Bernard Cohen est  grand traducteur et écrivain. Je lui ai dit: je veux faire le portrait quelqu’un de formidable. Il a répondu : Nancy Murillo. Pourquoi ?

 « Comment être salsera totale dans une des capitales du Vieux Monde où l’on danse le moins, où il pleut toute l’année et où “chacun est rentré chez son automobile”, pour citer le poète Claude Nougaro? Nancy Murillo le fait. Elle entre dans une salle étriquée et convoque les Tropiques, et tout le monde est debout, et “est-ce nous qui dansons ou la terre qui tremble”? Nancy Murillo, colombienne extraordinaire. La Colombie a donné beaucoup d’extase au monde, donc elle est mal vue à Bruxelles. Mais bon, je n’ai jamais vu un Parisien guindé rester de pierre quand Nancy entre en scène. Non, la scène est maintenant un bateau avec elle, sous ses pieds sublimes, et tu vas “de ida y vuelta”, comme dit le flamenco, là-bas et ici, aller-retour avec ou sans carte de frequent flyer. La danse comme voyage, et comme réinvention de soi. Nancy réinvente la salsa, qui par définition est imprévisible, bouillonnante, capricieuse. Comme nous tous. Si seulement… » B Cohen

 

 

 Il faut que ma vie soit magique dit Nancy Murillo

Brrruuum,brrruuum,boum, badaboum.

Je vais te raconter l’histoire d’une femme belle, sensuelle,

qui rit comme une petite fille, joue, chante à la puissance vie, une femme a les pieds sur terre et les yeux qui caressent les étoiles.

Ecoute : rum,rum badarum, boum.

Manuel-Lorenzo son père, colombien, africain, indien, vient du Choco, Ana de Jésus sa mère, colombienne, africaine, de Buenaventura, du Pacifique colombien. Des ouvriers, debout comme l’humanité quand elle connaît ses racines.

Ecoute : 1, 2… 1, 2, 3 prend le tempo.

Ils sont 7 enfants à la maison dont 5 filles. Nancy est la plus petite. Ils vivent à Cali la capitale de la province du Cauca. L’aîné des garçons est disc-jockey dans une boite de nuit il en rapporte le meilleur de la salsa, de la cumbia, de la rumba, qui viennent de New York, de Cuba, ou du Venezuela. Il met le son suffisamment fort pour que tout le quartier en profite.

En face du chef de «la banda de Guerra», une petite fille de13 ans. Elle veut jouer d’un instrument ? Il lui donne un triangle.

Ca va pas non ! Moi, je veux jouer du brrruum,brrruuum, boum, badaboum, du Ro-do-blante !

Mais le tambour c’est pour les garçons !

Nancy Murillo veut jouer du rodoblante et rien d’autre. Son frère lui a tout appris.

….Eh bien d’accord !

La voilà qui défile pour la fête nationale. Roulements ronflants de rodoblante. Ses parents, ses voisins la voient. Elle est fière, heureuse.

Un jour, en allant acheter du pain, une vieille femme noire la regarde intensément, s’approche d’elle et lui touche le bras. Elles ne se connaissent pas mais la femme l’a reconnue. Quelles histoires du fond des âges circulent entre elles ? Nancy mettra des années avant de l’entrevoir.

Avec tes anges gardiens tu traverses le monde comme si ta grand- mère te tenait dans ses bras. Tu es dans un cocon.

Est-ce toi qui décide ou est-ce que tu écoutes les paroles qui te traversent ?

Mystère. Quand tu sais d’où tu viens, tu sais mieux où tu vas. Il y a quatre ans Nancy visite l’Afrique. Elle est en totale affinité, avec ce qu’elle découvre. A Dakar, elle retrouve les rues de Cali. Depuis qu’elle a vu sa grand mère -qui vit dans une maloca, (maison sur pilotis) cultiver son champs, Nancy ne cessait de rêver à l’Afrique.

Un soir, alors qu’elle n’a pas quinze ans, après une répétition de la banda de Guerra, une amie l’entraîne à une fête. Au retour Ana de Jésus, sa mère qu’elle a oublié de prévenir, l’attend sur le pas de la porte.

– C’est à cette heure-ci que tu rentres sans avoir demandé la permission ?

Sa mère parle doucement, ne crie jamais, mais ferme les yeux quand elle n’est pas contente.

– Je vais te châtier. Tu as mangé ? et pose une assiette de lentilles sur la table.

La petite mange ses lentilles une à une. Sa mère attend qu’elle ait fini pour se saisir du martinet. Une correction comme celle-là, une vie ne suffit pas à l’oublier. Même si elle a attendu d’avoir cinquante ans pour apprendre à lire et à écrire, Ana de Jésus n’ignore rien des choses de la vie. A ses sept enfants elle a beaucoup appris. Comment ne pas rester digne quand on a vu sa mère rester imperturbable le jour où la maîtresse de son père a eu l’audace de venir le chercher à la maison ? Vous avez vu «le Murillo» dit-elle à ses enfants sans élever la voix. Grâce à sa mère, Nancy a appris à oublier la rage qui gâche la vie des femmes jalouses comme celle des épouses criant après un homme  n’assumant pas ses responsabilités.

Toute petite Nancy dansait, chantait, mais ce qu’elle voulait avant tout, c’est jouer la comédie. Elle fait partie d’une troupe amateur et se voit confier le rôle principal, une vierge noire dans une pièce de Dario Fo. Sa mère inquiète pour son baccalauréat met sa fille en garde. Nancy propose à sa mère de venir la voir jouer.

– C’est très simple, si tu me trouves mauvaise j’arrête. Promis, juré.

A la fin de la représentation Ana de Jésus émue aux larmes vient l’embrasser : continue ma fille, continue.

Pour continuer, il faut qu’elle passe par l’université et pour cela il faut de l’argent.

Son père n’en a pas. Nancy pleure, il refuse. Nancy pleure encore, il accepte. Des 5 filles, elle sera la seule à faire des études supérieures. Diplôme d’art dramatique, initiation à la photo et au journalisme.

« La scène, c’est ma maison». C’est là qu’elle apprend au fil des années à donner aux autres une énergie que ses ancêtres, ses ange-gardiens lui ont insufflée. Certes elle ne voulait pas être chanteuse, mais déjà dans toutes les pièces où elle joue, il faut aussi chanter. Sa mère qui joue du «guasa» (bâton de pluie) aurait peut-être été une grande chanteuse si le racisme d’un vigile blanc ne l’avait empêchée de participer à un concours organisé par une radio locale. «C’est peut-être elle qui a inspiré la chanteuse que je suis aujourd’hui».

Brum brum, boum, badaboum, je vais te raconter l’histoire d’une jeune femme que la musique a pris par la main. Quand elle arrive en France avec son mari elle parle très mal la langue. Impossible de faire du théâtre dans ces conditions. Après Paris, ils habitent Bordeaux. Des Français ont monté un groupe de salsa, elle sera choriste. Puis elle chante avec un autre groupe et revient à Paris et fait des offres de service au café Le Montecristo. La place est déjà prise, mais on l’engage comme serveuse. Sa vocation doit être ailleurs, elle sera hôtesse d’accueil. Coup de chance, il faut remplacer une danseuse. Elle monte un duo avec un danseur de tango et partira avec eux en tournée comme chanteuse. Là elle y est en phase avec sa profondeur africaine, monte son propre groupe, se produit dans les festivals, et intègre le mélao d’Azuquita.

Elle respire… comme cette femme qui dansait avec les loups. Et commence à chercher sa couleur musicale. Magie de la tradition retrouvée, sans jamais dévier d’un chemin qui se découvre au fur et à mesure qu’elle le trace. Sa voix qui est aussi celle des anciens, s’inscrit dans une modernité joyeuse et libre. Elle compose aussi la musique de plusieurs de ses chansons, ce qui plutôt rare pour une « Salsera »

Joyeuse elle l’est et le reste, même si elle est moins naïve qu’à 20ans. Etre du côté du bonheur est un choix. Nancy est une humaniste engagée. « J’ai cette inquiétude pour l’être humain, comme pour tout ce qui arrive à un voisin, un ami. Ce qui m’interpelle c’est cette maladie de l’esprit humain qui cherche par tous les moyens à s’approcher de lui-même, qui cherche l’erreur chez l’autre, plutôt que chez lui. Cela s’appelle l’intolérance »

Nancy partage une maison avec une femme mentalement atteinte. Sa joie de vivre est insupportable à cette femme qui la piétine. Dans ce huis-clos, la rage, qui fait autant mal à soi-même qu’aux autres, est la plus forte. Nancy est contaminée, elle veut finir sa voisine, la tuer. Elle choisira de déménager.

Plutôt que de constater que tout divise, éloigne les êtres humains les uns des autres, Nancy préfère travailler à ce qui les rapproche, les réunit. Les africains comme les autres sont tombés dans le piège, Nancy milite avec un groupe d’avocats américains, pour l’unité africaine, pour que les africains puissent se mettre en mouvement, exprimer leur richesse passée et à venir, leur aptitude à récréer en permanence cette culture du mélange ouverte à l’autre. En Colombie, chaque village est fier de sa gastronomie, de sa musique et organise un festival. Notre pays c’est celui-là. On peut rire ensemble, avoir du plaisir, se mettre en mouvement, combattre l’injustice.

La petite fille de Nancy adore danser la cumbia et la salsa. Sa grand-mère lui a envoyé une robe traditionnelle. Cela n’empêche pas la petite de jouer avec son ipad. Au fil des années, Nancy comprend plus profondément pourquoi elle est là. Parler de sa mission lui semble aussi naturel que rire en cascade comme une enfant ravie d’exister. Elle fait partie d’une humanité qui a compris que donner toute son énergie à ceux qui en ont besoin, n’est pas seulement un geste altruiste, mais une nécessité vitale pour qui veut sans cesse se ressourcer, rester vivant.

« J’ai décidé ça un jour, il faut que ma vie soit magique ».

J’ai ensuite demandé à Nancy Murillo si elle connaissait quelqu’un de formidable. Elle a répondu oui, un peintre, sculpteur colombien . Je vais donc faire le portrait de Chéo Cruz.

 

A suivre

 

François Bernheim

 

 

 

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