Il était une fois la nuit des temps. L’homme était déjà un être civilisé, mais pas tout à fait comme de nos jours. Il occupait son temps à dresser des mégalithes trop lourds pour lui. Parfois il construisait des palais, des forteresses, des puits sacrés, des temples. On ne connaît pas grand-chose de l’homme de ces temps là, car il n’avait pas inventé l’écriture. La poterie, oui, il l’avait inventée, la roue et le travail du bronze aussi. On devine que le monde qui l’entourait était difficile à vivre malgré ces avancées technologiques. La nature avait l’air de mieux s’en tirer. Les bêtes sauvages étaient fortes et braves. La végétation revenait année après année. Tout juste sorti des grottes et du néolithique, l’homme avait une arme unique, c’était un être de spiritualité. En revêtant la dépouille des bêtes sauvages, il les transformait en esprits protecteurs. On connaît ce rituel, tout simplement parce que du fond des âges, il est arrivé jusqu’à nous. Dans de nombreux pays d’Europe, à l’occasion de carnavals ou d’autres fêtes locales du sortir de l’hiver, un ou plusieurs Hommes Sauvages perpétuent la tradition. En France, Arles-sur-Tech et Saint Laurent de Cerdans voient en février se renouveler la fête de l’Ours. Un homme du village endosse ce qu’il faut bien appeler un déguisement censé le transformer en bête féroce. Il reçoit une sévère correction des villageois, tout cela n’étant qu’une aimable mascarade. Mais l’un des épisodes obligatoire de la fête est le rapt d’une jouvencelle que l’Ours entraine dans un buisson sous les applaudissements. Autant dire que derrière le simulacre, le symbole païen de fertilité se cache à peine. Et pourtant, l’Eglise qui eut son mot à dire déploya bien des efforts pour édulcorer la fête. En Sardaigne, les Mamuthones du village de Mamoïada revêtent des peaux de bique noires, de lourds masques de bois, se sanglent sous 25 kg de cloches et avancent d’un pas rythmé qui fait trembler les enfants et emballe le cœur des adultes. Vers 1900, le clergé italien tenta de gommer les effets de transe et d’activité explicitement sexuelles attachées à ces processions.

Le photographe Charles Fréger est allé tirer les portraits de ces revenants d’un autre âge dans 18 pays d’Europe où subsistent encore ces traditions. De Suisse en Irlande, de Slovénie en Pologne, en Grèce, en Espagne, il photographie l’Homme Sauvage, ou Wild Man, Wilder Mann, Uomo Selvatico, hors de la manifestation folklorique. Seuls ou en groupe, il les place dans la nature, champs de neige, pentes montagneuses, plaines embrumées, forêts, le paysage où ils sont nés et qu’ils n’ont jamais quitté. Ces images arrêtées, anthropologiques, de monstres à faire peur ou d’elfes à tête de faon, bibendum pesants, ours, loups, cerfs, sangliers, boucs, créatures étranges couvertes de feuilles, de mousse, de paille ou de chardons, parfois ornés d’un accessoire féminin, voile de dentelle ou foulard, évoquent tous la fin de l’hiver symbole de mort et l’espoir du printemps. En nous montrant de façon aussi nette le monstre en nous, il nous remémore notre animalité, nous met face à des peurs enfouies. Hors de tout folklore, ces Hommes Sauvages portent en eux la magie d’un passé obscur.

Marie Hélène Massé

 

« Wilder Mann »

Exposition de Charles Fréger au MAC/VAL

Place de la Libération

94400 Vitry sur Seine

www.macval.fr

Jusqu’au 30 juin

Rencontre avec Charles Fréger le 14 avril à 15 h au MAC/VAL

 

 

 

 

 

 

 

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