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Le mystère du chanteur sans nom

Le Fantômas de la chanson

Par Françoise Avellis

Lorsque mon père nous abandonna ma mère et moi, j’avais 4 ans. Il a disparu un jour et n’a plus donné signe de vie.30 ans plus tard, sans crier gare, il a refait surface dans ma vie. Sans domicile ni ressources, il m’a appelée à l’aide en ultime recours.

Troublantes retrouvailles avec ce père mystérieux et romanesque. Je ne connaissais de lui que des bribes. Qu’il avait été dans les années 35-40 une grande vedette de la chanson sous l’étrange pseudonyme du « chanteur sans nom ». Qu’il avait saboté sa carrière et dilapidé son argent (le sien et celui des autres) et que ses escroqueries l’avaient conduit en prison. Qu’il avait été le grand ami de Charles Aznavour et d’Edith Piaf dont il partagea la vie pendant 15 ans en tant que son amuseur personnel.

Après sa mort en 1974, j’ai voulu en savoir plus long sur ce personnage hors normes. Une quête et enquête qui m’ont amenée à retrouver ceux et celles qui ont croisé sa route et à recueillir leurs témoignages. Au fil de mes recherches, une histoire s’est dessinée, un destin s’est révélé. Destin singulier que celui du chanteur sans nom puisque marqué, dès le départ, du sceau de l’anonymat.

Le mystère des origines

Fruit des amours clandestines d’un banquier roumain et de sa jeune nièce, Roland Avellis naît le 4 Février 1910 à Montreuil/s/Bois.Non reconnu par son père, abandonné à l’âge de 6 mois, il est élevé par une mère adoptive et ne reverra jamais ses parents.

Premiers succès dans la chanson

Dès ses 20 ans, Roland Avellis sent naître en lui l’envie irrépressible de chanter. Et ce, d’autant qu’il est doté de réels dons naturels : diction parfaite, capacité exceptionnelle à mémoriser les airs et les chansons. Ses premiers succès, il les rencontre dans les bals-musette de l’époque : la Java, le Tourbillon, le Bal à Jo… où entre 2 bagarres de truands, il susurre des valses tendres dans un porte-voix.

Voix de velours, cheveux gominés, accents sirupeux… Roland Avellis est alors l’archétype même du chanteur de charme. Interprète-vedette des tangos, il fait chavirer les cœurs et virevolter les corps dans les dancings qui fleurissent alors.C’est dans ces lieux mal famés qu’il rencontre une jeune chanteuse à la voix bouleversante : Edith Gassion, la future Edith Piaf. Forgée dans les galères de la vie de bohème, leur amitié durera des années.

Naissance du Chanteur sans nom

C’est en 1935 sur les ondes de Radio-Cité que naît le Chanteur sans nom. Une trouvaille inédite du directeur artistique Jacques Canetti : il propose a ce jeune artiste de chanter tous les soirs, à la même heure, « le succès du jour », une chanson apprise dans la journée. Clause spéciale : son nom ne sera jamais révélé.

C’est ainsi que Roland Avellis devient le chanteur sans nom. Son destin est en marche.Succès foudroyant auprès des auditrices qui vibrent au son de cette voix sans visage qui suscite trouble et fantasme.

Entrée en scène du chanteur masqué

17 Février 1936. Première apparition en public à Médrano du chanteur sans nom. Pour perpétuer le mystère, il porte un loup noir sur le visage.

Il est alors au firmament de sa gloire, enchaînant les récitals et enregistrant des disques par centaines.

Les raisons de ce succès ? Le caractère ambigu de sa voix à la frontière du masculin et du féminin et une aisance vocale qui lui permet d’aborder tous les styles musicaux, des tangos aux chansons swinguées à l’américaine. Autre atout : un étonnant talent de siffleur dont il donne la pleine mesure dans la chanson « Mélancolie ».

Il est avant tout ce chanteur enchanteur en parfait accord avec son époque où la gaieté et l’insouciance aident à déjouer la tragédie qui s’annonce : l’approche de la Guerre.

Premiers signes de disgrâce

En 1942, le chanteur sans nom rencontre chez Ali-Baba, un cabaret de Lille, une ravissante jeune fille de 20 ans qui tombe sous le charme de sa voix.

Il l’épouse. Le couple regagne Paris. Il s’y est fait oublier, détrôné par les nouvelles gloires montantes de la chanson.

Expédients divers pour trouver de l’argent, fuite dans l’alcool pour s’étourdir, famille délaissée…

Une chance inespérée lui arrive : un contrat en Afrique du Nord. Il en profite pour prendre définitivement la tangente.

La tournée des prisons

Accueil triomphal au Maroc et en Algérie, mais, hélas, fin de tournée catastrophique au casino de Constantine. Il y découvre le jeu, piège irrésistible pour un flambeur de son espèce. Conséquences en chaîne : dettes, emprunts et escroqueries diverses pour se renflouer. Suite aux plaintes déposées contre lui, Roland Avellis est arrêté puis incarcéré. D’abord aux Baumettes à Marseille, puis à Philippeville en Algérie. Son séjour en prison prend des allures d’opérette. Roland chante et enchante ses compagnons de cellule en poussant la romance derrière les barreaux.

Encore une fois, la chance vient à son secours : Edith Piaf apprenant les déboires de son vieux copain, paye la caution nécessaire à sa libération et lui envoie un billet de retour pour la France.

Bouffon à la cour d’Edith Piaf

Changement de décor. Roland débarque dans l’hôtel particulier d’Edith Piaf. Une autre prison. Dorée, celle-là.Venant de perdre son grand amour, Marcel Cerdan, Piaf est plongée dans le chagrin. Roland arrive à point nommé. Faire rire Edith, ce sera son boulot. Un boulot bien payé certes, mais sans répit, vu les exigences tyranniques de la chanteuse. Rentré du Québec, Charles Aznavour vient le rejoindre. Leur complicité se tisse à coups de fous rires, de gags, de joyeux moments partagés. Aznavour évoque avec émotion cette période dans son récent livre de souvenirs « Tant que mon cœur battra » :« Nos années Roland ont été pour moi les plus vivantes, les plus drôles, les plus folles que nous avons vécues… nous avons tout oublié de ses frasques, excepté sa personne qui a toujours eu sa place dans nos cœurs et nos mémoires ».

Il n’y a pas plus bel éloge !

Entraîné dans cette vie de fêtes, de drogues et de nuits blanches, Roland délaisse complètement la chanson. Parallèlement, sa veine comique s’épuise. Le clown est en bout de course. Tombé en disgrâce, il est congédié.

Retour à la case départ. Sans un sou en poche et oublié de ses fans, Roland Avellis va tenter de faire renaître le mythe du chanteur sans nom.

Les dernières apparitions

1959-1967. Toujours sous l’étiquette du chanteur sans nom, Roland Avellis décroche encore quelques contrats dans des cabarets de province. C’est dans cet univers rétro et bon enfant qu’il donne ses derniers récitals parmi ses camarades de scène : strip-teaseuses ou danseuses acrobatiques aux noms exotiques : Kiki Tam Tam, Rosy Wang, Gigi La Maar, Bébé Chou… avec lesquelles il partage des moments de chaleur et de fraternité. Une famille d’adoption en quelque sorte pour cet éternel orphelin. Il y rencontre son dernier amour : une jeune barmaid de 25 ans, Hélène Jonas, qui gardera de lui un souvenir émerveillé.

Les Mémoires d’un « monstre sucré »

Terrassé par un coma diabétique, il est hospitalisé en 1967. A la sortie, il se retrouve dans un dénuement total. Pendant 2 ans, il est hébergé chez les Brochu, un couple au grand cœur vivant près de Saint-Etienne.

Appelée au secours par les Brochu à bout de ressources, Françoise, sa fille, vient récupérer son père et découvre un homme diminué physiquement, mais à la mémoire intacte. Encouragé par Charles Azanvour, l’ami de toujours, Roland Avellis entreprend avec Françoise l’écriture d’un livre retraçant sa vie : «  Les Mémoires d’un Monstre sucré » en référence à son diabète. Livre qui restera inachevé.

Ris-Orangis : terminus

Pensionnaire de la maison de retraite pour vieux artistes de Ris-Orangis, Roland Avellis y finira sa vie.

Malgré son délabrement physique, il continue à amuser la galerie, gardant jusqu’au bout son sens de l’humour et du panache.

Anecdote rose dans ce sombre épilogue : la dernière romance du vieux chanteur avec une ancienne chanteuse d’opérette, Yvonne Galli à qui, comme un ultime pied de nez, il piquera ses économies.

Il meurt en 1974 en salle commune d’hôpital, dans l’anonymat complet.

Le come-back du chanteur sans nom

Un CD de ses succès, sorti en 2005, restitue la voix du chanteur sans nom et enchante les nostalgiques de la chanson de charme.

En janvier 2011, une BD parue chez Glénat, signée d’Arnaud le Gouefflec et d’Olivier Balez, relate son histoire. Elle fera l’objet d’un Prix et de nombreux articles dans la presse.

Le chanteur sans nom sort de l’ombre.

Un nouveau CD, comportant 50 titres de ses chansons, verra le jour en juillet 2014.

Il semblerait que le chanteur sans nom ne soit plus sans renom.

 

3 réflexions au sujet de « Le mystère du chanteur sans nom »

  1. Bravo pour cet article…voyage dans l’omniprésence d’un passé qui ne mourra jamais…

  2. j’ai un disque 78 tours du chanteur sans nom de radio cité
    polydor 512645 marinella , j’aime les femmes c’est ma folie
    je pensait au départ que c’était tino rossi qui chantait et puis je suis allé voir sur internet et je suis arrivé sur votre blog et voila que je peu mettre un nom sur cet homme qui chante super bien et avec une bien triste histoire …. merci de m’avoir éclairé sur ce point

  3. Bonjour ,
    Mon père qui a aujourd’ hui 90 ans m’a dit qu’ il avait connu en cure , à Vittel au début des années 70 un monsieur qui se disait-être le chanteur sans nom ou chanteur inconnu . Il logeait dans le même hôtel et mangeait à la même table . Mon père m’ a donné d’ autres détails … peut-il s’ agir de votre père ?

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