«Ce n’est pas si facile qu’on croit d’être un homme libre. A la vérité, les seuls qui affirment cette facilité sont ceux qui ont décidé de renoncer à la liberté »

Les écrits libertaires (1948- 1960) d’Albert Camus, livre publié par les éditions Indigène avec le concours des éditions Egrégores  est un ouvrage capital. Un livre d’information et de combat concernant tout être humain se demandant quoi faire de sa vie dans une société incertaine. Les textes rassemblés et présentés par Lou Marin ont pour la plupart été publiés dans des bulletins anarchistes confidentiels ou très partiellement repris dans des éditions savantes inconnues du grand public. Ce livre est capital non seulement parce qu’il restitue Camus dans sa vérité révolutionnaire, mais également pour deux autres raisons tout aussi importantes :

 – Il permet de comprendre que la période de la guerre froide a été marquée par un terrorisme intellectuel assez puissant  pour contaminer la plupart des intelligences françaises soucieuses de ne pas désespérer Billancourt.

 Dans ce paysage dévasté, Camus fait figure exception. Sa personnalité, son courage   peuvent expliquer beaucoup de choses mais pas tout. A ce niveau également la parution des « écrits libertaires » rouvre le champ des possibles.

 Camus n’a jamais nié la violence de l’histoire et même sa nécessité, mais il a toujours refusé de la légitimer. On prend acte à travers ces écrits libertaires, du refus concret de l’auteur de tout dogme, de toute religion, fut-elle  laïque et à la gloire de la classe ouvrière. Est-ce bien un parti au service du peuple et de ses intérêts qui a écrasé la révolte des ouvriers de Berlin -Est en 1953 ou celle du peuple hongrois en 1956 ?  Camus se montrait-il l’ennemi du peuple algérien quand il s’opposait au FLN qui massacrait les syndicalistes opposés au parti unique ? Il  a toute sa vie été solidaire de l’Espagne révolutionnaire et fustigé russes et américains réintégrant Franco dans le concert des nations. Voilà un homme qui n’a jamais transigé avec les principes de vérité et de justice. Un homme assez lucide et visionnaire pour savoir que tout compromis avec son éthique  est abandon du peuple et justification de toutes les dérives autoritaires. Il fallait sûrement un sacré courage, après la deuxième guerre mondiale, pour refuser de pactiser tant avec le capitalisme spoliateur qu’avec le communisme stalinien. Et c’est bien cette radicalité qui a été vilipendée. Camus a été traité d’intellectuel individualiste et petit bourgeois, de penseur mou.Dans un contexte politique exacerbé, ses ennemis ont eu beau jeu de soutenir que celui qui s’offrait le luxe de penser librement était forcément un ennemi des classes populaires puisqu’en  désaccord avec l’orthodoxie de son avant garde proclamée. Camus solidaire de toutes les causes justes, défenseur des anarchistes devant les tribunaux, rédacteur d’un statut pour les objecteurs de conscience, respectueux de l’individualité de chacun n’était en rien un défenseur d’un individualisme étriqué. L’expression «  Ni dieu ni maître » convient bien  à  ses prises de positions libertaires, évidemment fort éloignées du nihilisme destructeur qui a  marqué une des tendances de  ce mouvement.

 Lui qui dés 1936 développait une vision anticipant sur la problématique des années 2000 était d’une lucidité exemplaire. « Gardons –nous de croire que l’Europe agonise. Ce qui agonise, de l’est à l’ouest ce sont les idéologies. Et l’Europe peut être, dont l’Espagne est solidaire, n’est si misérable que parce qu’elle s’est détournée toute entière et jusque dans sa pensée révolutionnaire, d’une source de vie généreuse, d’une pensée où la justice et la liberté se rencontraient dans une unité charnelle, également éloignée des philosophies bourgeoises et du socialisme césarien »

 Qu’est-ce qu’un philosophe pour Camus ? La définition qu’il en donne à propos de Salvador de Madariaga  vaut tout autant pour lui même : « Il est un des rares contemporains qui puissent porter légitimement le titre de philosophe, au sens où il unit pensée et action contrairement aux penseurs officiels de droite comme de gauche »

 Ironie notable de l’histoire, Albert Camus, s’est comporté  comme le parfait héros existentialiste décrit par Sartre. C’est en agissant, qu’il a donné chair à sa liberté. Il est ce qu’il a fait de lui même. Alors que l’homme Sartre dont l’œuvre est construction cohérente d’une liberté en action, a lui consenti à des compromis regrettables.

 Sans doute la plupart des intellectuels français de cette période, issus de la classe bourgeoise ont développé une culpabilité viscérale qui leur a brouillé le jugement. Camus fils du peuple, n’a fort heureusement pas eu à négocier son engagement au service des victimes de l’histoire.  Avant d’être politique son parti était celui de l’humain.  Philosophe, penseur ? Oui mais attaché à une terre celle de l’Algérie et à la lumière solaire de la méditerranée. Cet enracinement, cette joie d’exister est celle du poète. Elle pourrait bien constituer une formidable antidote à toute tentation totalitaire « … ces hommes devraient s’essayer à préserver dans leur vie personnelle la part de joie qui n’appartient pas à l’histoire. On veut nous faire croire que le monde d’aujourd’hui a besoin d’hommes identifiés totalement à leur doctrine et poursuivant des fins définitives par la soumission à leurs convictions. Je crois que ce genre d’hommes dans l’état où est le monde fera plus de mal que de bien » Beaucoup d’aveugles ou de myopes, sans doute jaloux du succès populaire de l’auteur ont pu le traiter avec condescendance ou mépris. D’autant que lui réussissait à exprimer avec des mots simples des réalités qui ne l’étaient pas, Mais la sagesse qui consiste aussi à se méfier de soi-même, comme à savoir profiter de l’instant présent est celle des poètes. A quelques exception notoires (dont Louis Aragon) Les poètes, qui n’oublient pas qu’ils sont des êtres de chair,  ont plus que les intellectuels cette rigueur ou sagesse qui leur évite souvent des compromissions douteuses.  Camus a réussi à ne jamais transiger avec son éthique, sans jamais se montrer sectaire. C’est un grand poète, René Char qui en 1962 n’a pas manqué de dénoncer la veulerie des ennemis de Camus – « Quand on sait pourquoi cette meute française, qui s’enflamme pour des de sots, s’acharne contre Camus et son œuvre, on ne s’interroge pas plus avant, et on tourne son dégoût, on vire à l’opposé de cette espèce de pétainisme inverti, perverti qui est le lot d’intellectuels d’aujourd’hui fardés au progressisme »

 Les écrits libertaires sont un cadeau, un véritable outil mis à la disposition de toutes les personnes qui veulent aujourd’hui redonner du mouvement et de la joie à leur vie et à celle de leurs semblables. Il est vrai aussi  que la non violence raisonnée de Camus  s’est a plusieurs reprises incarnée avec grandeur dans notre histoire récente. Ainsi Ghandi, Martin Luther King, Nelson Mandela. L’évolution des consciences a tout autant besoin d’éveilleurs que de temps. L’humilité et la sagesse de ces hommes nous ont permis de l’accepter. Il reste beaucoup de chemin à faire. Mais nous ne sommes plus seuls. Que ce soit Indigène, l’éditeur des Aborigènes d’Australie, des Iroquois d’Amérique, des Roms, d’ « Indignez-vous » de Stéphane Hessel, des féministes et de Daniel Cohn-Bendit, qui redonne vie à un ouvrage aussi important, n’est le fait du hasard. Réjouissons nous.

 

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