Dans « Dialogue avec Navegante » de José Tomas édité Au Diable Vauvert, le maestro rend hommage au taureau qui faillit mettre un terme à sa vie le 24 Avril 2010 à Aguascalientes, au Mexique. Le 9 décembre, à la Maison des cultures du Monde à Paris en présence de la fine fleur de l’aficion. José Tomas a prononcé un discours à la hauteur de son toréo. L’anthropologue François Zumbiehl qui a présenté son livre a été à l’essentiel en disant  « Plus profondes que les blessures du corps sont pour le torero les blessures de l’âme » C’est en effet le propre d’un grand artiste d’être capable de sublimer sa douleur pour la transformer en art. Sur le papier comme dans l’arène ou dans son discours, José Tomas fait preuve d’une simplicité, d’une authenticité et d’une rigueur qui sont la marque des plus grands.

 A propos du livre

José Tomas, torero de son état, est l’écrivain le plus solitaire du monde. Sur le sable de l’arène, il  écrit avec son corps les moments les plus intenses de la vie. Aussi lucide que généreux, il donne la parole à Navegante. Il sait qu’il doit à l’animal combattant, les moments de grâce qu’il a connus. La blessure infligée est une monnaie d’échange. Le texte de José Tomas est plus qu’un hommage à un valeureux guerrier, il est acte de reconnaissance de l’autre, tendresse ultime pour celui qui offre au matador le goût de la vie porté à son paroxysme. Ici la vie et la mort ne cessent de s’embrasser.  Le maestro sait qu’au delà de toute célébrité, c’est la vérité de son engagement qui importe. Ce qu’il écrit ne s’adresse pas seulement à la tribu des aficionados mais à  tout individu en quête de dépassement et de vérité. La beauté de ce texte comme la sincérité passionnée de Mario Vargas Llosa qui répond à José Tomas en lieu et place du taureau, ne sont en rien une défense et une illustration de la corrida. Ces textes comme ceux de Paco Aguado et d’autres écrivains  éclairent la tragédie de l’homme qui n’est capable de s’accomplir que parce qu’il a pris conscience de sa finitude. « Celui qui ose danser devant un combattant de plus de quatre cent kilos est un sage, un messager des deux rives dont la joie n’a d’égale que la gravité ». Dialoguant avec son noble adversaire, José Tomas dit que cette violence primitive qui s’exerce en pleine lumière sur le sable de l’arène est aussi une tentative désespérée pour refuser toutes les violences sournoises et vulgaires qui étranglent l’humanité. L’enjeu de la tauromachie est la connaissance de soi. Elle n’est en rien une distraction permettant à qui le souhaite d’échapper à sa mortelle condition.

 Discours de José Tomas, matador de toros, le 9 Décembre 2013 à la Maison des cultures du monde de Paris

Ce soir, avant de commencer à parler, je devrais me découvrir, comme le veut la tradition taurine quand on débute dans une arène. C’est le cas pour moi à Paris, et sur un terrain très éloigné du mien, car ce n’est pas pour toréer, mais pour présenter ce livre, aujourd’hui traduit en français. Il est né d’une petite conversation que j’ai eue avec le toro Navegante, et comporte des textes magnifiques de différents auteurs à propos de ce dialogue, comme vient de l’expliquer François Zumbiehl.

En 1994, une après-midi de janvier, je me trouvais très loin d’ici, dans une petite arène d’une ville mexicaine de la côte, Puerto Vallarta. Là, tous les mercredis, se donnaient des spectacles taurins auxquels participaient à chaque fois quatre novilleros. Le public qui venait dans ce « bullring », La Paloma – c’est ainsi qu’on le nommait sur les affiches –, débarquait le plus souvent des bateaux de croisière qui venaient des États-Unis.

Cette après-midi là, un de ces jeunes apprentis toréa de sublime manière, de la main gauche, un novillo qui avait une excellente charge. J’étais si absorbé à contempler cette prestation qu’à un moment je crus même que c’était moi qui conduisais la charge. Quand je revins à la réalité, l’arène entière partageait cette émotion.À la fin de la faena je me suis demandé comment ces personnes pouvaient avoir compris une chose qu’elles n’avaient jamais vue auparavant. Quelques heures plus tard, je me suis encore rappelé ce que j’avais senti. Avaient-ils senti la même chose ? Qu’était-ce donc ce qui, de l’arène, avait pu se transmettre jusqu’aux gradins ?Moi, à ce moment, je commençais à comprendre ce que signifiait le fait d’être torero. Je mûrissais en moi la conviction, pleine et entière, que la relation avec cet animal, le Toro, dans cet espace circulaire, l’arène, était ce à quoi j’allais consacrer ma vie.C’est ce que j’ai fait, et quand Navegante survint et me mit au bord de la mort, ce ne fut pas une surprise, ni une frustration. Ce fut la constatation, une fois encore, du fait que j’avais choisi, en toute connaissance et librement, le chemin de ma Vérité.

Aujourd’hui, j’en suis encore à me demander : Pourquoi le public s’émeut dans une arène ?

Pourquoi certaines personnes, en voyant toréer, trouvent du sens à leur vie ?

Pourquoi, éloigné de l’arène, je trouve que la mienne a moins de sens ?

Pourquoi ce besoin d’être si près de cet animal ?

Je me demande :

Comment un homme peut garder son corps relâché face à la charge menaçante et violente du taureau ?

Comment il parvient à le templer avec le drap rouge, en le faisant tourner et retourner autour de son corps, et en dessinant cette spirale magique dans laquelle le temps paraît suspendu ?

Pourquoi la réaction d’un torero renversé n’est autre que de se lever et de se replacer ?

Pourquoi on souffre plus de ne pas comprendre la charge du taureau que de recevoir le coup de corne ?

D’où vient cet engagement qui fait qu’on laisse tous les avantages à ce rival ?

Et je continue à me demander le pourquoi de tant de choses…

C’est ce que l’être humain a fait depuis le commencement de son existence, cherchant des réponses qui lui fassent comprendre le sens de celle-ci.

Albert Einstein l’a dit : « L’important est de ne pas cesser de s’interroger. »

Bien que je connaisse la réponse à beaucoup de ces questions, je me les répète jour après jour, en conversant et en les partageant avec tous les Navegantes qu’il me revient d’affronter. Mais, pour certaines d’entre elles, je n’ai jamais trouvé la réponse.

Si vous, lecteur, vous trouvez une réponse à certaines de vos questions dans les pages de ce livre, tous ceux qui ont participé à cet ouvrage s’estimeront satisfaits.

J’adresse mes sincères remerciements, pour leur contribution désintéressée, à tous les auteurs, et aux éditions Au diable vauvert.

Comment ne pas remercier aussi tous les toros et tous les toreros qui se sont rencontrés et se rencontreront dans une arène, avec différents résultats, mais avec une seule finalité : se fondre en un être unique pour éterniser nos vies par le biais de l’art.

 

 

 

 

 

 

 

                                                       

 

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