Nora Eldridge est en colère. Une énorme rage qui ne fera qu’enfler pour exploser à la fin du roman de Claire Messud. Mais qui est cette Nora ? Une femme invisible, « ni jeune ni vieille, ni grosse ni maigre, ni grande ni petite, ni blonde ni brune, ni belle ni laide. » La femme d’en haut. Une voisine. N’importe qui, et à qui il n’arrive jamais rien. Si elle en est là, c’est qu’elle n’a fait que se conformer à l’idéal féminin de la petite bourgeoisie américaine qu’exigeait d’elle sa mère. Qui l’appelait « ma Souris », animal discret s’il en est. On peut dire que c’est une fille bien élevée. Enfance et adolescence sans histoire, études à l’Université de Middleburry, un petit campus sans éclat, amours de bon ton, un bon job. Elle fait les choses « par principe », parce que ça se fait, comme aller au musée. Et puis elle envoie balader job et fiancé pour mener une existence terne de femme parfaite et d’institutrice dévouée.

Elle qui voulait être artiste. Vivre à Paris, ou dans une autre grande ville européenne, tout de même pas à Zanzibar, il faut rester prudente. Elle a choisi un « imaginaire de fille bien » et a mis ses rêves sous clé. Bien sûr elle s’est installé un petit atelier dans la chambre d’amis où ne vient jamais aucun ami. Elle y réalise de petites œuvres « de la taille d’une boîte à chaussures » avec un certain talent mais sans la moindre ambition d’intégrer un circuit artistique. Sa vie est devenue tranquille et frustrante. Alors comment est-elle passée à cet état de rage, poings serrés et orteils recroquevillés, comment être arrivée à se demander « que faire de cette invisibilité, comment la rendre incandescente » ?

Tout a changé dans la vie de Nora le jour où elle a fait la connaissance de la très séduisante Sirena, la mère d’un de ses élèves. Sirena est une artiste italienne qui a suivi son mari depuis Paris jusqu’à la petite ville américaine. Elle ne s’y plaît pas mais doit y attendre un an, que Skandar, universitaire de renom ait terminé de rédiger son livre qui porte sur l’éthique et l’histoire. A l’occasion d’un incident dans la cour de l’école où l’enfant, Reza est agressé en raison de ses origines italo-libanaises, les deux femmes se rendent compte qu’elles partagent la pratique et l’amour de l’art. Sirena réalise des installations « des visions du paradis, d’un autre monde, celui du beau, et puis une fois dedans, de près, on se rend compte que les fleurs sont mouchetées de crasse, que les plantes grimpantes s’effritent, que les scarabées étincelants ne sont que des capsules moisies… » Puis elle fait des vidéos de ces installations, pour démontrer que le monde du beau n’est qu’une illusion faite de faux-semblants. Une vision désabusée bien différente de celle de Nora qui, elle, représente des mondes en miniature, où toujours, est cachée « une petite silhouette dorée qui incarnait la joie ».

Les deux nouvelles amies décident de louer ensemble un grand atelier, où chacune pourra se consacrer à son travail. Commence alors une relation trouble entre les protagonistes, Nora et Reza, Nora et Sirena, Nora et Skandar. Nora et son immense besoin d’amour, comme une drogue, qui s’incarne tour à tour dans l’un des 3 membres de la famille.

Les 2 femmes construisent leur œuvre côte à côte, reproductions scrupuleuses en miniature où elle emprisonne le réel pour Nora, « Pays des Merveilles accessible à tous » pour Sirena. Elle prend tout ce qui sert sa force vitale, sans scrupules, sans limites. Nora en fera l’expérience. Avec comme bénéfice de pouvoir enfin laisser cour à cette colère qui la ronge : « j’ai eu en moi cette colère… Maintenant, elle est justifiée… Etre furieuse à en avoir des envies de meurtre, c’est être vivante. »

Alors relève-toi Nora, bats-toi, montre leur de quoi est capable la femme d’en haut !

 

Marie Hélène Massé

 

La femme d’en haut

Claire Messud

Gallimard

 

 

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