Kenza Sefrioui, la veilleuse…
par Sylvie Crossman directrice des éditions Indigène

J’ai rencontré Kenza Sefrioui en février 2014, à Casablanca, dans le cadre du salon du livre international où elle présentait le premier titre de la maison d’édition « En toutes lettres » qu’elle a créée en 2012 avec son compagnon Hicham Houdaïfa : Le métier d’intellectuel. J’ai tout de suite été frappée par sa densité, sa gravité incarnées dans son beau profil aigu, inquiet. Par son courage et la nécessité qui l’habite. Elevée à Paris par une mère française et un père juriste, elle aurait pu se contenter d’une vie acquise de jeune intellectuelle douée, versatile, cosmopolite. Non ! Son père, formé en France, engagé dans la dans la défense des Droits de l’homme, a fait un bref retour au Maroc, puis juré qu’il ne remettrait plus les pieds dans un pays qu’il juge corrompu. Kenza aurait pu se satisfaire de cette renonciation paternelle, de ce confort d’être la fille d’un homme qui a dit non. En vérité, elle choisit de conquérir ses origines. Elle s’inscrit à l’Institut des Langues orientales à Paris apprend l’arabe, et part reprendre le travail là où son père l’a interrompu. Journaliste d’investigation, elle interroge des sujets qui fâchent la royauté, et notamment la liberté d’expression dans un pays où les mosquées se construisent, face aux bidonvilles les plus sordides, avec les milliards du groupe Bouygues, où les femmes soupirent sous leurs tchadors. Critique littéraire, passionnée de fiction, elle attire dans son « café » à Rabat un public chaque jour plus séduit par ses lectures au scalpel, jamais complaisantes. Editrice dans un pays où les librairies se comptent sur les doigts de la main, elle lance, pour premier titre, ces dialogues avec quinze penseurs éclairés du Maroc dans le but de réveiller leur responsabilité d’intellectuels et annonce le sujet du suivant : quinze salafistes seront appelés à faire de même, à dessiner avec des mots la société qu’ils entendent proposer aux Marocains. Verra bien qui pleurera le dernier…
Bref, Kenza est une veilleuse, et c’est pour ça que je trouve cette jeune personne « formidable ».

Formidable Kenza Sefrioui

Par François Bernheim

Est-ce bien utile d’élever des enfants de façon raisonnable dans un monde déraisonnable ?
Ne vaudrait-il pas mieux les éduquer dans le préjugé, leur apprendre à fermer leur esprit, à éviter de regarder tout ce qui pourrait les amener à douter ?
Ne vaudrait il pas mieux leur éviter la souffrance de se sentir différents, décalés, en colère ?
Ne vaudrait il pas mieux leur éviter d’avoir les boules ?

Kenza Séfrioui née à Paris en 1979 a souvent les boules et à bien la regarder, ce refus de faire la moindre concession à tout ce qui avilit l’espèce humaine, n’a rien d’une maladie. Pire la colère de Kenza est joyeuse, sans l’ombre de l’affectation d’une posture. Kenza aime trop la vie pour accepter qu’elle soit médiocre.
Elle rit, rit comme un enfant incapable de renoncer.
Le père de Kenza aujourd’hui décédé est né au Maroc, il était arabe et avocat de profession. Sa mère française est avocate également, aujourd’hui associée à son fils.
Journaliste, critique littéraire, elle est la seule de la famille à ne pas être juriste. Certes. Au-delà de leurs métiers, les parents de Kenza ont été les défenseurs des pays du tiers-monde. Kenza a été élevée par des adultes mettant en accord leur éthique et leurs actes. Et que faisait son père en même temps que ses études de droit ? Une école de journalisme !
L’un – flamboyant et militant sans appartenance partisane – a toujours remis à leur place tous ceux qui voulaient bien croire que sa femme ne pouvait être que son assistante. L’autre, femme remarquable a appris à ses enfants la valeur de l’écoute et à décrypter la complexité du monde. Tous deux pourfendaient l’injustice comme toute atteinte aux droits humains. Ils voyageaient avec leurs enfants, les emmenaient partout où la beauté et la vision d’autres civilisations, d’autres cultures pouvait leur ouvrir l’esprit, leur apprendre à dialoguer avec l’autre. Avancer.
Faut-il être fou ou inconscient pour pratiquer une telle ouverture, pour rendre ses enfants fiers d’être arabe, dans un monde où le racisme étale ses préjugés sans la moindre vergogne ?

– Tu es a-r-a-b-e toi ?

– Oui je les connais ces gens là

– Tu as la peau bien claire pour une arabe !

– Alors tu es musulmane ?

Tu fais le ramadan ?

Au lycée Henry IV, une élève franco-ukrainienne suit des cours de russe.
Ah la Russie quelle culture remarquable disent ses camarades
Kenza elle suit des cours d’arabe.
– évidemment c’est identitaire, c’est rapport à ton père !
– Tu as la prétention de passer l’agrégation de lettres, si par miracle tu réussis, tu épouses un français, ce sera plus facile pour toi !
– Je te recommande de passer le Capes, au moins tu pourras enseigner le français à tes compatriotes (c’est une agrégée de lettres qui parle).
Une autre étudiante demande à Kenza de lui faire une sélection de livres écrits par des auteurs arabes. Cette dernière veut savoir si sa camarade a une motivation particulière.
– Ben oui mon copain m’a promis de m’offrir un voyage à Istanbul si je réussissais le concours ( après 10 ans d’études supérieures classiques).

En classe de 6ème le professeur de géographie a étalé une carte du monde au tableau. Il explique que les pays du sud sont pauvres, sous-développés, sans moyens de s’en sortir, alors que les pays du nord sont riches et très développés. C’est dans leur nature. Déjà Kenza a les boules. Que de violence contenue dans cet exposé condescendant. Tout ce qu’elle a appris en voyageant et en dialoguant avec ses parents lui dit que ce discours est mensonger. Il fige pour l’éternité une réalité transitoire. Mais ce que la petite fille de 11 ans sent très fort, elle n’a pas les mots pour le dire. Alors quand le professeur lui demande de citer un pays du sud, elle répond, l’Australie. Elle n’a pas trouvé d’autre moyen pour exprimer son désaccord que de répondre à côté.
De longues années plus tard Kenza lit L’orientalisme d’Edward Said. C’est une véritable révélation. Elle a enfin trouvé la boîte à outils qui déconstruit point par point le regard essentialiste que les occidentaux et en particulier les américains portent sur l’orient. Au plus profond d’elle même la jeune femme accueille une pensée de haut vol en accord avec ses intuitions. Cela fait un bien fou.

Quand elle doit choisir son sujet de thèse Kenza décide de travailler sur la revue « Souffles » crée en 1966 par Abdellatif Laâbi. Autour de lui de jeunes poètes d’expression française veulent développer une vision engagée de la culture, débarrassée de ses oripeaux colonialistes. Tortures, répression s’abattent sur la revue. Après 70, Souffles qui porte un regard critique et non élitiste sur la poésie, les arts plastiques, le cinéma et le théâtre, privilégie les analyses politiques. Deux courants s’affrontent. La revue va devenir le support privilégié des courants marxistes léninistes. A travers elle la conscience démocratique liée à l’importance de la culture dans la construction de l’individu a fait un énorme pas en avant. La revue a aussi été à l’initiative des comités de soutien aux prisonniers politiques. Cette action a ensuite permis la reconnaissance officielle de leur statut. Elle a également suscité l’engagement politique de nombreux étudiants. Kenza obtient une bourse de 3 mois pour aller consulter sur place les documents qui lui manquent. Un de ses cousins, travaille au « Journal hebdomadaire » à Casablanca. Elle fait connaissance de l’équipe. Ils sont jeunes, enthousiastes, tous dotés d’une conscience politique aigue. Ils ont le sens de la fête. Ils ont du plaisir à travailler ensemble et savent au delà de l’expertise de chacun tenir compte du point de vue de l’autre. Le Journal hebdomadaire est un lieu de débat sans égal. Kenza demande à y faire un stage tant elle trouve l’équipe formidablement « cortiquée ». L’expérience est si probante qu’elle sera engagée. Elle remplacera donc la critique littéraire sur le départ et découvrira des auteurs importants et aussi l’homme qui partage aujourd’hui sa vie, son mari Hicham Houdaifa. Le journal hebdomadaire créé en 1997 sera fermé par décision de justice en 2010, « aboutissement d’un processus d’asphyxie financière mené par le régime ». Il a été le symbole de ce pouvait apporter une presse indépendante dans un pays livré à l’arbitraire royal.
De fait Kenza mettra 7 ans à terminer sa thèse. Le dialogue avec les journalistes de l’équipe sera aussi à ce niveau là, stimulant. Habitant désormais Casablanca, Paris deviendra son second port d’attache.
Tu es a-r-a-b-e toi ? Oui et en est fière. Elle vit dans un pays qui est loin d’être un modèle de démocratie. Les bourreaux qui ont torturé les gauchistes sont toujours au pouvoir. Désormais ils font la chasse aux islamistes. Malgré tout, il y a un espoir pour la jeunesse, dans une société en mouvement. Alors que la France qui a incarné la démocratie aux yeux du monde entier assume de moins en moins ses valeurs.
Après voir subi la dictature d’Hassan II et vécu le régime autoritaire mais plus ouvert sur le monde de Mohamed VI, les citoyens savent pourquoi et contre quoi ils se battent. Selon les clivages en vigueur Kenza n’est pas une journaliste politique, mais son regard, son mental sont profondément politiques. Elle a chevillée au corps et à l’âme une exigence lui interdisant de contribuer au statu quo emprisonnant les individus et les peuples. Même si elle refuse que l’on parle d’elle comme une combattante, elle est engagée. La bêtise, le mépris, le non respect de la personne humaine, comme le refus du mouvement sont ses principaux ennemis.

Parler d’Hicham son mari pourrait bien la faire s’étrangler d’émotion. Il est pour elle un véritable journaliste d’investigation doté d’une haute vision de son métier. De formation scientifique, Hicham est aussi un passionné de littérature. « Je n’aurais jamais pu vivre avec un type qui ne lit pas (ni d’ailleurs avoir des amis qui ne lisent pas). Hicham est un grand journaliste. Ils viennent ensemble de monter une maison d’édition. Leur volonté est de donner la parole à la pensée progressiste comme à ses ennemis. Donner la parole à l’autre est essentiel à condition de contextualiser le propos, de donner au lecteur tous les outils nécessaires pour construire son propre point de vue. Kenza ne pouvait pas se contenter d’écrire des papiers ne dépassant pas 1700 signes. La littérature n’est pas un gadget à avaler en une seule bouchée. Certains disent : tu devrais penser à des gens comme nous qui travaillent toute la journée .Tu devrais nous faire lire de bons romans. Pas des livres prise de tête. Mais le chemin de Kenza ne passe pas par Marc Levy, mais plutôt par des auteurs comme Mohamed Leftah qui a attendu 30 ans avant d’être reconnu comme un immense écrivain.
Concernée au plus au point par son œuvre elle écrit « …Qu’une voix d’une si profonde maturité, d’une ampleur passionnelle qui vous traîne vers le sublime à travers une promenade cauchemardesque dans les bas-fonds, émerge des années de silence et de surcroit en français, venant du Caire via un éditeur les lecteurs parisien ( la Différence) n’a pu que sidérer les lecteurs en état de choc.
…. Une fresque somptueuse, cosmique et visionnaire et à la limite du mysticisme. La langue regorge d’un suc incantatoire, né de la familiarité intime avec le sacré, qu’il soit de l’ordre du tabou ou de la transcendance. … ».
D’autres écrivains de culture arabe comme Mohamed Hmoudane, Zaghloul Morsy , Abdallah Zrika ou de Mohamed al-Fakharany, récemment découvert, lui sont chers. Cette ouverture d’esprit elle la doit aussi à son directeur de thèse, Jean Louis Backès, un homme de haute culture et indépendance d’esprit, parlant le russe, l’arabe et depuis peu le persan.
Haut les cœurs, haut l’esprit, l’exigence est là, complice de nombreux écrivains porte-parole d’une humanité aussi belle que déchirée ….

Mais attention le rire de Kenza est toujours là, joyeux, cristallin, l’espace où elle se meut est chaleureux empreint de spontanéité, d’une curiosité infinie et d’une modestie sans doute aussi forte que son éthique. Elle n’est pas la dernière à apprécier la bonne chère en compagnie d’amis, dans les bars comme le Don Quichotte de Casablanca. Ces lieux n’ont jamais renié leur passé, complices des paroles que s’échangent le jour et la nuit.

Si elle déteste les adeptes du sport qui n’ont de cesse de s’oublier au sein d’un groupe, elle a la plus haute estime pour tout ce qui contribue à construire un collectif privilégiant le débat et l’expression de valeurs communes. Ainsi le collectif Babel Med (voir site www.babelmed.net). Des journalistes du bassin méditerranéen enquêtent en profondeur sur un thème commun, dans le pays où ils vivent avant que le collectif n’opère une synthèse. L’expérience collective la plus stimulante est celle qu’elle a connue avec le Journal hebdomadaire. Kenza aime alterner le tempo du collectif avec celui de la solitude. Les deux se complètent à merveille. Ils permettent sans doute de dialoguer avec soi comme avec les autres, en toute harmonie, même si la colère, «les boules» lui rappellent opportunément qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’être vivant. Ecoutez Kenza rire, ensuite la planète ira beaucoup mieux.

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