phomtos Arielle Bernhei

photos Arielle Bernheim

 

Bernard Cohen grand traducteur et écrivain a trouvé Nancy Murillo formidable.Son portrait est sur le blog. Nancy a trouvé Chéo Cruz peintre et sculpteur formidable. Son portrait suit.

« Si quelqu’un me demande de décrire Cheo Cruz, je pense tout de suite à un « Porro fiestero  » (gendre de musique traditionnel de l

‘Atlantique Colombien ) mélangé avec un bon ron ( rhum) et une mer chaude, après une journée ensoleillée !Il peut être aussi le réveil de minuit pile, si j’ose dire! Il se raconta, et il raconte les histoires avec une voix stridente qui pourrait réveiller les morts, tellement il respire la vie. !Sa peinture, ses sculptures , ses performances sont une représentation de la distorsion de l’homme, de l’être …Personnage poétique et rhétorique, vivace, provocateur, « Gozador  »  » bullisioso », enivrant, élégant et même glauque par moment .Fidèle à son art, il est toujours derrière la quête du véritable l’essence et sens artistique, mais sans perdre de vu sa divise que d’une façon ou d’un outre la vie est un carnaval »

Nancy Murillo salsera

Portrait de Cheo Cruz

Dépêchez-vous dit l’hôtesse de l’air, je n’ai pas le droit d’ouvrir la porte de l’avion en plein vol, mais étant comme vous une bonne catholique, je m’en remets à la grâce de notre seigneur. La femme qui lui fait face tient dans ses bras une énorme croix. Elle murmure dans un souffle : poussez-moi. Au moment précis où le nez de l’avion pénètre au Venezuela, alors que sa queue titille encore les nuages de Colombie, la femme saute. Quand son parachute s’ouvre elle pousse un grand cri : « mal parido, mal parido (1) » ! Une chose gluante s’échappe d’entre ses cuisses. Un deuxième parachute rose s’ouvre. Elle vient de mettre au monde un fils.Inconscient du danger, le bébé sourit. Très précoce il tient dans sa main l’ouvrage le plus célèbre de Gabriel Garcia Marquez « Cent ans de solitude ».

 

 

A quelques détails près la naissance de Chéo Cruz n’a rien à voir avec cette fable. Pourquoi vouloir travestir la réalité, alors que son potentiel d’imagination et de fantaisie dépasse le plus souvent toute approximation fictionnelle ?

Quand celui qui deviendra un de ses auteurs préférés parle de « réalisme magique » chaque citoyen de la planète Amérique Latine comprend jusqu’au fond de sa chair de quoi il s’agit. La mère de Chéo est vénézuélienne. Elle a épousé un colombien. Enceinte de 9 mois elle prend l’avion pour accoucher dans son pays, entourée de sa famille.   A peine a-t-elle bouclé sa ceinture qu’elle est prise de contractions. Heureusement un médecin se trouve à bord. Il lui fait une piqure qui s’avère si efficace qu’une fois à terre l’enfant sans doute échaudé par sa première tentative de sortie, ne manifeste plus la moindre velléité de rejoindre le monde des humains responsables. Le corps médical envisage alors une césarienne. Mais l’enfant déjà peu enclin à compliquer la vie de ses semblables finit par se mettre dans la position adéquate et l’accouchement peut enfin avoir lieu par les voies naturelles. Reconnaissante, la mère donne au nouveau né le prénom du médecin accoucheur et aussi celui d’un Saint « José Grégorio »

Il restera néanmoins pour sa mère le « mal parido », l’enfant né en 1962 sous une mauvaise étoile. Ne manquant pas de suite dans les idées sa génitrice dira et répètera : « cet enfant-là est né pour souffrir. Peut-être exprimait-elle ainsi le désarroi profond d’une femme supportant mal d’avoir quitté les siens. Chéo deviendra « son pays ». Dès son plus jeune âge l’enfant aura à subir les moqueries de ses camarades d’école et de ses professeurs qui l’appelleront « le Saint ». C’est seulement à l’âge de 22 ans que José Grégorio pourra changer de prénom.

L’école catholique et mariste tend à fabriquer des petits singes soumis, fermés à la multiplicité du monde. Conservatrice, bornée, soumise à l’ordre établi, elle n’en tolère pas moins des pratiques douteuses. Ainsi pendant un cours, un prêtre revêtu d’une soutane noire prend Chéo sur ses genoux. Le pupitre permet à ce dernier de glisser, sans être vu, une main dans le slip du petit garçon de quatre ans. Cet enfant là est-il né pour souffrir ?

Plutôt que de demander son avis au  « Très haut » systématiquement aux abonnés absents quand il s’agit de sortir de la vallée de larmes où ses fidèles gémissent pour l’éternité, il semble plus judicieux de consulter le principal intéressé.L’incursion d’une main adulte au cœur de son intimité a provoqué chez lui, une grande panique mais aussi une formidable et inhabituelle montée d’adrénaline. Il y a ressenti du plaisir mais au delà de tout schéma traumatique culpabilisant, il a réussi à vivre ce moment très particulier comme une authentique expérience. Indéniablement cet épisode l’a marqué. Il l’a intégré dans la construction de son ego, comme une information aussi riche que brûlante, donc positive. L’école n’enseigne qu’une vérité et une seule. Cheo trouvera sa propre méthode pour résoudre des équations, alors que selon la logique établie il n’aurait pas dû y arriver.

Pour se rendre à l’école située sur la colline, il doit traverser les quartiers populaires, il aime particulièrement déambuler dans les rues pavées et les ruelles tortueuses. Quand un jour il aperçoit dans une poubelle des montagnes de dossiers. Il fouille et trouve des informations concernant l’administration de l’école et les méthodes adéquates pour mettre au pas les élèves, autrement dit la pédagogie. Cette découverte ne fait que renforcer sa détermination de ne jamais plier.

Enfant précoce, il vit dans une autre dimension. Dans le jardin de la maison de ses parents il monte dans un arbre qui fait face aux palétuviers et à une végétation luxuriante. Il contemple avec ravissement la nature. Il ne le sait pas encore mais pressent que la réalité de l’Amérique latine n’est pas celle de l’occident. Ici les araignées, les vaches, les singes, les tigres, l’herbe, les arbres ont des yeux et parlent. Les humains font la conversation et jouent avec tout ce qui est vivant. L’homme occidental a recréé à son usage une Amérique latine colonisée, aseptisée, en distorsion avec son énergie créatrice, en totale contradiction avec sa capacité de métissage. En Amérique Latine, les espagnols, les africains, les indiens et les asiatiques ont créé une autre planète, un lieu où le syncrétisme est force de vie. Ici la puce, l’éléphant et la pierre et la terre ont quelque chose à dire. Une vie suffit à peine pour parler cette langue-là. Dans la maison des parents de Chéo, deux femmes noires assument le travail domestique. L’une est grosse, sensuelle avec des dents très blanches, Maria Illuminada, l’autre Maria Conception est mince, avec des dents aussi blanches que la première. Toutes deux chantent pendant les fêtes, en utilisant un code secret pour échapper à l’identification des tribus permettant aux colons de les soumettre.

Quelques années plus tard étudiant à Barcelone, Chéo visite le Barrio Chino. Maquereaux, prostituées, voyous, discoureurs, artistes et créatures sublimes s’y retrouvent. Ils se joignent au cortège des vivants pour faire entendre une musique où l’enfer et le paradis prennent dans leurs bras les exclus de la terre, les insoumis, les libertins, tous ceux de la bohème et du désir qui refusent le désordre abyssal de l’ordre établi. Le monde est multi-centré, l ’homme est l’un de ses pôles, pas plus. Enfant Chéo pratique la danse avec passion. Avant même de savoir que la peinture et la sculpture seront ses moyens d’expression privilégiés, il écrit dans l’espace avec son corps une liberté susceptible de dialoguer avec tous, famille incluse.

Soudain la terre qui n’en peut plus d’être ignorée se met à trembler. Que se passe-t-il ?

Attention ,attention il semble qu’une souris bleue terroriste veuille s’introduire ;.dans le portrait de Chéo.

Hélas elle a réussi et en profite pour prendre la parole.«  Je ne connais pas l’auteur du portrait et je m’en moque. Une seule chose me satisfait dans ce qu’il raconte. Grâce à lui j’ai compris que mon regard sur le monde vaut autant que celui de l’herbe ou d’un humain. Dont acte. Par contre la fantaisie créatrice émanant de Chéo ne me semble pas du tout cadrée et je ne vois pas comment on pourrait mettre son énergie créatrice en avant sans structurer le propos. Je vais donc tenter d’asseoir ce portrait sur des bases plus solides. Bien entendu je vais exiger d’être co-signataire de l’article .

A trois ans le bambin dansait sur des rythmes africains devant sa famille.A quatre ans… l’autre en a déjà parlé. Les attouchements sont chose courante chez les souris bleues. Les rats vont voir des psychiatres ou des psychanalystes, pas nous.

A 5 ans, Chéo confirme son goût pour la danse, pour le mouvement. A 8 ans il entre à l’école des beaux-arts qu’il devra fréquenter un jour par semaine, le samedi. Révélation. L’odeur de l’essence de térébenthine et de la peinture à l’huile le submergent. Il a trouvé son espace de vie, sa connexion alchimique. A 14 ans il est en passe de devenir un artiste. Son père neurologue distingué craint qu’il n’ait pas son bac. Dans la famille, il semble plus légitime d’étudier la médecine ou le droit. Pour le convaincre qu’il est capable de pratiquer de front plusieurs disciplines, Chéo s’inscrit en plus dans une école hôtelière. A 16 ans un cousin de 19 ans l’initie aux jeux sexuels entre garçons. Il aura une petite amie, mais se sent plus attiré par les relations homosexuelles. A 17 ans il en parle à son père qui demande à son fils de ne pas afficher sa différence. A 18 ans il s’inscrit dans une école de danse folklorique. Deux ans plus tard il part pour Barcelone. Il fréquente l’école des Beaux- Arts et veut aussi suivre des cours de performance théâtrale, mais cette discipline n’est pas enseignée, il s’initie alors à la vidéo. Son père comprend que son fils suivra une voie différente et lui coupe les vivres. A l’âge de 22 ans en Islande il épouse une amie islandaise et philologue, prend la nationalité islandaise et   change de nom et prénom. Plus personne ne le traitera de saint.  En 1996 après avoir vécu à la Haye, l’artiste s’installera en France.  

La souris bleue

 

 Le 4 Avril 2014, rue du chemin de fer à Cergy-Saint-Christophe

Chéo nous reçoit dans son appartement. Il faudrait dire plutôt il nous ouvre les portes de son palais. Ici l’imaginaire d’un homme, sa grâce et sa générosité dialoguent avec chaque objet, étoffe, crevette, poivron, houmous, vin, toile ou sculpture. Ici tout est réel, comestible, sensuel et tranquille au bord d’un déséquilibre ouvert sur un autre monde. Dans le palais de Chéo tous les êtres vivants sont les bienvenus. Ils sont à l’intérieur de lui et inspirent un art cassant délibérément les codes occidentaux de la proportion et de l’esthétique. Sa vision est le réceptacle inouï d’une vie protéiforme, luxuriante, étrangère à toute vérité stéréotypée. Il est admirateur de Chagall,Mirô et Picasso.

Tension, naïveté, amour dansent ensemble en inventant des solutions alternatives. Insoumis, Cheo n’est pas un contestataire mais un créateur ouvert à toutes les formes de vies. Il crée un espace d’expression pour la beauté, l’horreur et le sublime. La limace aussi bien que la girafe, la puce et les bipèdes sont intimement concernés. Si la douleur est là c’est quelle est particulièrement intense, mais la grâce, le respect du vivant, la joie et l’humour inspirent celui qui veut bien être qualifié d’artiste parce qu’il est difficile de ne pas porter une étiquette. Chéo est un citoyen inspiré de la planète Amérique latine rejoignant la grande mondialisation du XVI siècle qui a fait de ce continent un laboratoire de l’hybridation, un maelstrom de la prise de risque, de l’ouverture au métissage dont nous européens avons le plus grande difficulté à saisir la fécondité.

Son art est en correspondance avec le cri premier du vivant mais aussi avec la logique de la physique quantique et de la biologie moléculaire. Il est délibérément hors mode, hors de tout compromis avec un art contemporain qui tend à remplacer la religion dans l’hypocrite soumission à l’ordre établi et à son oligarchie. Les peintures et sculptures de Chéo affirment la possibilité de voyager, d’explorer une autre dimension, elles ont la liberté et l’audace hallucinée d’un homme qui mène sa vie comme on explore toutes les planètes du vivant.Le péché judéo-chrétien ne fait pas partie de son univers. Avec Thierry, son compagnon metteur en scène, Cheo Cruz invente un quotidien aussi complice que fantastique.

Sa prochaine exposition se tiendra au théâtre 95 de Cergy Pontoise de septembre 2015 à Mai 2016. Cheo Cruz ne mesure guère plus d’un mètre soixante, mais c’est un grand monsieur.

François Bernheim et la Souris Bleue

 

Croyant avoir terminé la rédaction de ce portrait, j’ouvre un magazine et les premières lignes qui me sautent aux yeux, écrites par l’immense photographe Nan Goldin sont les suivantes «  J’ai l’impression que les bébés savent tout de tout. Les adultes leur apprennent ensuite à oublier pour se conformer aux normes de la société »

Aucun doute Nan Goldin pourrait être la sœur de cœur de Chéo Cruz.

 

 

(1) Mal parido : mal accouché, mal né

 

 

 

 

 

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