , dans un deuxième temps, on lui colle un bouquin entre les mains qui va la transformer mentalement,. Car c’était son esprit qui enfermait son corps. Les femmes vont se libérer par le corps en refusant la dictature qui le cadenasse. En Union soviétique toutes les femmes étaient habillées pareil, l’extravagance bourgeoise était bannie. En Iran c’est le voile des femmes, les hommes eux, n’ont le droit de montrer ni mollet ni avant bras. Pour les femmes la violence est politique, sociale et psychologique. Pour moi la littérature libertine a été un choc, toutes les questions, tous les doutes que je pouvais avoir y avaient leur place. Les féministes ont peur de leur corps, elles ont peur d’être réduites à leur corps. Elles mettront donc en avant la culture, le cerveau.

 

Vous avez visité d’autres pays que la France ?

 -J’ai très peu voyagé, car je suis réfugiée politique. J’ai été beaucoup été en Allemagne, sous les pas de Louis II qui m’a fasciné à travers Visconti, un monarque excentrique à ce point là, c’est de la littérature.

Ce qui est amusant en Allemagne, c’est que les hommes ne draguent pas. Beaucoup d’amies m’ont dit, au début c’est super puis à la fin on se sent moche. Il n’y a pas de séduction. En France c’est différent certains regards au delà de la séduction sont agressifs méprisants. Depuis la nuit des temps les hommes s’autorisent à nous déshabiller du regard. ça changera, mais il faudra du temps.

 -Vous ne trouvez pas la France un peu morose ?

 -J’adore la France plus que tout, Je suis incapable de m’installer ailleurs mais cette morosité actuelle, cette façon de baisser les bras si rapidement, c’est insupportable. Que les français râlent d’accord mais quel manque d’enthousiasme !

 

-A propos de l’affaire Merah, vous écrivez on n’a rien dit on a laissé les ignorants s’exprimer…

 – Merah a voulu commettre un acte politique, mais qu’est-ce que ça veut dire courir après une petite fille de cinq ans pour la tuer ? Dans quel état de dégénérescence sommes nous ? Il a tué des musulmans , avant de commettre un nouveau massacre devant une école juive C’est un acte de haine d’un homme d’extrême droite vis à vis de tout ce qui est blanc et français. Pourquoi les musulmans ont eu tant de mal à réagir à dénoncer cet acte criminel, alors qu’ils ne sont pas favorables à l’islamisme ?     

Il y a sans doute une peur de passer pour traitre à une communauté. La mère d’une des premières victimes a éprouvé le besoin d’aller voir où habitait Mohamed Merah. Elle interroge des gamins, qui lui disent vous savez c’est un héros !

Elle leur répond vous savez qui je suis ? Ils répondent par la négative.

Je suis la mère du premier homme qu’il a tué. Là ils commencent à être gênés. C’est le début d’une évolution possible. `

Un jour dans la boite de production dans laquelle je travaillais comme scénariste avant d’écrire ce livre , l’homme de ménage musulman sunnite , me montre avec une grande fierté une photo de son logement avec une photo de Khomeini ,qu’il aurait du rejeter comme grand satan chiite. Pas du tout Khomeiny était son héros.

 

 – Parlons un peu de votre admiration pour Sade ?

 – C’est la grande transgression. Beaucoup de mes lectrices âgées de plus de 60 ans n’ont pas compris pourquoi je le mettais en avant. Comment peut-on se libérer par la violence et la douleur ? Moi qui apprécie Sade, je ne pense pas m’être libérée par la violence et la douleur, mais plutôt dans la joie. D’abord il faut lire Sade en évitant de commencer par les 120 journées, mais plutôt par la philosophie dans le boudoir qui est le texte le plus politique. Il contient également le texte «  Français encore un effort pour être républicains. C’est vraiment le programme politique de Sade. Beaucoup de femmes sont élevées avec un langage et un corps cadenassés. Il faut donc avancer progressivement, commencer par la littérature libertine et ensuite passer à Sade. Mettre le marquis sans préalable entre les mains de quelqu’un de non initié, ne fonctionne pas. Il y a une telle transgression que cela met mal à l’aise. Mais déjà le fait que ce soit dit, écrit est libératoire. C’est de la pure fiction. Ce qui est violent c’est ce qui se passe pour de vrai, avec l’excision, avec les écoles dynamitées, c’est ce qui se passe avec les meurtres d’honneur, avec les mariages forcés, des gamines de 13 ans avec des vieux. Sade qui imagine des combinaisons de corps, qui s’amuse à dessiner, des choses impossibles, ce n’est pas violent. C’est imaginé et écrit dans un livre et cela ne me plairait pas du tout d’assister à des scènes de torture, cela ne m’intéresse pas et cela n’est pas du tout le propos de Sade. Plus il est enfermé, plus il est radical. Il veut faire exploser les murs de la prison. Il lui restait la bouffe, il a fini obèse et l’écriture. Quand on a voulu l’empêcher de prendre la plume, il écrivait avec son sang, il était devenu fou. Il faut le prendre au pied de la lettre… de l’imagination et cela change tout. Aucun corps dans la réalité peut subir aussi longtemps les sévices qu’inflige la plume de Sade. Je relis Justine plutôt que Juliette qui m’exaspère et c’est superbe.

 

-Il faut un certain courage pour regarder la violence humaine en face et travailler à la contenir .

 – Oui d’autant que ceux qui peuvent apparaître comme des monstres, ainsi Eichmann, sont aussi des hommes ordinaires. Ce qui m’a le plus choqué dans le Génocide au Rwanda, c’est un instituteur qui faisait cours à des enfants. Donc, il était dans la transmission et à la fin du cours, il prenait sa machette et allait couper des enfants en morceaux. Il était, comme d’autres d’une banalité presque extravagante. Le lendemain, il avait nettoyé sa machette et après l’avoir posé, il faisait cours. J’ai beaucoup étudié la période de la deuxième guerre mondiale et ce qui concerne la Shoah, mais j’ai du mal à comprendre et je ne suis pas sûre qu’à la fin de mes jours, j’aurais compris, c’est hallucinant. On peut avoir les pourquoi, les comment, avoir lu livres, études, posséder toutes les clés, ce dérèglement du collectif , cette folie reste incompréhensible et aussi fascinante .C’est une aberration. Mais je reste optimiste car après cela il y a des jeunes qui ont recommencé à construire.

L’Allemagne a fait un vrai travail de mémoire. Contrairement à l’Autriche qui se refuse à regarder son passé. Si on lit les écrivains autrichiens, on ne met jamais le doigt de pied en Autriche, le non dit est terrifiant.

 

 – Y –a- il des auteurs qui ont été pour vous aussi importants que Sade ?

 – A part la littérature libertine et Pierre Louys, sans doute pas . Les livres ont un pouvoir libératoire. Dans la littérature libertine on voit tous les tenants du pouvoir commettre des actes atroces, pervers il n’y a rien de tel pour saper une société . Je l’ai lue comme on prend un médicament j’étais petit à petit en train de guérir. C’est la force de la liberté d’être irréversible. Après, tous les livres que j’ai lu ont renforcé mon ouverture sinon, Salman Rushdie Carlos Fuentes, John Irving, m’ont apporté beaucoup, j’ai pris un grand plaisir avec cette littérature baroque, tout est possible avec les mots mais pas avec cet effet dévastateur et merveilleux que m’a apporté Sade. Sans doute que sa lecture, comme celle de la littérature libertine et de Pierre Louys correspondent pour moi aux années d’apprentissage, j’étais encore très malléable.

 – Vous avez des projets littéraires ?

 – Je suis en train d’écrire un roman, où il est aussi question de fanatisme mais qui est d’abord une histoire d’amour entre l’Italie des brigades rouges, l’Iran des mollahs, la France et les islamistes, c’est très baroque et ça me plait.

 

 

Voir critique du livre d’Abnousse Shalmani ( éditions Grasset) sur ce même blog.

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