Par Marie-Hélène Massé  ******

Il y a une foule d’artistes qui n’ont jamais appris à manier un pinceau, à tracer une ligne. Qui ne savent pas ce qu’est la perspective, la gamme chromatique. Ils vivent souvent isolés par leur tempérament ou leur condition sociale, parfois par leur handicap, toujours par leur obsession. D’ailleurs, naïfs et visionnaires, ils ne savent même pas qu’ils sont des artistes, jusqu’à ce qu’un regard averti se pose sur leurs œuvres et saisisse l’étincelle qui l’anime. C’est ce qu’on appelle « art brut » en France, à la suite de Dubuffet. On est en pleine poésie, dans une émotion pure dénuée de pathos, même si la plupart de ces artistes ont connu des vies cruelles.

Plus de 500 de ces œuvres hors norme squattent en ce moment le Museum of Everything. Devant le succès qu’elle rencontre, cette exposition nomade, en provenance de New York, Turin et Moscou, vient d’être prolongée jusqu’au 31 mars.  Ce qui laisse le temps d’aller se rafraîchir la pupille dans l’incroyable bâtiment qui l’héberge, ancienne usine, ancienne école, très New York en plein Paris. On y grimpe des escaliers, on y parcourt des couloirs et des enfilades de salles dans un état aussi brut que les œuvres exposées. Cette scénographie très particulière est très cohérente, tant elle fait se répondre et se compléter les œuvres avec les murs.

L’exposition commence par les Vivian Girls d’Henry Darger, des planches aquarellées en longueur qui déploient les aventures merveilleuses et dramatiques de petites héroïnes au sexe de garçon, poursuivies par des monstres et des armées sadiques.

Puis on passe aux étranges imprécations écrites en lettres serrées, véritable cacophonie graphique emplissant tout le cadre et ne laissant la place à rien d’autre par le Révérend Jesse Howard, l’un des prêcheurs américains possédés par leur œuvre, qui n’échappa que de peu à l’hôpital psychiatrique. Et vont se succéder les sculptures d’artistes aveugles, les productions obstinées de sourds-muets, handicapés mentaux, autistes, qui ont avec acharnement exprimé leur vision intime.

On s’arrêtera ainsi devant les étranges Ice capades  de Justin Mccarthy, devant les portraits de soviets surarmés d’Aleksander Pavlovich Lobanov, qu’il entreposait dans des valises sous son lit dans l’hôpital psychiatrique qui l’hébergea presque toute sa vie, devant l’étrange calligraphie de John Castle, sourd et analphabète, qui n’en inventa pas moins une langue qui ne parlait qu’à lui, faite d’illisibles  hiéroglyphes.

Le parcours est riche en machines impossibles et minutieuses, en embrouillaminis de ficelles, en architectures mentales, en mystérieux idéogrammes. En bouts de papier récupérés, en palissades détournées, en coloriages sublimes et malhabiles. Il y avait pour ces artistes bruts, une urgence à remplir le cadre. Mais au delà de la poésie qu’il dégage, l’ensemble donne la précieuse impression que ce qui est lié à l’existence de ces œuvres est leur gratuité, hors de tout circuit marchand. Même si elles ont dorénavant trouvé le chemin des salles des ventes et les cimaises des musées et des galeries.

 

Museum of Everything 14 boulevard Raspail Paris 7e

Jusqu’au 31 mars 2013

www.chaletsociety.fr

 

 

 

 

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